Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire

Extrait du roman Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire, par Louis Gauthier, avec l’aimable autorisation des éditions Fides.

Voyage au Maghreb en l’an mil quatre cent de l’Hégire

Je n’avance plus. Je ne sais plus du tout où aller et je me rends bien compte que je suis parfaitement ridicule, et je rirais volontiers de moi si je n’étais aussi malheureux. Ridicule, oui, d’être parti pour l’Inde et de me retrouver trois mois plus tard dans une chambre d’hôtel à Marrakech, à me demander par où je pourrais bien passer pour continuer mon voyage. Mon itinéraire n’a aucun sens. C’est en Turquie que je devrais être rendu, comme me l’a expliqué Michel hier soir. À défaut de prendre le Magic Bus à Londres, j’aurais au moins dû suivre la route qu’il emprunte et mettre le cap sur Istanbul plutôt que d’aller faire ce détour inutile par le Portugal. Ou alors, une fois rendu au bord de la Méditerranée, au lieu de traverser d’Algésiras à Tanger, comme je l’ai fait, il aurait mieux valu que je me rende jusqu’à Marseille et que je prenne un ferry pour Alexandrie. Ça aussi, ça aurait pu marcher. Mais Marrakech…

Je retourne tout ça dans ma tête, toutes ces mauvaises décisions, tous ces mauvais choix. Finalement, c’est à Toulouse que tout s’est joué, et je ne m’en suis même pas rendu compte. À Toulouse où j’ai pris le train en direction de Bayonne, au lieu de celui qui partait vers l’est. C’est là que j’ai choisi la mauvaise voie, que mon avenir a basculé… Là ou avant: en Irlande peut-être, où je n’aurais pas dû traîner si longtemps; ou à Montréal, pourquoi pas, quand j’ai pris l’autocar pour New York; ou plus tôt encore, quand je me suis séparé d’Angèle… Comment savoir? Comment savoir puisque, à chaque instant, nos destinées sont faites de choix mal informés, de décisions prises à l’aveuglette, de hasards sur lesquels nous n’avons aucun contrôle; puisque, à chaque instant, toutes les libertés nous sont offertes, sans que nous ne sachions jamais vers quoi elles nous mènent.

N’empêche, quand je regarde la carte que Michel m’a prêtée, je suis complètement découragé. À partir du Maroc, j’avais vaguement espéré pouvoir traverser le désert et rejoindre la Mauritanie ou le Mali, puis continuer vers la côte est de l’Afrique, mais l’expédition semble réservée à des gens bien mieux préparés que moi et encore, les affrontements avec les rebelles du Front -Polisario rendent le voyage peu recommandable. À vrai dire, il ne me reste plus qu’une solution: traverser -l’Algérie pour rejoindre la Lybie puis l’Égypte, et voir si je peux prendre un bateau de là vers la côte indienne, ce qui, toujours selon Michel, devrait être possible. Ou alors prendre l’avion, ce que je me refuse à faire depuis mon départ et qui enlèverait tout sens à mon pèlerinage.

* * *

Je suis de plus en plus convaincu que je ne me rendrai pas en Inde et j’évite de plus en plus d’en parler, même si je sais au fond de moi que je m’en vais toujours là-bas, que l’Inde ne représente pas un objectif temporel et qu’on peut la trouver partout sur son chemin; ou, du moins, qu’on peut trouver ce que moi je suis parti chercher et qui n’a pas vraiment de nom, tout à la fois conscience, éveil, bonheur; trouver ce qui surtout me libérerait pour toujours de l’inquiétude qui jusqu’ici a entaché ma vie.

* * *

J’ai rencontré Michel et Maryse hier, au Café de Paris, place Jemaâ el Fna, la place des Morts, le cœur de Mar-rakech. Je revenais d’une balade dans les souks où je m’étais fait harceler du début à la fin par un soi-disant guide qui tenait, soi-disant par amitié, à me faire connaître sa ville. Je rageais encore à l’idée que ce type avait gâché ma visite en ne me lâchant pas d’une semelle, qu’il avait ensuite osé me réclamer de l’argent pour cela, que j’avais été assez stupide pour lui en donner et qu’il m’avait engueulé parce que ce n’était pas assez.

Je venais à peine de m’asseoir à la terrasse de ce café quand j’entendis quelqu’un m’appeler par mon nom. Il me fallut quelques secondes pour replacer les deux visages qui me souriaient. Maryse et Michel. Je les connaissais 
à peine; nous nous étions croisés quelques fois chez des amis à Québec l’année dernière, mais à Québec l’année dernière je buvais beaucoup, je rencontrais beaucoup de gens et mes souvenirs de cette période étaient confus. Eux se rappelaient très bien que j’étais écrivain, que je me préparais à partir en voyage, que je m’en allais en Inde.

Alors, qu’est-ce que je faisais de bon par ici?

Un homme averti

Après une traversée sans histoire depuis Algésiras, j’avais débarqué au Maroc sous un ciel parfait. Je n’avais pas vraiment de plan et, sur les conseils d’autres voyageurs, j’avais déjà acheté à bord du bateau un billet de train pour Casablanca dans le but d’éviter une halte à Tanger, qu’on disait dangereuse. Jusque-là, tout allait bien, mais je m’attendais malgré tout au pire et je me tenais sur mes gardes. L’avertissement que m’avaient donné mes deux compatriotes canadians au moment où je montais à bord du ferry résonnait encore à mes oreilles: «N’y va pas. Don’t go there! C’est un pays de menteurs, de voleurs et d’escrocs.»

