Whisky et paraboles

Extrait du roman Whisky et paraboles, par Roxanne Bouchard, avec l’aimable autorisation de VLB éditeur.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Whisky et paraboles, par Roxanne Bouchard

3 juillet

     M’enfuir. J’ai claqué toutes les portes pour aller m’échouer dans mon auto et j’ai grignoté les routes du Québec, kilomètre par kilomètre, conduisant mon désarroi fugitif sur les chiffres : la 31, la 40, la 55, la 138. J’y suis allée comme à la loto, gagnant pour gros lots des noms de villages qui baptisaient ma tourmente de cette poésie qui a convaincu Maria Chapdelaine de s’établir à Péribonka : Saint-Ferréol-les-Neiges, Saint-Aimé-des- Lacs, Cap-à-l’Aigle, Port-au-Persil. J’ai erré des jours, des jours et des jours, orientant mon repentir sur les clochers paroissiaux, dormant sur l’accotement, cherchant là où je pourrais dire « ici » et sentir que. Rouler le chemin de croix à rebours, remonter en Gethsémani, éloigner de mes lèvres la coupe trop bue jusqu’à la lie. Croire, nouvelle Maria indécise, que la poésie de mon pays peut m’offrir un destin.

     Mais j’ai eu beau user de la distance, je n’arrivais pas à avancer. Plus je me répétais que je fuyais et plus ma fuite me talonnait. Saint-Jean-Port-Joli, Rivièredu- Loup, Cap-Chat, Paspébiac. Les quais étaient bondés. Partout, c’était bondé. Du monde, tellement de monde que je me sentais de trop. Dans tous les coins, il y avait de ces touristes urbains et braillards qui veulent voir des baleines et manger des crevettes fraîches pour pas cher. Nul port pour ancrer ma révolte, pour noyer mon impuissance. Le fleuve avait un goût de pétrole.

     En misant sur nulle part, j’avais cru que je ne pouvais pas me tromper. Pourtant, quand j’ai vu la ville annoncée droit devant, j’ai paniqué comme ceux qui, perdus en forêt, s’aperçoivent qu’ils ont tourné en rond en cherchant l’orée. J’ai compris alors que, pour reprendre pied, il fallait que je m’arrête. La fuite et le vagabondage n’ont rien à voir avec le chemin qu’il faut faire quand tout nous arrive. Avoir un char ne change pas la vie.

     Quittant le fleuve, j’ai bifurqué sur la route des chantiers et des forêts où s’écarter et j’ai fini par aboutir ici. Comme dans tous les villages jetés au hasard, on y retrouve l’essentielle trinité permettant de survivre au néant : un dépanneur, un bar, une église. Une croix de chemin, une affiche de maison à vendre derrière laquelle s’étire une allée de terre qui s’enfonce dans le bois.

     Ça ne promettait rien et c’est pour ça que j’ai su que.

     J’ai suivi la voie étroite, j’ai descendu la grande côte et trouvé un torrent de pierres, un lac d’algues et des cabanes bien cachées qui s’ignorent le plus possible en regardant chacune de son côté. Une baraque mourante au-dessus du torrent, une autre complètement au fond du domaine, accotée contre la forêt et, juste en face du lac, deux chalets qui se tournent le dos. Dans l’un, de la musique, sur l’autre, l’affiche à vendre. À travers le rideau déchiré, j’ai épié l’intérieur : au centre de la cuisine, une table rectangulaire entourée de chaises de bois rustiques. Au mur, un bricolage d’enfant servant de calendrier périmé et des assiettes décoratives en cuivre terni illustrant des scènes bibliques. Un banc de quêteux garni d’un coussin aplati, un plancher peint à la main et un frigo vide. Merveilleux. On voudrait se sentir chez soi qu’on ne pourrait pas ; c’est du chalet tout craché, plein les murs, plein la décoration. Un vrai chalet qui fait chaud au coeur et qui donne espoir. On voit qu’il a été habité par une famille heureuse, hanté par une joyeuse marmaille trimballant du sable à qui mieux mieux dans la fureur ardente d’une partie de cachecache.

