Voir, juger, agir

Voici deux géants, tous deux intimement liés à l’évolution du Québec. L’un, le sociologue Guy Rocher, a été au cœur des grandes réformes des 50 dernières années, de la transformation en profondeur du système d’éducation, au début des années 1960, à l’adoption de la loi 101. L’autre, le poète Gaston Miron (1928-1996), s’est hissé au rang des écrivains internationalement connus dont on célèbre toujours l’œuvre.

Voir, juger, agir
Illustration : Virginie Egger

Tous deux ont choisi à la fois la parole et l’action. Guy Rocher se définit comme un intellectuel, un professeur passionné et un homme d’action. Octogé­naire à l’esprit toujours vif, il demeure présent dans la cité. Gaston Miron, pour sa part, a non seulement écrit ce que bon nombre qualifient de plus grand livre de l’histoire du Québec (L’homme rapaillé), mais a aussi beaucoup parlé. Dans ce combat intérieur que se livraient le poète et l’homme engagé en lui, c’est souvent ce dernier qui l’emportait, et Miron a, parallèlement à sa carrière d’écrivain, exercé les rôles d’éditeur, d’animateur culturel et de farouche militant indépendantiste.

Miron et Rocher partagent généralement les mêmes idées, tant sur l’avenir de la langue française que sur la nécessité de l’indépendance. Ils ont éprouvé les mêmes espoirs, colères, impatiences et déceptions. Ce qui réunit encore davantage ces deux grands esprits, ces jours-ci, c’est la parution de recueils d’entretiens qui leur sont consacrés. Directeur de l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, François Rocher a recueilli les propos de son célèbre oncle et les a rassemblés dans un ouvrage d’une grande pertinence. Dans L’avenir dégagé, Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu proposent un choix des entretiens les plus significatifs accordés par Gaston Miron.

Dans les deux cas, il s’agit de lectures passionnantes et éclai­rantes. Car la « parole d’entretien », rappellent Beaudet et Nepveu, est un acte de présence. « Elle cerne une vérité du moment en même temps qu’elle dégage un itinéraire et fait apparaître une maturation. » Les entretiens permettent en effet de revoir sous un angle nouveau le cheminement d’un intellectuel ou d’un écrivain. Le procédé devient encore plus fécond quand il s’agit de Miron. N’é­tait- il pas le poète de l’oralité ?

Tout le long de sa vie, Guy Rocher a été guidé par cette méthodologie apprise dans l’Action catholique : « Voir, juger, agir. » Évitant les jugements à l’emporte-pièce, partisan des réformes plutôt que des révolutions, il a consacré sa vie à faire en sorte que le Québec devienne une société plus juste et plus égalitaire. « Diriez-vous que le Québec d’aujourd’hui est meilleur qu’il y a quatre ou cinq décennies ? » lui demande son neveu. « Assu­rément, un certain Québec s’est amélioré. Il y a plus de justice dans l’accès à l’éducation et dans l’accès aux soins de santé qu’avant. Il y a plus de justice pour les femmes dans la société québécoise d’aujourd’hui qu’il y en avait il y a seulement cinquante ans. […] Par ailleurs, est-ce que notre vie quotidienne est plus heureuse que celle de nos arrière-grands-parents ? Je n’en suis pas certain. Nous vivons dans la fébrilité, dans une hâte constante, et nous subissons des insécurités qu’ils n’avaient pas, ayant perdu nos repères spirituels .»

Pour cet intellectuel, le fil con­ducteur entre les grandes réformes qui ont permis au Québec d’évoluer ces 50 dernières années est la présence d’un État fort. Il s’insurge donc contre ceux qui cherchent à réduire la place de l’État québécois dans la vie sociale, cultu­relle et économique. Seul un État fort peut veiller à l’équité et à la justice, dit-il.

Chez Miron aussi les thèmes de la langue et du destin politique sont récurrents. Si Rocher fut l’un des penseurs de la loi 101, Miron a été obsédé par ce qu’il appelait la « catastrophe de ma langue ». Il s’en ouvre à Lise Gauvin dans l’un des entretiens les plus forts du recueil. Para­doxa­lement, y apprend-on, c’est parce qu’il a mis tant d’énergie à défendre cette langue « qui se déstructure et qui se déglingue » qu’il a si peu écrit et a tant versé dans l’oralité. « Si je n’avais pas passé tout mon temps en comités, en réunions, en palabres sur la langue, j’aurais une œuvre considérable. Moi, j’ai passé 60 % de mon énergie dans ce combat. Pendant ce temps-là, je n’ai pas écrit. »

S’il a moins écrit qu’il ne l’aurait souhaité, Miron aura tout de même contribué à « dégager l’avenir ». En ce sens, lui et Rocher se rejoignent.

 

Gaston Miron – L’avenir dégagé : Entretiens 1959-1993, préparé par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu
L’Hexagone, 432 p., 29,95 $.

Guy Rocher : Entretiens, par François Rocher
Boréal, 241 p., 25,95 $.

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PASSAGE :

« La modernisation du Québec, elle s’est faite dans l’enthousiasme, mais c’était un enthousiasme mêlé d’anxiété parce qu’on s’est vu changer vite, sans trop savoir vers quoi on s’en allait. »

– Guy Rocher