Aussitôt franchies les douanes de la gare maritime, je m’étais retrouvé en pleine cour des miracles, assailli par une nuée de guides, de porteurs, de vendeurs, de mendiants et d’infirmes en tous genres, estropiés, amputés, aveugles, culs-de-jatte ou bossus. Je peinais à me frayer un chemin à travers la foule bruyante, embarrassé par mon sac à bandoulière qui formait à mon côté une protubérance encombrante et auquel tous ceux qui voulaient absolument le porter à ma place tentaient de s’accrocher. Pour leur échapper, je réussis à m’introduire au milieu d’un groupe d’Allemands costauds qui me servirent de gardes du corps et avec qui je passai finalement sans encombre de la gare maritime à la gare ferroviaire voisine. Le train pour Casablanca était là et je montai sans attendre à bord du premier wagon où j’aperçus un compartiment libre.

Je déposai mon sac dans le filet à bagages et je m’installai près de la fenêtre pour reprendre mon souffle et mes esprits. Je n’avais jamais vu pareille misère humaine. Heureusement le wagon s’emplit peu à peu. Deux jeunes filles vinrent s’asseoir en face de moi, plutôt jolies dans leur uniforme de collège. Elles me dirent qu’elles étudiaient pour devenir secrétaires puis se mirent à parler entre elles, passant du français à l’arabe dans un charabia où les deux langues s’enchaînaient parfois à l’intérieur d’une même phrase, et la conversation n’alla pas beaucoup plus loin. Ensuite des garçons en grand nombre envahirent le train, s’échangeant les places libres et obstruant le couloir. C’était la fin d’un congé scolaire et tout le monde regagnait Casablanca. Un type au teint basané passa le nez à l’intérieur du compartiment et me proposa en riant: «Alors, mon frère, combien de kilos?» L’atmosphère était bon enfant, pleine de cris, de rires et de -bousculades.

Le train se mit en marche, par la fenêtre le Maroc se mit à défiler, tout vert, avec un grand ciel bleu étendu au-dessus, et je fus propulsé dans un autre monde. Un rêve éveillé, un émerveillement. J’avais l’impression de voyager dans le temps autant que dans l’espace, d’avoir sauté dans une autre époque, de me retrouver à des siècles de chez moi, quelque part dans l’univers de la Bible ou des Mille et une nuits. Tout était neuf, tout me paraissait émouvant, magique, les costumes, toutes ces couleurs, lilas, rose, vert, or, orange, les femmes voilées, les -hommes portant des turbans et tous ces animaux qui allaient et venaient, ânes, chèvres, moutons, et quelques chameaux qui, avec leur bosse unique, étaient en réalité des dromadaires. Je m’emplissais les yeux comme on se saoule. J’oubliais la peur et toutes les mises en garde qu’on m’avait faites. J’avais hâte de descendre du train pour me plonger dans cette masse vivante et colorée. J’étais enfin ailleurs.

Le voyage fut plutôt joyeux, les étudiants occupaient tout le wagon, s’interpellaient d’un bout à l’autre, se répondaient en chantant ou en scandant des slogans. Tout cela m’avait paru amical et rassurant, et je fus surpris quand, à la fin du voyage, une des deux futures secrétaires me prit à part dans le couloir et m’expliqua que j’avais été bien imprudent de laisser mes bagages sans surveillance (je m’étais levé deux ou trois fois pour aller fumer et me dégourdir les jambes).

–    Sans surveillance, pas vraiment, lui répondis-je. Quand même, vous étiez là, vous et votre amie.

–    Qu’est-ce que nous aurions pu faire?

–    Je ne sais pas, vous étiez là, vous…

–    Vous ne comprenez pas. Croyez-moi, soyez plus prudent. Vous voulez vraiment savoir? Ils ne se sont pas gênés pour fouiller vos bagages pendant que vous étiez sorti.

Sa révélation me troubla. Je ne sus quoi répondre.

–    Ils n’ont rien pris, c’était pour s’amuser. Mais suivez mon conseil. Ici, vous ne devez faire confiance à personne.

Pouvais-je lui faire confiance?

Casablanca

J’arrivai à Casablanca à la nuit tombante, soulagé de ne pas être déjà mort, de n’avoir été ni attaqué ni dévalisé, tout juste harcelé par un énergumène qui voulait savoir d’où je venais, où j’allais, si j’étais marié, pourquoi j’étais seul, et qui me suivit quelque temps en me faisant toutes sortes de propositions. Je finis par me réfugier à l’hôtel Colbert, sans doute un des plus minables de la ville. Un lit crasseux, pas de meubles, une ampoule nue au plafond. La porte de la chambre était si délabrée qu’elle tenait à peine fermée. Tant pis. Je déposai mon sac, content d’en être enfin débarrassé, je refermai du mieux que je pus et j’allais sortir manger quelque chose lorsque l’homme qui m’avait accueilli à la réception m’interpella au passage.

–    Vous n’avez pas vos bagages?