     Depuis le village, j’ai téléphoné au numéro indiqué sur l’affiche : le chalet se vendait avec les meubles, la décoration, les souvenirs et la vaisselle ébréchée. J’ai su que c’était pour moi.

     J’ai payé sans marchander le prix qu’il fallait pour me refaire une vie, comme ils disent, et j’ai déposé ma besace de pèlerine dans ce nouveau chapitre. Cette cabane, à présent mon foyer, mon refuge, ma tanière, est si pleine de livres poussiéreux et d’objets dépareillés que je n’ai pas besoin d’avoir une mémoire de jadis, d’ancestralité ni même d’hier pour posséder un passé, une vie et des amas d’ustensiles inutiles. J’ai une maison et des souvenirs neufs. Il ne me reste qu’à traverser le silence. Mettre un point, tourner la page, passer à un autre chapitre. Faire comme si.

     A beau se mentir qui vient de loin.

 

9 juillet

     Ma grand-mère disait toujours «Baptême de baptême ! » quand elle se fâchait et, comme elle avait le pire caractère de toute une généalogie de Canadiens français colons, trappeurs, boutiquiers, lignée d’hommes des bois sculptée dans la forêt boréale et descendue en ville pour apprendre à fabriquer des armes de guerre, elle passait ses journées à tourner le goupillon dans l’eau bénite. Mon père avait hérité de ce langage ecclésiastique qu’il débitait en procession uniquement lorsque, effectuant des travaux manuels de précision, il se butait à des objets temporels qui refusaient d’obtempérer. C’est sans doute la raison pour laquelle ma mère, au lieu de dire que mon père avait réparé la pompe, optait pour : «Ton père a passé la journée à bénir la pompe. »

     Catholique et pratiquante, ma mère nous emmenait dominicalement, mon frère et moi, à la grand-messe où elle priait avec ferveur, les yeux fermés, tandis que nous soudoyions, avec nos petits bye-bye gourmands, le coeur des vieilles filles du village pour leur arracher des peppermints. Les poches remplies de l’offrande généreuse des bigotes et pieusement confiants en la bonté de Notre- Seigneur vers lequel s’élevaient nos actions de grâce, nous sortions de l’église recueillis et mentholés. En plus des messes hebdomadaires et fériées, nous avions droit à trois prières quotidiennes avant d’aller au lit : le Pater Noster, l’Ave Maria et le Sanctus, le tout ponctué de signes de croix. Ma mère nous bénissait, nous embrassait et nous pouvions dormir bordés dans la paix du Christ. Comme malgré moi, j’ai poursuivi pendant des années ce rituel sacré, dormant mal, rêvant fantôme et craignant la nuit si mes trois incantations n’étaient pas dûment déclamées.

     Contrairement à ce que d’aucuns pensent, l’habileté manuelle ne se lègue pas toujours dans l’héritage génétique, en même temps que la forme du nez ou que la couleur des cheveux. C’est lorsque le robinet de la salle de bain a explosé que j’ai pu le constater. Du coup, j’ai renoué avec ma longue lignée d’ancêtres bénisseurs de pompes à eau. Étrangement, cette réappropriation spontanée de mon patrimoine oral a entraîné un retour inconscient à la foi magique de mon enfance. Sans même avoir le temps de comprendre ce que je faisais, j’ai déboulé pendant trois soirs d’affilée le marmottage maternel des Pater-Ave-Sanctus entourés de signes de croix avant de m’endormir.

     Ce n’est que ce matin que j’ai brusquement pris conscience de ce retour subit à la foi dont je m’étais détachée depuis tant d’années. Je me suis servi un café bien noir.

