Vu d’ici tout est petit

Extrait du roman Vu d’ici tout est petit, par Nicolas Chalifour, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.
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Extrait du roman Vu d'ici tout est petit, par Nicolas Chalifour

Vu d’ici, tout est petit. Tout est petit comme moi. C’est comme ça depuis toujours et on peut penser que ce sera comme ça encore longtemps. C’est comme ça et on n’y peut rien.

     Lorsqu’on les regarde d’ici, toutes les choses d’en bas sont petites. Elles sont toutes petites, comme moi. Quand on regarde le monde d’ici, d’en haut de la montagne, il est possible de se mettre tout le paysage dans une main et on pourrait même écraser n’importe quoi entre deux de mes doigts. Vu d’ici, il y a seulement les nuages qui sont gros. Les nuages qui sont gros et tout blancs sont comme les choses qu’on oublie ou qu’on ne sait pas ou qu’on ne sait plus, comme l’anneau qu’on a sur l’orteil et qu’on va oublier, peut-être, sûrement, un jour, mais que ce sera encore long et que ce ne sera pas facile.

     Vues d’ici, toutes les choses qui sont en bas, au pied des falaises, sont si petites qu’on peut penser qu’elles ne sont pas vraies. Elles sont si petites qu’on n’est pas certain de les croire, comme si c’était des choses qu’on avait déjà encore oubliées, comme si c’était des choses blanches comme des nuages, des nuages sales ou de la fumée, de la fumée sale, grise.

     Plus bas, il y a d’abord les vergers. Eux, ils sont vrais. Ils sont vrais parce qu’ils ont des pommes, des pommes rouges, lourdes et luisantes qu’on tient à deux mains lorsqu’on est petit comme moi et comme tout ce qui est en bas. Les pommes aussi elles sont vraies et on le sait parce qu’elles sont sures et qu’on fait une grimace lorsqu’on croque dedans. On le sait aussi parce que des fois les pommes sont piquées des vers et que les vers, même s’ils ne sont pas drôles, ils sont complètement vrais et que, comme moi, ils aiment les choses rouges, lourdes et luisantes. Mais, quand on croque dans une pomme qui est piquée des vers, même si elle est vraie et rouge et lourde et luisante, il faut la jeter. Ça, c’est parce qu’une pomme piquée, ce n’est pas bon, que c’est troué et que les trous, quand c’est dans les pommes, ce n’est pas quelque chose qui est drôle. On peut aussi, des fois, essayer d’empêcher les vers de piquer les pommes, mais ce n’est pas facile, c’est même complètement difficile et il faut être vraiment vigilant si on ne veut pas que ça fasse des histoires.

     Ensuite, encore plus bas, il y a la rivière qui est bleue et qui coule toujours du même côté. Ça, c’est normal parce que le monde et ses paysages sont comme les pommiers, ils ne sont pas droits. La rivière, elle coule fort et c’est difficile de la traverser pour la barque qui transporte les gens et les chevaux qui veulent aller de l’autre côté parce que c’est de ce côté-là qu’il faut aller pour vendre des pommes au marché. C’est difficile de traverser une rivière et, des fois, la barque est emportée très loin par l’eau de la rivière qui coule toujours fort et dans le même sens. Quand ça arrive, les gens qui sont dans la barque ne sont pas contents et leurs chevaux s’énervent et, des fois, ils tombent dans la rivière avec la voiture qu’ils tirent et qui est pleine de pommes rouges et lourdes. Une fois qu’ils sont dans la rivière, à côté de la barque, les chevaux coulent et se noient souvent à cause de la voiture qu’ils ont au derrière. Les pommes, même si elles sont lourdes et luisantes, elles ne coulent pas parce qu’elles flottent, elles, un peu partout autour de la barque et au-dessus des chevaux noyés, dans le même sens que la rivière qui les emporte. Même si on pense qu’on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça et c’est tout et on n’y peut rien. Des fois aussi, lorsque ça arrive, les gens s’énervent comme les chevaux et ils crient et ils pleurent. C’est drôle à voir parce que lorsque les gens pleurent, ça coule toujours dans le même sens, comme la rivière et les pommes qui flottent un peu partout. Ça aussi c’est normal et c’est encore à cause du paysage qui n’est pas droit.

     Le paysage n’est pas droit et on le sait bien quand on le regarde d’ici parce que, vu d’ici, le paysage qui est tout petit en bas de la montagne on le voit jusque loin, très loin et même plus loin que le bout de son nez, comme le dit souvent le curé. C’est que, des fois, mais pas souvent et c’est même rare, les choses deviennent plus claires lorsqu’elles sont plus petites. Moi, je vois beaucoup de choses et souvent les choses que je vois sont complètement claires et ça, on peut penser que c’est peut-être parce que je suis petit. C’est peutêtre aussi parce que les autres pensent que je ne suis pas vrai, qu’ils ne me croient pas ou qu’ils ne voient pas plus loin que leur nez.