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire, je venais d’arriver, je n’allais pas repartir aussitôt. Il m’expliqua qu’il était interdit de laisser ses bagages dans la chambre. Il y avait eu trop de vols et l’hôtel, qui ne voulait pas en être tenu responsable, avait trouvé cette façon radicale d’y mettre fin. Je retournai chercher mes affaires et partis manger avec tout mon bien sur l’épaule, songeant à cette misère ridicule de ne posséder presque rien et de devoir le protéger comme un trésor.

* * *

Cette nuit-là, j’eus beaucoup de mal à m’endormir. Les yeux grands ouverts dans le noir, j’essayais de combattre le sourd sentiment d’inquiétude qui était revenu me hanter avec l’obscurité – et sans doute cette anxiété sournoise avait-elle accompagné toute ma journée. Inquiétude, anxiété. Je n’aimais pas ma vie. Je vivais sans plaisir et j’étais pourtant un homme de plaisir, c’est ce que m’avait dit une voyante qu’Angèle m’avait amené voir un jour. J’aurais préféré qu’elle me prédise un destin plus grandiose, mais je n’étais qu’un pauvre type bien ordinaire qui ne pensait qu’à s’amuser.

* * *

À toi, elle avait prédit toutes sortes de choses que tu n’avais pas voulu me répéter. Des choses graves, importantes. Je n’avais pas posé de questions. Je savais bien que c’était inutile. Pourquoi m’aurais-tu caché une bonne nouvelle? Il ne pouvait s’agir que d’un malheur, un grand malheur, et quel plus grand malheur pouvait-il y avoir que de te perdre?

* * *

Le lendemain, je quittai l’hôtel avec mon sac encombrant sur l’épaule et je me mis à la recherche d’un restaurant. J’avais faim, je m’étais levé tard, il devait maintenant être tout près de midi. Je marchai longtemps dans les rues du quartier, abordé toutes les cinq minutes par quelqu’un qui voulait m’aider, me guider et devenir mon ami, mais qui, aussitôt que je refusais sa proposition, me regardait avec des yeux remplis d’animosité. J’essayais de ne pas trop m’en faire, de ne pas me sentir trop coupable, mais je ne pouvais m’empêcher de penser qu’après tout j’étais dans leur pays, qu’ils étaient pauvres, qu’ils me croyaient riche et que je n’aurais sans doute pas agi autrement à leur place. Comment leur expliquer qui j’étais? Comment leur expliquer que je ne ressemblais en rien à tous ces chrétiens qui les avaient envahis autrefois, à tous ces touristes qui les avaient remplacés aujourd’hui?

J’entrai dans un petit restaurant qui ne payait pas de mine, grande pièce au plafond bas où il n’y avait que des hommes. Je m’assis à une table commune. Personne ne parlait. Il n’y avait pas de menu; je pris ce qu’on me donnait, un bol de soupe où flottaient quelques débris de viande accrochés à des os. Je me rendis compte trop tard que je n’étais pas à ma place, que j’étais tombé sur une sorte de soupe populaire. Le bouillon clair me tombait sur le cœur, c’était mon premier repas de la journée, mais je me forçai à finir mon assiette pour ne pas insulter ces pauvres gens qui n’avaient rien d’autre à manger. Sous les regards sombres, je vidai mon bol, repris mon sac et sortis. Je n’avais jamais vu d’endroit aussi misérable et cela acheva de me convaincre de quitter la ville au plus tôt. Je repris le chemin de la gare en marchant à grands pas d’un air décidé. J’avais compris que la moindre hésitation, le moindre ralentissement faisait de vous une cible pour tout ce que le quartier comptait de mendiants et d’escrocs. Heureusement, il faisait jour, c’était moins pire que la nuit. Arrivé à la gare, je pris sans hésiter le premier train en partance pour Marrakech.

Marrakech

À Marrakech, le même cirque recommença: mendiants, miséreux, malades, hommes sans jambes, sans bras, sans yeux, sans regard, à peine humains, toute la détresse imaginable me sauta en plein visage, comme un fait brutal et irréductible. Sans même penser à déposer mon bagage à la consigne, je me dépêchai vers la sortie. Dehors, je me retrouvai dans une grande avenue poussiéreuse, au milieu d’une foule grouillante, parmi les ânes surchargés, les charrettes, les mobylettes, les autobus, dans un nuage de diesel bleu. Il faisait chaud, je marchai un peu, me fiant à mon instinct pour trouver le cœur de la ville. Bientôt égaré, je m’informai auprès d’un passant qui m’expliqua que la médina était dans la direction opposée, à quatre ou cinq kilomètres de là.