     J’appartiens à ce troupeau de brebis égarées qui garde son appartenance à la religion catholique par habitude, par crainte du néant de l’athéisme. La foi, la vraie, l’intense qui donne confiance dans le Berger, je ne l’ai jamais ressentie. Dieu a toujours été pour moi le donneur de bonbons de mes petits dimanches, la formule magique qui préservait mon sommeil enfantin des cauchemars de loups-garous.

     Répondant à un appel de mes vieilles superstitions, je suis allée chercher la Bible que j’avais croisée en faisant du ménage et que je n’avais pas osé jeter. Je ne sais pas trop ce que j’y cherchais. Un réconfort, sans doute, mais aussi une réponse, un mot pour bien démarrer ma nouvelle vie, comme ces gens qui vont chez la diseuse de bonne aventure pour se faire miroiter, à travers la boule cristallisant les mirages, un avenir immanquablement prometteur. J’avais envie que ça me parle, que ça me dise quelque chose. Quelque chose d’intense. Un message pour moi. J’ai ouvert la Bible, l’ai grignotée page par page, orientant mon désarroi liturgique sur les chiffres des versets. J’ai feuilleté à l’aveugle les évangélistes de mon enfance : saint Marc, saint Luc, saint Jean, pour échouer au hasard dans saint Matthieu 13,33 : « Il leur dit une autre parabole : « Le royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que tout ait levé. » »

     Je n’ai pas le don pour les messages codés et je me suis sentie flouée de partout : c’était ça, la bonne nouvelle que le Père infiniment grand m’offrait ? On me dira que ç’aurait pu être pire, que j’aurais pu atterrir sur la flagellation. Mais l’énigme elle-même me flagellait. J’aurais aimé recommencer, faire semblant de ne pas avoir lu, essayer ailleurs, tourner une autre page, choisir un verset à mon goût. Autant de possibilités qui ressemblaient à de la tricherie. Pour Lui donner une chance, j’ai finalement décidé d’ajouter le verset qui suivait à ma lecture : «Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole ; pour que s’accomplît l’oracle du prophète : « J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je clamerai des choses cachées depuis la fondation du monde. » »

     J’ai fermé la Bible, j’ai terminé mon café et suis partie pour la quincaillerie.

 

10 juillet

     Bon.

     Voilà.

     J’ai passé les derniers jours à endiguer les dégâts. Inhabitée depuis quelques années, la maison cachait une ribambelle de mauvaises surprises qui déboulaient de fuites en aiguille. Les fenêtres refusaient de coulisser, le poêle suait de la cendre, le frigo dégageait une haleine de moisi, la cuisinière chauffait de façon aléatoire et la tuyauterie crachait à pleins poumons un petit jus orange. Comme j’avais décidé d’y aller par moi-même, j’ai passé la dernière semaine dans la saleté jusqu’aux yeux à arpenter le vocabulaire salé de mes ancêtres et à m’engueuler avec les gars de la quincaillerie qui me regardaient entrer avec le sourire en coin de ceux qui sont certains que seul un homme peut réparer une pompe à eau, qui me disaient seal et wrench en se faisant des clins d’oeil et qui faisaient des paris sur le temps que ça me prendrait pour me rendre à l’évidence, craquer et supplier qu’on me donne le numéro du plombier. C’était sans compter sur cette rage qui m’habite et ne demande qu’à se défouler sur un bout de métal à grands coups de clés à molette.

     Je suis venue à bout de l’essentiel. J’ai stoppé les fuites et me suis jetée à corps courbaturé dans le grand ménage de l’été. J’ai usé tout ce que j’avais de guenilles pour extirper la poussière de tous les coins. Avoir su qu’il y avait tant à faire, j’aurais acheté plus propre. J’ai sorti de leur engourdissement la cuisine, le salon, la salle de bain et une des deux chambres à coucher. J’ai empilé une tonne de meubles inutiles et bancals dans l’autre chambre dont j’ai calfeutré la porte pour éviter que la poussière ne rampe jusqu’ailleurs. Il y a bien sûr une vaste pièce à l’étage, où s’amassent les malles de souvenirs et les araignées, mais j’ai également fermé ce grenier et barricadé l’escalier qui y conduit avec une tonne de livres, parce que l’incident de la Bible a confirmé que rien en moi ne se sent l’âme à l’élévation.