     La rivière, elle coule comme toujours mais maintenant, c’est l’heure où les poissons sautent et retombent un peu partout sur l’eau en faisant floc ou splouche et ça dépend de la langue qu’on a dans les oreilles. Les poissons, on ne peut pas les voir d’ici parce qu’ils sont déjà très petits, même de près, et que, lorsqu’ils sautent, on n’est jamais vraiment certain de les avoir vus. Ça c’est parce qu’ils sautent toujours dans le coin de notre oeil qui ne regarde jamais à la bonne place et c’est normal puisque la rivière coule toujours et les poissons aussi ils coulent avec elle. Mais même si ce n’est pas possible de les voir d’ici, je sais que c’est l’heure où les poissons sautent parce que le soleil est assis sur le bout du monde et qu’il se prépare à tomber, loin, là-bas, derrière le paysage. Lui, lorsqu’il tombe, il ne fait pas floc et il ne fait pas splouche parce qu’il n’est pas un poisson et que le monde, même s’il n’est pas droit, il ne coule pas. C’est la rivière qui coule. Il ne faut pas mélanger les deux, ça ferait de la boue, beaucoup de boue, et ça ne sentirait pas bon.

     Plus loin, au bord de la rivière, où ça sent la boue parce que c’est mouillé, il y a le Manoir qui est entre les vergers et le petit bois rempli de grands arbres qui font tellement d’ombre qu’il fait toujours presque noir dedans et qu’on ne sait pas, des fois, si le soleil est en train de tomber ou s’il est en train de sauter. Le Manoir est en briques rouges avec, sur le dessus, des toits qui sont luisants comme la pelure des pommes quand on les frotte sur ma manche. Le Manoir aussi est petit vu d’ici, mais en bas il est gros et grand et ça, je le sais et même que j’en suis sûr parce que j’y vais souvent, presque tous les jours, et que j’y vois beaucoup de choses parce que je suis petit et vigilant. Mais ça, des fois, c’est des choses secrètes, trouées, des choses pas bonnes à dire ou à voir, des choses qui sont piquées des vers.

     Le Manoir est en briques rouges et ses toits brillent du côté du soleil qui est fatigué et qui va bientôt tomber, là-bas, au bout du monde. Même s’il y a encore un peu de fumée grise qui sort des fenêtres du haut du Manoir, les toits, eux, brillent comme si de rien n’était, comme si c’était normal. La fumée, elle monte lentement depuis ce matin vers les nuages comme si elle coulait tranquillement vers le haut, comme si elle n’était pas pressée et qu’elle avait l’air de faire comme si elle avait tout son temps avant de disparaître dans les gros nuages blancs.

     Des fois, le curé dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu, qu’il ne faut pas jouer avec le feu ou le mettre aux poudres. Même si on n’est pas sûr, on peut penser que tout ça c’est peut-être juste de la poudre qui pique les yeux comme la fumée qui sort des fenêtres du Manoir. Mais, ça pourrait aussi être le contraire et ça pourrait être grave, une catastrophe, une tragédie comme le dit souvent le curé quand ça va mal, quand il y a trop de pommes qui sont piquées des vers ou qui flottent dans la rivière au-dessus des chevaux et que les gens s’énervent.

     Peut-être que c’est seulement un accident, qu’on n’a pas fait exprès, qu’on n’avait pas le choix. Peut-être aussi que c’est un secret, que c’est quelque chose qu’on voit seulement si on est petit et vigilant ou quelque chose qui ne se dit pas, qui fait faire des grimaces. Peut-être même que c’est quelque chose qui est complètement pas drôle, qui n’est pas facile à dire à cause des trous, des trous dans les pelures, et des vers qui vont avec et qu’on n’avait pas le choix, qu’on n’y pouvait rien. Lorsqu’il y a des vers ou des doigts luisants comme les vers quand il pleut et que ça sent la boue et que les doigts font des trous roses, des trous rouges sous les robes et sous les draps et que ce sont des choses qui sont vraiment pas drôles et qui sautent et qui retombent sans faire floc, sans faire splouche, la langue dans les oreilles, on sait ce qu’il faut faire. Quand c’est comme ça, et que c’est des choses qui sont complètement pas drôles à voir, on n’a pas le choix et on n’y peut rien.

     Mais peut-être que c’est le contraire. Peut-être que ce n’est pas vrai, qu’on n’y croit pas, que c’est juste des histoires et que c’est juste pour faire rire, pour faire comme si c’était drôle parce que, vu d’ici, tout est petit. Vu d’ici, tout est tout petit, trop petit pour être vrai, trop petit pour le croire…

 

La suite dans le livre…

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