Je n’avais pas envie de parcourir toute cette distance à pied et j’essayai de faire du stop, sans succès. Dans le flot chaotique de la circulation, je finis par apercevoir un taxi libre et je fis signe au chauffeur. Au même moment, un vieux Marocain en djellaba surgit à côté de moi et me devança. Je me préparais à lui céder la place mais il s’empara de mon sac en insistant pour le placer lui-même dans le coffre arrière. Je le surveillais du coin de l’œil, craignant qu’il ne se sauve avec, tout en préparant quelques pièces de monnaie dans ma poche. Il referma le coffre, refusa mon pourboire et s’installa sur le siège avant en compagnie du conducteur. Je ne comprenais rien à son manège, peut-être voulait-il que nous partagions la course, et je demandai au chauffeur de m’amener jusque dans la médina. Le vieil homme ajouta je ne sais quoi en arabe et le chauffeur, l’air mécontent, se mit à discuter avec lui pendant que nous roulions sur une avenue encombrée. Quelques minutes plus tard, les murailles roses de la ville apparurent avec, derrière, les sommets enneigés de -l’Atlas, et tout devint à nouveau magique. Le taxi pénétra à l’intérieur des murs par une haute porte bordée de palmiers, puis s’avança prudemment dans une suite de rues étroites, à peine plus larges que la voiture et envahies de piétons et d’animaux parmi lesquels nous avancions au pas. Il finit par s’arrêter devant un petit hôtel. Mon compagnon de voyage s’empressa d’ouvrir le coffre et de me remettre mon sac, puis de tendre la main. Pour avoir la paix, je lui donnai un dirham. Il était offusqué. Un dirham, ce n’était pas assez. Il m’avait aidé à trouver un taxi, il avait porté mes bagages, il avait discuté avec le chauffeur pour s’assurer que j’aurais un bon hôtel. Je lui répondis que j’étais bien capable de prendre un taxi tout seul, que je n’avais pas besoin d’aide pour porter mon sac et que je ne lui avais rien demandé. La main sur le cœur, il répliqua que tous les hommes étaient frères et devaient s’entraider. Il m’avait donné un coup de main comme il avait pu, à la mesure de ses moyens, et maintenant c’était à moi de voir comment je pouvais l’aider. Je m’obstinai encore un peu, juste pour mesurer l’étendue de sa mauvaise foi. Il affirma solennellement qu’il avait fait tout ce trajet simplement pour me rendre service et faciliter mon arrivée à Marrakech. Maintenant, il allait devoir rentrer chez lui à pied, tout ça pour un pauvre dirham. Il me demanda combien j’avais donné au chauffeur. Cinq dirhams? Il voulait lui aussi cinq dirhams. Il avait fait le même trajet et en plus il avait porté mes bagages.

Je ne voulais pas rester là plus longtemps à discuter, le taxi était reparti, la foule circulait tout autour de nous et nous bloquions le trottoir. Je lui dis qu’il avait eu plus qu’il ne méritait et j’entrai à l’hôtel. Pas de chance, l’hôtel était complet. On m’en suggéra un autre. Je repris mon sac et sortis. Mon bon samaritain était toujours là. Aussitôt qu’il m’aperçut, il se mit à me suivre en me harcelant pour avoir ses cinq dirhams. Je ne savais plus trop quoi penser, si j’avais affaire à un fou ou si les choses se passaient toujours comme ça dans ce pays. Heureusement il y avait beaucoup de monde dans les rues et l’hôtel qu’on m’avait indiqué n’était pas très loin. En y entrant, je jetai un coup d’œil derrière moi; il restait là, sur le trottoir, il n’avait pas l’air pressé de rentrer chez lui. Je m’installai dans ma chambre, n’osant plus sortir pour visiter la ville de peur qu’il ne m’attende encore. Je me méfiais. C’est ce qu’on m’avait conseillé de faire.

* * *

Au petit matin, je me réveillai avec le souvenir d’un rêve désagréable où quelqu’un me disait d’un ton cassant que je n’avais rien à faire là, que je n’étais pas heureux en voyage, que j’aurais mieux fait de rester chez moi. Dans mon rêve, je répondais que c’était justement pour ça que je voyageais, pour ne pas être bien. Pour échapper à la facilité. Voir comment ça résistait, la théorie, quand on la mettait à l’épreuve. Voir comment elle se débrouillait, toute seule, la conscience, quand elle perdait ses points de repère, quand personne ne lui disait ce qu’il fallait faire, ce qu’il fallait penser, quand elle se promenait en liberté loin de sa tribu, de son troupeau.

Plaisir des yeux

Pour déjeuner, j’allai m’asseoir à la terrasse du Café de Paris, place Jemaâ el Fna. Il ne faisait pas très chaud mais le soleil était bon. Sur la table, Le Matin du Sahara que je venais d’acheter au kiosque à journaux était daté du 14 Rabi’ou Al-Awwal 1400. L’an mil quatre cent: je n’étais pas surpris, j’avais l’impression depuis mon arrivée d’avoir été téléporté au Moyen Âge.

La place grouillait de vie et je n’avais pas assez d’yeux pour tout voir. Malgré l’heure matinale, des centaines de personnes allaient et venaient en tous sens, marchandaient, discutaient, formaient des cercles autour des danseurs, des conteurs, des charmeurs de serpents, des vendeurs d’eau, des marchands ambulants. Les musiciens s’installaient par petits groupes, les tambours et les tamtams se mettaient à résonner un peu partout et la journée commençait, rythmée par cette cadence obsédante qui envahissait
tout l’espace et qui constituait le pouls même de la ville. Je remis la lecture du journal à plus tard et, mon café terminé, je me joignis à la foule. Me laissant emporter par le flot des passants, je me retrouvai bientôt à l’intérieur du souk.