     Maintenant, je dois sortir. L’extérieur me regarde passer avec l’oeil accusateur de celui qui attendait un nouveau propriétaire plus efficace que moi. Les gouttières ploient sous les reliquats de feuilles mortes, la pelouse a besoin d’un fauchage urgent, les plates-bandes asphyxient sous les mauvaises herbes et les arbres me montrent leurs branches mortes du doigt.

     Voilà.

     Pendant le jour, je répare le dysfonctionnel et récure mon intérieur. Il reste les nuits.

     Dans mes heures d’insomnie multipliées, je pige des livres au hasard de l’escalier. Je redécouvre avec émerveillement les écrivains d’ici que j’aspire à grand goulot. Sur l’écran noir de mes nuits blanches, je me fais leur cinéma. Je projette leurs mots dans mon silence, incurvant mon destin indéfini au gré de cette courbe impersonnelle qui m’éloigne de moi-même. Bien sûr, on pourrait m’accuser de lâcheté : plutôt que d’écrire mon propre chapitre, je me contourne et me plonge dans les allégories des autres. Mais si ceux qui disent que la vraie vie est dans les livres ont raison, j’y trouverai peut-être une histoire qui me conviendra.

 

11 juillet

5 h 30. Pyjama et café.

     L’heure où on ne sait pas si l’aube existera ou non. À cette heure-là, dans la vallée, personne n’est encore éveillé. Les oiseaux-mouches ont à peine commencé leur danse matinale dans un vol incertain. Un geai bleu crie comme une corde à linge. C’est le son le plus discordant que les oiseaux ont pu imaginer, je pense.

     Je me glisse dehors sur la pointe des pieds. Chair de poule. Mes orteils froissés se crispent dans les rosées bleutées d’aube. Le petit lac est comme un marais. Une grenouille se jette sous le quai. Je me plante les pieds dans l’eau. Frisson jusqu’à la tasse de café. Le couple de hérons atterrit à l’opposé du lac ; de l’eau à mi-jambes, ils effectuent leurs ablutions matinales. Ils mangent des poissons.

5 h 30
     La lune a caché son visage glacé sous les bleus délicats de l’aurore, dans les éclats vacillants de soleils à venir. Dans l’aube, des chants s’élèvent en spirales immenses et fluides. La brume qui couvre les montagnes se met à danser. De grandes ballerines translucides. La nuit valse un dernier tour de piste au-dessus des lacs clairs de nos Nords fragiles. Les légendes retournent dans la main des conteurs.

     Entre la fin de la nuit et le début de la clarté, le réel est à deux pas d’atterrir lourdement sur le front de ceux qui se sont bus jusqu’à la lie.

     C’est à cette heure-là que tu roules le bord de tes jeans.

     À cette heure-là que tu.

     Que.

     …

5 h 30
     Une heure sans ironie. Dans ce brouillard opaque de matin, je me demande combien de passé on accumule, combien de fautes on amasse avant que notre conscience se mette à déborder. Combien de péchés sont capitaux. J’avance en n’osant pas trop ouvrir les mains. Tout ce que je possède pour tourner en rond dans le carrousel cassé des jours, c’est la petite heure bleue du matin dans laquelle l’aurore danse.

5 h 30
     L’heure silencieuse, frisquette et matinale à laquelle le café refroidit toujours trop vite.

 

12 juillet

     Tous ceux que ça ne concerne pas diront, bien sûr, que pour trouver il faut chercher et me reprocheront sûrement de ne pas fouiller du mieux que je peux, de me complaire dans l’isolement, la solitude et les cafés froids.

