Vols d’identités

Se faire usurper son nom, c’est être exposé à une foule d’ennuis. C’est aussi, selon deux écrivains, sentir son âme envahie.

« Qu’y a-t-il dans un nom ? » demandait Juliette à Roméo de son balcon. En cette ère où nous sommes tous fichés, un nom contient beaucoup de renseignements personnels. Et quiconque usurpe le vôtre peut vous déposséder de votre réputation et de vos économies du jour au lendemain.

Le procédé est assez simple, comme l’explique l’écrivain américain T.C. Boyle dans son roman Talk Talk. Il suffit aux fraudeurs de récupérer les papiers que vous jetez aux poubelles : « Ils ont ainsi accès à toutes vos informations financières, factures de cartes de crédit, relevés de banque, chèques et le reste… Ensuite, ils n’ont plus qu’à se faire établir un faux permis de conduire à votre nom, commander de nouveaux carnets de chèques, des cartes de remplacement, et le tour est joué. » De quoi courir s’acheter une déchiqueteuse…

L’usurpation d’identité est si répandue qu’elle représente maintenant 42 % de toutes les fraudes en Amérique du Nord, où, à chaque minute, une nouvelle personne en est victime. Au Québec, on évalue le nombre de cas à environ 4 000 par année. Dans Talk Talk, la victime s’appelle Dana Halter ; elle est sourde et elle enseigne la littérature dans un collège pour malentendants en Californie. Elle se retrouve un jour en prison parce que plusieurs mandats d’arrêt ont été lancés contre elle — pour des fraudes qu’elle n’a jamais commises, dans des endroits où elle n’a jamais mis les pieds. Elle réussit enfin à prouver qu’il y a erreur sur la personne, mais ses ennuis ne sont pas terminés : elle perd son emploi, elle est harcelée par les créanciers… Ayant juré de démasquer l’homme qui a sali son nom (en anglais, Dana est aussi un prénom masculin), elle le pourchasse d’un bout à l’autre des États-Unis. « Tu es comme le capitaine Achab », lui dit son fiancé, reconnaissant en elle l’esprit vengeur de celui qui s’est fait dévorer une jambe par la baleine blanche dans Moby Dick.

L’imposteur s’appelle, de son vrai nom, William Wilson (comme ce narrateur maudit d’un des contes d’Edgar Poe, dont les plans criminels sont constamment déjoués par son homonyme). D’un snobisme navrant, Wilson s’identifie aux biens qu’il possède — et il les a tous achetés frauduleusement sous le nom de Dana Halter : condo au bord de l’eau, antiquités, BMW, vêtements griffés… Renoncer à ce nom d’emprunt, ce serait perdre deux images : celle qu’il projette et celle qu’il se fait de lui-même. Il se défend donc bec et ongles contre la vraie Dana, comme si c’était son identité à lui qu’elle tentait de lui arracher. Talk Talk est un thriller non seulement efficace, mais d’une intéressante portée métaphysique. Comment, en effet, s’étonner que nos identités se fassent maintenant voler, quand le matérialisme les a réduites à la faculté de consommer ?

L’usurpation d’identité a apparemment les mêmes conséquences psychologiques sur ses victimes que les crimes violents. Chose certaine, ses effets sont insidieux sur Christine, la narratrice de Renaissances, de Guylaine Massoutre — une fiction où le documentaire fait de larges incursions. Christine a été l’étudiante et la maîtresse d’Hubert Aquin. Après le suicide de l’écrivain, qu’elle a appris « comme tout le monde, par les médias », elle a dû renoncer à comprendre les raisons de cet acte : « J’admettais, sans m’y faire, que l’amant avait emporté dans sa tombe une part de son secret. » Elle se débat cependant avec une autre question : pourquoi, de tous les prénoms, est-ce le sien qu’Aquin avait donné à l’héroïne malmenée de son roman L’antiphonaire ? (Cette Christine-là est battue par son mari, violée par un pharmacien, subit les abus de son ancien amant et finit par se suicider.) À force de regarder dans le miroir que lui présente son double littéraire, la narratrice ne se reconnaît plus. « Cette rupture-là d’identité, je ne l’avais pas anticipée », dit-elle, sentant son moi s’effondrer. Pour échapper au destin de son homonyme, elle se donne un programme de lectures et de voyages, et se lance sur les traces de trois écrivains qui l’ont façonnée, James Joyce, Marguerite Yourcenar et Aquin lui-même. À Dublin, Trieste, Rome, Montréal, elle se cherche dans les figures artistiques et littéraires qui ont marqué trois périodes effervescentes de la culture occidentale : la Renaissance italienne, le tournant du 20e siècle en Europe, la Révolution tranquille au Québec. « Moi, Christine », ne cesse-t-elle entre-temps de répéter. Ce prénom, c’est au terme d’une remarquable odyssée qu’elle parviendra à se le réapproprier.

Qu’y a-t-il dans un nom ? En fin de compte, une bonne part de soi.

Talk Talk, par T.C. Boyle, Grasset, 439 p., 32,95 $.
Renaissances : Vivre avec Joyce, Aquin, Yourcenar, par Guylaine Massoutre, Fides, 444 p., 34,95 $.

Et encore…

T.C. Boyle s’est sevré de l’héroïne à 21 ans pour devenir écrivain. John Irving fut l’un de ses mentors. Il a maintenant 59 ans et enseigne au Département d’anglais de l’Université de Californie du Sud. Il vit à Santa Barbara avec sa femme et ses trois enfants. Il a un site Web, où on peut lire son blogue : www.tcboyle.com.

Guylaine Massoutre enseigne la littérature française au cégep du Vieux Montréal et collabore au Cahier des livres du Devoir. Elle a publié plusieurs essais sur la danse contemporaine et sur Hubert Aquin (qu’elle n’a jamais rencontré). De lui, L’antiphonaire est son roman préféré.

CITATIONS

« Un escroc devient un second vous-même, vit comme s’il était vous, sous votre nom, pendant des mois, parfois des années. Et s’il se tient tranquille et n’a pas maille à partir avec la loi, il réussit à ne jamais se faire prendre. »
T.C. Boyle,
Talk Talk

« Je ne reconnaissais pas Christine. Une femme inconnue maquillait l’ancienne. Cette rupture-là d’identité, je ne l’avais pas anticipée. »
Guylaine Massoutre,
Renaissances