«Plaisir des yeux, mon ami, plaisir des yeux.» Je n’avais pas fait vingt pas qu’un jeune homme m’abordait. Il avait vu que j’étais seul et que j’avais l’air de chercher quelque chose et, pour me rendre service, il me proposait de -m’accompagner. Cela m’éviterait de me perdre et il -pourrait me faire voir les coins les plus intéressants. Quoi dire à quelqu’un qui vous aborde aussi gentiment? «Merci, bien aimable, je préfère me débrouiller seul, découvrir par moi-même, je ne veux rien acheter, seulement regarder.» Pas si simple. Ahmed en avait vu d’autres. Bien sûr, il s’était tout de suite aperçu que je n’étais pas riche, que je n’étais pas un touriste ordinaire; c’est pour cela qu’il ne m’avait pas parlé d’argent, ce n’était pas une question d’argent, il voulait seulement me faire connaître son pays et apprendre à me connaître par la même occasion. Il me demanda depuis quand j’étais arrivé à Marrakech, à quel hôtel j’étais descendu, si j’aimais le Maroc, de quel pays je venais – bien sûr il connaissait le Québec, Montréal, le général de Gaulle, tabarnak! il avait des amis québécois, il leur avait fait visiter le souk, ils avaient été très contents de ses services, très gentils aussi, il serait heureux de faire la même chose pour moi, il était guide officiel, malheureusement il n’avait pas sa carte avec lui aujourd’hui mais de toute façon il ne me demandait pas d’argent, il ne me proposait pas ses services comme guide, il voulait simplement m’accompagner à titre amical.

–    Tu me donneras ce que tu veux, rien si tu veux, insistait-il.

Je répétai gentiment que je préférais être seul et le prévins que je n’étais pas riche et que, en effet, je ne lui donnerais pas un sou. On m’avait mis en garde contre ce genre de harcèlement et j’étais bien décidé à ne pas me laisser avoir. Je continuai à avancer au hasard dans les ruelles achalandées en l’ignorant de mon mieux. Il n’abandonna pas aussi facilement la partie.

–    Rester seul, ce n’est pas prudent, mon frère, tu risques de te perdre, le souk est très grand.

J’eus beau lui dire que j’aimais bien me perdre, que je finirais par me retrouver, il ne me lâchait pas, me suivait pas à pas, comme si ce semblant de conversation, cette amorce de négociation avait créé un lien entre nous, faisait de nous presque des amis. Il me donnait au passage des explications tout à fait superficielles sur le tissage 
de la laine ou le martelage du cuivre, rien que je n’avais déjà lu dans les dépliants touristiques. En réalité, il m’embarrassait plus qu’autre chose. Je ne pouvais m’arrêter tranquillement nulle part sans qu’il vienne me faire ses commentaires et dès que je semblais m’intéresser à un objet il essayait de m’entraîner vers une autre boutique où il prétendait que j’obtiendrais un meilleur prix mais où, de toute évidence, c’était surtout lui qui obtiendrait une meilleure commission. J’ignorais ouvertement ses recommandations, j’évitais les quartiers où il voulait m’entraîner, je m’enfonçais dans des ruelles à l’écart des circuits habituels vers lesquels il essayait toujours de 
me ramener. J’espérais qu’il comprenne que je n’étais 
pas un acheteur très coopératif et qu’il ne tirerait pas grand-chose de moi. Pendant une trentaine de minutes je m’employai à le fatiguer en le traînant à gauche et à droite dans des endroits où il ne voulait pas aller. Au bout de tout ce temps, il décida que nous étions devenus de véritables amis et il finit par accepter, au nom de cette toute nouvelle amitié, de me laisser continuer seul ma promenade, car il ne voulait que mon bonheur. Plein d’attentions pour moi, il me rappela que le souk était très étendu, me suggéra un itinéraire de retour et m’assura qu’il avait été très content de pouvoir m’aider. Je n’avais qu’à lui faire signe si j’avais besoin de lui à nouveau. Puis, toujours souriant, il tendit la main. Incapable d’en supporter davantage, je lui donnai deux dirhams pour qu’il s’en aille. Évidemment ce n’était pas suffisant. Il me lança un regard malveillant et me dit je ne sais quoi en arabe. Je n’avais pas envie de discuter, encore moins de me battre avec lui. Je lui tournai le dos et partis droit devant moi d’un pas décidé sans savoir où je m’en allais. Je rageais encore quand je réussis à sortir du dédale des petites ruelles et à retrouver la place Jemaâ El Fna et le Café de Paris où je tombai à ma grande surprise sur Michel et Maryse.

Soirée québécoise

Eux? Ils étaient au Maroc depuis deux semaines à peine, tout frais débarqués du Québec et de l’hiver, beaux tous les deux et déjà plus bronzés que moi. Ils se préparaient à visiter je ne sais quel palais et m’invitèrent à me joindre à eux, mais j’avais assez marché pour la journée et je convins de les retrouver pour le souper. Je les rejoignis ce soir-là dans un petit restaurant au plafond bas, avec des banquettes le long des murs, des tables basses et des coussins par terre. Deux autres Québécois étaient déjà avec eux, Roch, un colosse roux, très extraverti, très à l’aise, aussitôt ami avec le serveur, avec le patron, avec tout le monde, et Lili, sa copine, toute menue et un brin moqueuse. Maryse et Michel nous donnèrent les dernières nouvelles du pays. On parlait beaucoup du prochain référendum, qui aurait lieu au mois de mai et qui permettrait enfin au Québec de devenir un pays. Il soufflait partout 
un vent d’enthousiasme et d’excitation. Au hockey, les Canadiens de Montréal étaient en première position et l’hiver n’avait jamais été aussi doux; nous étions en février et il n’y avait déjà presque plus de neige dans les rues.