     Quand on comprend ce qu’on poursuit, on peut toujours tâter le terrain et avancer. Quand on sait seulement ce qu’on ne souhaite pas déterrer, ce qu’on tente de garder enfoui, on a peur d’y aller, même à tâtons, parce qu’on craint de tomber sur ça dont on ne veut surtout pas. Ainsi, tous ceux qui ne savent pas et qui croient que je stagne me condamnent à tort. Je marche à petits pas dans l’aube et, bientôt, je mettrai le nez dehors. Alors arrivera ce qui doit arriver. Pour l’instant, je l’ai dit : je ne courrai pas au-devant et j’attendrai qu’on frappe à ma porte pour me dire vers quel pôle ma vie s’aiguillera.

     J’attends que ça arrive, c’est tout, même si je reste cachée dans le fond des bois, même si je ne sors pas le jour, de peur de croiser ces voisins qui font de la musique ou une voisine peut-être accueillante qui m’offrirait les fleurs de bienvenue, changeant à tout jamais le fil malodorant de mon existence en un bouquet d’essences essentielles.

     J’attends qu’on m’interpelle, même si je ne mets les pieds au village que le moins souvent, pour m’approvisionner au dépanneur. Je passe devant l’église sans y entrer. Ce n’est pas parce qu’on est désespéré qu’on est obligé de courir après des réponses incertaines, des promesses vagues, des paraboles crucifiées qui sont autant d’histoires incompréhensibles. Et je me ravitaille au bar, bien sûr, mais uniquement les lundis soir parce qu’on peut être sûr que tous les bars du monde sont vides les lundis soir et que ça fait partie de mon entêtement à vouloir rester immobile, seule et désespérée.

     Le lundi soir, on ne va au bar que pour consommer sa solitude, son désarroi, son abandon. On s’assoit au comptoir, bien droit, sans sourire, sans présence. On s’assoit au comptoir et le barman sait très bien que ce n’est pas le soir des questions, des blagues salaces ou des considérations météorologiques vaguement prévisionnelles. On se juche sur le tabouret, sans voisin, et on ne rencontre personne, surtout pas soi-même, s’il vous plaît. On se juche pour le tête-à-tête ultime face au néant à 40 % et on commande le fort tout de suite, sans avaler les bières réglementaires par lesquelles, habituellement, on se tapisse d’abord l’estomac, pour montrer qu’on commence en douce, pour ne pas avoir l’air de. Le lundi soir, on provoque tout tout de suite, avec le liquide translucide ou ambré qu’on avale d’un coup, les yeux à moitié dans l’eau, comme si l’alcool en était la cause.

     Le premier verre est le verre-choc entre la suave duplicité du quotidien et l’acidité âprement lucide du face à soi. Le verre du grand frisson me harponne la colonne vertébrale et me secoue d’une gifle glaciale. C’est la raison pour laquelle je le bois d’un trait et je reste toujours, longtemps après, les yeux fermés. Les visions sont là, poignantes, violentes ; elles viennent à moi, morsures brutales que je m’impose volontairement parce qu’il serait trop facile de faire comme si et que je n’ai jamais eu assez de courage pour l’hypocrisie.

     Le deuxième verre se boit plus lentement, mais à peine. Les visions commencent à s’estomper dans le brouillard de l’absence. Elles valsent, spirales immenses et fluides, ballerines translucides, entre mes mains glacées.

     Les verres suivants s’enchaînent au rythme des possibilités. Moi, je ne suis pas capable d’aller au-delà du troisième. J’ai peur de perdre le contrôle, de me laisser aller, d’oublier. Aller jusqu’au bout et oublier que je travaille à me refaire une vie. Peur de me souvenir de.

