Xavier Dolan : le passe-muraille

«On devrait toujours être légèrement improbable.» Quelqu’un a dû souffler cette phrase d’Oscar Wilde au-dessus du berceau de Xavier Dolan, il y a 25 ans, tant le cinéaste, à l’écran comme à la ville, n’apparaît jamais tout à fait là où on l’attend.

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Photo : Jocelyn Michel

Au bout des 15 premières minutes de la rencontre, on se demande d’ailleurs si on est bien devant le très intello réalisateur de J’ai tué ma mère et des Amours imaginaires. Il a moins parlé culture qu’acériculture — « J’adore les cabanes à sucre. Un cousin à moi en a une… » —, hockey olympique — « Mon réveil n’a pas sonné pour le match de finale, j’étais en t… ! », et je peine un peu à diriger l’échange vers le prétexte du tête-à-tête : son (déjà) quatrième film, Tom à la ferme.

Xavier Dolan aurait-il un frère jumeau, un double plus terrestre ? On se pose la question, puis on se dit que non. Qu’au fond, le Québec ne connaît pas si bien le jeune prodige du septième art. On se dit surtout qu’il fait bon discuter avec lui ailleurs que sous l’œil d’une caméra, outil qu’il connaît si bien et dont il sait à quel point il magnifie tout, l’essentiel comme le secondaire, ce qui incite inévitablement quelqu’un d’aussi soucieux de son image — il n’aime pas quand on dit ça — à contrôler le message.

Xavier à la ferme

En cette fin d’hiver, c’est surtout à l’écran qu’il étonne : le nouveau Xavier Dolan tranche fort avec les précédents. Oubliez le lyrisme exacerbé (la scène du bal dans Laurence Anyways), les spleens sentimentaux et les jeux de caméra sophistiqués : nous voilà en plein suspense psychologique, servi par un montage économe, une photo épurée. « L’histoire imposait un traitement pas trop esthétisant, des mouvements de caméra élémentaires. Plans larges, close-ups, plans larges, close-ups… Il y a d’ailleurs des séquences qu’André Turpin [le directeur photo] et moi avons retirées parce qu’elles étaient trop belles ! »

Adapté de la pièce du même nom de Michel Marc Bouchard, Tom à la ferme creuse l’intolérance envers l’homosexualité. On y suit un jeune publicitaire montréalais, joué par Dolan, qui se rend dans un village reculé pour les funérailles de Guillaume, son amant, et s’aperçoit que la mère de ce dernier (Lise Roy) ne connaissait pas son orientation sexuelle, secret savamment dissimulé par l’ombrageux frère de Guillaume (Pierre-Yves Cardinal). Un huis clos insoutenable s’enclenche bientôt, sorte d’illustration du syndrome de Stockholm. « La pièce est un huis clos comme tel, les 10 tableaux s’y passent dans la cuisine. Dans le film, je trouvais intéressant de sortir parfois à l’extérieur. Quoi de plus efficace pour montrer que Tom, malgré les apparences, ne peut pas s’échapper… D’autant plus qu’il fera le choix de ne pas partir. »

Effrayé par ce qu’il découvre mais aimanté par les lieux, en effet, comme si son deuil ne pouvait se vivre que là, Tom glisse lui aussi dans un délire où violence et désir dansent joue contre joue. Un film qui devrait faire connaître Dolan à un nouveau public.

L’école de la vie

Avec au compteur quatre films en cinq ans, un cinquième en préparation, et puis le jeu, dont il ne s’éloigne jamais longtemps — on peut aussi le voir ces jours-ci dans le nouveau film de Podz, Miraculum —, celui qu’on dit accro au jet-set parle depuis quelque temps d’une pause. Une vraie. « Les gens pensent que je suis toujours dans les festivals, les paillettes, mais ça représente une fraction de mon année, ça. Je travaille tout le temps. À Noël, le jour de ma fête… Au point d’hypothéquer des relations amoureuses, amicales. J’ai plein d’idées, de scénarios prêts, mais je dois m’arrêter. Je ne suis plus capable. Je suis épuisé. »

Une fois qu’il aura achevé le montage de Mommy, en cours, Dolan envisage même… un retour à l’école. Lui qui n’a pu supporter les bancs du cégep plus de quelques semaines, il n’y a pas si longtemps, a un projet précis. « Je m’inscris à une mineure en histoire de l’art. Ça va me faire du bien de me retrouver avec des gens de mon âge, d’avoir des devoirs à faire… » Devant ma moue incrédule, il martèle : « C’est pas une blague, en septembre, je m’arrête ! »

On est sur le point de s’inquiéter, puis on se souvient que, deux minutes avant, il avait dit se sentir mal dès qu’il s’éloignait d’une caméra plus de quatre secondes et demie…

(Tom à la ferme, en salle depuis le 28 mars)

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