Le souper fut animé. Depuis trois mois que j’étais en route, c’était la première fois que je parlais ma langue, la première fois que je me retrouvais vraiment dans ma famille, avec les miens. J’avais oublié tout ce que cela voulait dire, parler sa langue. Ça faisait longtemps que ça ne m’était arrivé, de pouvoir utiliser tout mon vocabulaire, de pouvoir mentionner la Manic ou René Lévesque sans avoir à tout expliquer. C’était bizarre, ce sentiment. Ma langue, ce n’était pas seulement des mots, c’était la langue de ma tribu et le signe que j’en faisais partie. C’était toute ma culture, toute mon histoire. Nous étions des produits culturels, nous étions made in Quebec. C’était bouleversant, d’une certaine façon, parler comme si ça allait de soi. Pas besoin de traduire ni de mettre en contexte, pas besoin d’explications, pas besoin de chercher des synonymes, de changer son accent, de faire des nuances, de trouver des détours, tout le monde comprenait tout ce que tout le monde disait. Ça me faisait du bien, ça me reposait de me replonger dans l’atmosphère qui m’était naturelle, de retrouver mes racines. Nous parlions entre nous exactement comme si nous avions été autour de la table, dans une cuisine, à Montréal ou à Québec, et tout le monde parlait en même temps, heureux de se retrouver en pays de connaissance, de se découvrir des amis communs, des parents communs, des souvenirs communs, 
de pouvoir se dire qu’un coin de ce vaste monde nous appartenait, que sur la terre nous avions un chez-nous.

En même temps, je me sentais tout à coup transparent, vulnérable, comme si je n’avais plus, pour cacher mes angoisses, le mystère dont m’entourait la compréhension ou l’usage limité que j’avais d’une autre langue. Maintenant on comprenait tout ce que je disais et si j’étais différent, si j’étais étrange, ce n’était pas parce que j’étais étranger, c’était quelque chose en moi, quelque chose qui m’isolait et m’enfermait en moi, quelque chose que je ne disais pas: je n’étais pas parti pour les mêmes raisons qu’eux. Mais comment leur expliquer pourquoi j’étais parti, à eux qui étaient heureux, amoureux, sans soucis, qui ne se posaient pas de questions, pour qui le monde avait un sens? Comment leur expliquer que j’étais parti parce qu’il me manquait quelque chose et que je ne savais pas quoi? Que j’étais parti parce que je pensais qu’il y avait une autre façon de vivre, d’envisager la vie, et que je ne voulais pas attendre d’être mort avant de la trouver? Comment leur expliquer surtout que je ne savais pas moi-même ce que c’était? J’étais aussi ignorant qu’eux, et c’était cela qui me frustrait le plus, m’irritait et me contraignait au silence, car je ne pouvais rien dire, je ne savais rien, et c’était pour cela surtout que j’étais parti, pour chercher ailleurs la vérité que je ne trouvais pas en moi.

On me demanda de parler de mon voyage, de l’Irlande, de Londres, du Portugal. Je racontai mes mésaventures en essayant de me montrer sous mon meilleur jour, mais quelque chose n’allait pas, je n’y croyais pas moi-même; retranché à l’intérieur de moi, écoutant ce que je disais, je me trouvais mortellement ennuyant. Bientôt je me tus, à court de mots; il ne s’était rien passé et je n’avais rien vu. Alors je les écoutais, je les enviais, si jeunes, si légers, si amoureux, qui riaient, qui s’amusaient, qui voyaient tant de choses que je ne voyais pas. Comme si c’étaient eux qui allaient écrire un livre, et pas moi.

* * *

Après le souper, nous avions flâné un peu sur la place plongée dans la pénombre, éclairée ici et là par des lampes à pétrole. L’air était plutôt doux, la fumée par bouffées apportait les odeurs de cuisson qui montaient des dizaines de petits restaurants ambulants, les tambours n’avaient pas cessé de battre, entretenant la transe qui animait la ville. Michel et Maryse nous invitèrent à leur chambre. Roch fit circuler une pipe de haschisch. Bientôt tout le monde riait sans savoir pourquoi. Chacun se mit à raconter ses pires souvenirs de voyage, les chambres les plus infectes, les transports les plus inconfortables, les attentes les plus longues, les arnaques les plus grossières, c’était une sorte de catharsis, chaque nouveau désagrément était accueilli par de grands éclats de rire. Roch riait avec nous mais, ce moment d’euphorie passé et profitant du fait que nous reprenions notre souffle, il se lança tout à coup dans un grand discours sur nos préjugés et notre racisme latent. Au début, je croyais qu’il blaguait, mais il était sérieux. Il s’était fait des amis marocains durant son séjour ici et il trouvait injuste la réputation qu’on leur faisait. Ils n’avaient peut-être pas les mêmes valeurs que nous mais c’était du bon monde, ils nous paraissaient parfois rudes ou violents, mais c’était la vie qui était comme ça. Ici, pour manger de l’agneau, il fallait d’abord tuer un agneau. Les gens étaient restés en contact avec la nature, avec les animaux, les plantes. Et puis il ne fallait pas oublier tout ce que nous leur avions fait subir, les guerres, les conquêtes, la colonisation. Ils avaient de bonnes raisons de se méfier de nous.