     Aussi je traîne devant le troisième verre, lentement. Et c’est là qu’une autre peur, sournoise autant qu’illogique, m’assaille : celle que quelqu’un engage la conversation, que le barman oublie la convention du lundi soir et qu’il me sorte, ne serait-ce que par politesse, une de ces petites phrases qui ne veulent rien dire pour me forcer à m’ouvrir le clapet dans ce moment de faiblesse. L’angoisse monte et je finis par me dire qu’il serait temps que j’entame moi-même la conversation, qu’il n’attend peut-être que ça, que je dois avoir l’air effronté, que l’insolence de mon silence a sûrement atteint sa limite. Et, parce que je commence à m’angoisser avec une possible mais improbable conversation, je ne suis déjà plus seule. Inconfortable, il ne me reste plus qu’à rentrer.

     Je me lève donc, je salue doucement à la ronde pour m’apercevoir, évidemment, qu’il n’y a personne dans le bar qui aurait pu manifester le moindre désir de converser : il n’y a jamais que moi, le patron qui fait ses comptes et un Amérindien qui ne lève même pas les yeux. Alors je me dis que je pourrais bien prendre un autre verre, mais, puisque j’ai déjà salué et dérangé tout le monde, il ne me reste plus qu’à déguerpir.

     Le lundi soir, au bar des déshérités. Pour repartir en neuf, je le sais très bien, il y a sûrement moyen de s’entreprendre autrement.

15 juillet

     Elle est arrivée comme ça.

     Tout le monde est témoin que je n’ai couru après rien ni personne et que je n’ai rien demandé à qui que ce soit, sauf un verre au barman d’avant-hier.

     Vers seize heures, sous une pluie battante, ça a cogné à ma porte avec un bruit de tous les diables. C’était, en pleine crise de larmes, la petite fille qui appartient à la voisine du fond du domaine. Elle avait perdu sa bottine en jouant dans l’eau du lac et elle avait peur de rentrer chez elle le pied nu comme un ver. Il faut dire qu’en essayant de tirer sur sa bottine prise dans la vase, elle s’était retrouvée la tête dedans. Toute en flic et en flac, la petite s’en était sortie alors que la bottine, libérée, avait fait son meilleur effet en s’esquivant, couchée sur le dos, dans les danses de la rivière. Déchaussée, dépeignée, elle dégoulinait maintenant, tout en boue, d’autant qu’elle pleurait là-dessus, et, du fond de son désespoir salissant, il n’y avait que moi pour l’aider.

     «Tout le monde m’a abandonnée ! » Je ne lui ai pas répondu qu’elle n’était pas toute seule, ma vieille, qu’elle n’était pas au bout de l’abandon, qu’elle frappait à la mauvaise porte parce que moi et les enfants, on n’a jamais eu d’atomes crochus.

     Je ne lui ai pas répondu que, parce qu’il n’y avait personne autour et que l’abandonner à son triste sort de fillette, ça lui aurait peut-être donné raison.

     «Tout le monde ? C’est ce qu’on appelle un Grand Abandon ! »

     Agnès. Elle a huit ans.

     J’ai suivi la rive jusqu’à la rivière et lui ai rapporté sa bottine fautive et pleine de boue que j’ai entrepris de laver. C’est à ce moment-là que je me suis aperçue que la petite fille grelottait.

     «Viens, Agnès, on va te sécher un peu. Je vais te prêter une robe de chambre et nous allons mettre tes vêtements dans la sécheuse. »

     Je l’ai aidée à se déshabiller et. Et c’est là que j’ai vu que le monde entier l’avait abandonnée à un sort injuste. Injustifié. Injustifiable.

     Elle a des marques partout dans le dos. Et les épaules violettes.

     Des marques partout dans le dos.

     …

     Et.

     En une seconde, ça s’est arrêté en moi.

     Je me suis agenouillée devant elle et lui ai séché les épaules avec douceur, pour ne pas lui faire de mal.

 

La suite dans le livre…

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