Après l’intervention de Roch, nous avions prudemment laissé les Arabes de côté et nous nous en étions tenus aux peuples de notre race. Nous en étions arrivés aux conclusions suivantes: les Français étaient prétentieux et finalement assez cons; les Allemands, corrects mais un peu fermés; les Hollandais, sympathiques et utiles car polyglottes; les Italiens, peu nombreux, étaient fous; les Australiens étaient bruyants; les Canadians, épais; les Américains, crétins, arrogants et insupportables – même s’il y avait des exceptions. Mais, tout compte fait, il n’y avait que nous, Québécois, qui possédions ce charme, cette simplicité, cette ouverture d’esprit qui faisaient de nous de merveilleux ambassadeurs de notre pays, des visiteurs qu’on accueillait toujours avec plaisir. Quant à moi, d’après les descriptions que je venais d’entendre, j’avais un peu l’impression d’être un Allemand.

Plus tard ce soir-là, Michel sortit la carte du Maghreb et l’étala sur le lit. Les noms chantaient dans ma tête: Fez, Meknès, Ouarzazate, Tafraout, Goulimine, Tamanrasset, Sidi-Bel-Abbès. Comme toujours, je voulais tout voir et je me laissais séduire par des sonorités qui n’avaient sans doute aucun rapport avec la réalité qu’elles représentaient. Michel me recommanda Essaouira, plus au sud, si je cherchais un peu de chaleur, la mer et le soleil. Mais, pour aller en Algérie, pas de chance, je devrais ensuite remonter jusqu’au nord, à Oujda, seul point de passage ouvert entre les deux pays qui se querellaient depuis toujours pour des questions de frontière. Michel ne connaissait pas l’Algérie, mais Roch avait entendu dire qu’on pouvait y circuler sans problème et, selon lui, je pourrais sans doute atteindre Tunis en moins d’une semaine. Il me faudrait probablement un visa, je pourrais me renseigner à Rabat, c’était sur 
mon chemin.

Pas trop sûr de mes projets, j’empruntai la carte et rentrai à mon hôtel. Je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. J’avais un but, mais je n’avais pas de plan. Je faisais confiance au destin. Pouvait-on faire confiance à sa destinée?

Une erreur à grande échelle

Ridicule, oui, d’être rendu à Marrakech. Une erreur à grande échelle: je me suis trompé de continent. Me voici en Afrique du Nord alors que je devrais être au Moyen-Orient. J’ai tourné à droite à Toulouse, il aurait plutôt fallu prendre à gauche et me rendre jusqu’à Marseille. Ridicule, mais c’est là que j’en suis, alors quoi faire maintenant?

Installé à la terrasse du Café de Paris, j’écris. Ici, -personne ne vient m’importuner, les garçons, très parisiens, en gilet rayé, chemise blanche et nœud papillon, se chargent de la tranquillité des clients. En fait je n’écris pas vraiment, je prends quelques notes, comme des instan-tanés, des photos cadrées à la va-vite, que je développerai plus tard. Comment pourrais-je écrire? Ça ne s’arrête pas une seconde. Dès qu’on met le nez dehors, ça s’enclenche. Un âne enseveli sous un chargement de menthe fraîche refuse de bouger et bloque tout un carrefour; un boucher au visage rougi par l’effort découpe à la scie des carcasses d’agneaux; un homme, debout au milieu de la rue, essaie de vendre deux chemises et un pantalon qu’il tient au bout de son bras; d’autres hommes, accroupis, martèlent le fer dans de petits ateliers sombres où on les distingue à peine; des femmes tissent sur des métiers installés le long des maisons et occupent toute la rue avec leurs fuseaux et les longs fils qu’elles embobinent; on lave sa boutique, les murs, le trottoir; on parle, on crie, on s’engueule, partout on travaille, on gagne sa vie, ça pue ou ça sent bon, mais ça sent toujours quelque chose, les enfants courent partout, quêtant de l’argent, répétant à chacun «bonjour, bonjour, Ali Baba» et tout cela forme un magma plutôt joyeux finalement, plein de bruit et d’énergie, de vie et de mouvement. Marrakech, c’est un grouillement continuel, un chaos total, un brassage géant de sons, de couleurs et d’odeurs, un tourbillon perpétuel. Les ruelles sont souvent boueuses et sombres, le soleil n’y pénètre pas, empêché par des nattes en bambou tressé ou des tapis suspendus comme un toit sur des armatures de bois ou de métal entre lesquels, ici et là, des trouées de lumière s’engouffrent et cet éclairage mobile, bleuté, imprécis, aveuglant, mêlé aux fumées des cuissons, de l’encens, des feux de bois, transforme tout en un pur cinéma, un jeu d’ombres mouvantes, comme si toute chose était illusion, fantaisie, simple imagination colorée, insaisissable, irréelle.

* * *

J’ai passé la semaine avec Maryse et Michel, à visiter des sites touristiques. Maryse est une organisatrice-née, elle s’occupait de tout: lire les brochures, vérifier les heures d’ouverture, se renseigner sur les trajets. J’étais content de me joindre à eux, content de ne pas être seul; en même temps ça m’ennuyait un peu de ne plus l’être, de n’être qu’un touriste parmi les autres, comme les autres. Ensemble, nous avons visité des mosquées, des palais aux plafonds sculptés comme des gâteaux de noces, l’université coranique et ses salles magnifiques, et des tombeaux de je ne sais quelle dynastie, il y avait le choix: Almoravides, Almohades, Mérinides, Saadiens, Alaouites, Idrissides, je m’y perdais rapidement. Chaque soir, nous nous sommes retrouvés pour le souper avec des Hollandais, des Français, des Allemands, des Marocains aussi, puis dans la chambre des uns ou des autres à faire circuler la petite pipe magique et à entretenir une conversation sans trop de suite, entrecoupée d’éclats de rire, avec 
traductions plus ou moins simultanées de l’anglais au français, à l’espagnol, à l’allemand. C’était pratique, je n’avais qu’à les suivre. Maryse s’était même chargée de m’enseigner mes premiers rudiments d’arabe. Sbahir. Bonjour. Lebès? Ça va? Shokran. Merci. Sri! Va-t’en! Cela suffisait pour mes conversations. Et puis mektoub, qui voulait dire quelque chose comme: c’était écrit. Mais qu’est-ce donc qui était écrit?

Dix mille chiens

Michel et Maryse repartent demain vers Meknès, Roch et Lili prennent l’avion pour Montréal, et moi, finalement, j’ai décidé de faire un détour vers le sud, du côté d’Essaouira, avant de remonter à Oujda et de passer en Algérie. Ce soir, nous avons rendez-vous pour un dernier verre entre Québécois au Café de Paris. Tout le monde est joyeux, un peu fébrile à l’idée de repartir. On nous 
a donné notre table préférée au bord de la terrasse et nous venons à peine de nous installer lorsqu’une bagarre à coups de poing éclate sans avertissement entre deux jeunes Marocains assis à une table voisine. Roch s’empresse de mettre bon ordre à l’affaire. Il mesure bien un mètre quatre-vingt-dix et les Marocains, plutôt petits et malingres, ne discutent pas longtemps. Cela crée malgré tout un malaise. La conversation reprend et on oublie peu à peu l’incident, mais plus tard deux garçons s’approchent de la balustrade qui sépare notre table de la place et, après nous avoir salués en riant, nous proposent d’échanger Maryse contre cinquante chameaux. Roch nous explique aussitôt qu’il s’agit en fait d’un compliment. C’est une blague courante et plus la fille est belle, plus le nombre de chameaux est élevé.

–    Et pour Lili, demande-t-il, combien m’offres-tu?

Hélas, Lili n’est pas très jolie et l’un des garçons propose en ricanant:

–    Pour elle? Je te donne dix mille chiens, mon frère.

Roch se lève d’un bond, mais le garçon s’est déjà perdu dans la foule et l’obscurité.

–    Il avait bu, dit Maryse pour l’excuser ou pour consoler Lili de l’offense. Il sentait l’alcool.

–    Les Arabes ne «portent» pas l’alcool, ajoute Michel sans se soucier que son commentaire soit raciste ou non.

Les dix mille chiens sont une insulte que l’on préfère oublier; elle reste quand même comme une petite tache sur notre soirée d’adieu.

* * *

Vers minuit je regagne ma chambre. Par la fenêtre, je regarde les façades ocre des maisons, éclairées par un maigre lampadaire, les cadres verts ou bleus des portes et des fenêtres. À la limite de mon champ de vision, une ruelle toute noire débouche en diagonale. Il n’y a personne, il ne se passe rien. Je regarde longtemps cette image, essayant de la fixer dans mon esprit, les couleurs d’aquarelle, la ruelle aussi noire que de l’encre de Chine, quelques taches de lumière au pied du lampadaire, un décor de théâtre plus que de cinéma.

* * *

Avant de m’endormir, je pense à Angèle, dans ma tête je recommence sans fin la lettre que je ne lui écris jamais. J’ai l’impression d’écrire à un fantôme, à un fantôme qui ne cesse de se rappeler à mon souvenir à force de n’être jamais là.

Chère Angèle, je t’écris comme on écrirait à un fantôme. Trois mois déjà que je suis parti, que je suis seul, que j’essaie de t’oublier. Chère Angèle, je ne t’ai pas oubliée, comment pourrais-je t’oublier, je ne pense qu’à toi et à ton absence, à tout ce qui n’a pas lieu parce que tu n’es pas là. Je ne me rendrai sans doute pas en Inde, cela me paraît de plus en plus évident et cela me dérange de moins en moins. J’ai renoncé à m’en faire une obligation. Je ne suis pas un pèlerin très obstiné. J’avais mal évalué la durée de mon pèlerinage. Je pense à la route qui m’attend, aux centaines de kilomètres à parcourir dans des trains bondés et des autocars étouffants. Je veux bien continuer, mais le but n’est pas d’arriver, il y a autant à apprendre ici que là-bas, n’est-ce pas? Le but, c’est d’être en route, c’est de savoir ce qu’on est en train de faire. Ici. Maintenant. C’est ce que tu m’aurais dit, c’est ce que je me répète pour m’en convaincre, mais au fond je n’en crois pas un mot.

 

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