Y a-t-il un moraliste dans la salle ?

« La parole de Dieu est-elle encore écoutée ? » demande-t-on au philosophe Fernando Savater. Et si non, qui consulter ? « Albert Camus », répond le journaliste Jean Daniel.

La télévision espagnole a eu la bonne idée de demander au philosophe Fernando Savater si les 10 commandements de Dieu à Moïse étaient encore pertinents. Savater est l’auteur de livres sur l’éducation, l’art de vivre, le western et la tauromachie. Ses propos sur les lois mosaïques, qui avaient grand besoin d’être réexaminées, sont délicieux.

« Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ! » dit le premier commandement. Savater s’étonne tout de même de cette exigence divine. « D’où vient donc ce besoin si pressant d’être aimé ? » Ce dieu jaloux qui n’admet aucune concurrence n’a provoqué que des guerres de religion. Or, dit Savater, on s’en fiche : dans nos cultures, Dieu est mort et ce sont les idoles qui sont en bonne santé, celles du football, du cinéma ou de la chanson.

Deuxième commandement : « Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain. » À l’origine, cette loi devait servir de référence dans les contrats entre particuliers. Prenant à témoin le nom de Dieu, les hommes acceptaient d’être punis s’ils mentaient. « Aujourd’hui, écrit Savater, il n’y a plus ni parole donnée ni poignée de main qui vaille ; nous vivons dans un monde sans code. Mais le plus étonnant, c’est précisément ce monde où le crédit est roi qui a vu promesse et serment perdre de leur valeur ! »

Troisième loi dictée à Moïse : « Tu sanctifieras le jour du Seigneur. » « Merci, dit le philosophe, c’est bien de nous accorder un jour de repos. » L’ennui, cependant, c’est de ne pouvoir s’entendre sur le jour férié : les musulmans veulent sanctifier le vendredi, les juifs le samedi et les chrétiens le dimanche. S’il n’y a qu’un seul Dieu, ne pourrait-on prendre congé tous en même temps? Et puis, admettons-le, ces congés obligatoires ont perdu leur sens sacré, ils servent plutôt à la dépense. Tout se passe comme si Dieu, après avoir créé le monde en six jours, s’était le septième mis au shopping.

On aurait pu croire que le quatrième commandement, « Tu honoreras père et mère », serait toujours pratiqué, mais le monde a beaucoup changé, tous veulent aujourd’hui rester jeunes, personne n’honore plus vraiment les aînés. Pis encore, ce commandement est affaibli depuis que l’idée de parent est devenue une notion « culturelle » : deux pères, deux mères, une maman à la tête d’une famille monoparentale, un papa de fin de semaine, une fécondation artificielle… Qui l’enfant doit-il respecter ?

« Tu ne tueras point. » Cette loi divine, dit Savater, aurait pu s’écrire « Tu ne tueras point, mais sans trop exagérer », car au nom de Dieu, justement, combien de croyants ont été occis ? On a oublié que les péchés mortels l’étaient littéralement : si vous désobéissiez aux commandements, vous étiez lapidé à mort. En réalité, il était interdit d’assassiner les gens de sa tribu, mais on acceptait le meurtre s’il s’agissait d’étrangers.

« À l’origine, l’interdiction de désirer la femme du prochain — ou de s’en emparer — était étroitement liée à la question de l’héritage. » De là, selon le philosophe, ce sixième commandement : « Tu ne commettras pas l’adultère. » On peut comprendre que les princes aient tenu à transmettre leurs biens aux seuls enfants qu’ils avaient conçus, mais les règles de cette morale n’intéressaient pas le petit peuple. D’ailleurs, le mot « libertinage » décrit la conduite immorale des esclaves « libérés », qui n’avaient pas à respecter les mœurs de la haute société. Pour le philosophe espagnol, ce sixième commandement, comme le neuvième (« Tu ne désireras pas la femme de ton voisin »), sont devenus l’un et l’autre tout à fait obsolètes au 21e siècle.

« Tu ne voleras pas. » Il s’agissait autrefois d’une loi contre le rapt, qui se pratiquait couramment (et ce, jusqu’en Nouvelle-France). Ce commandement s’est modifié pour s’appliquer aux biens d’autrui et il est devenu la responsabilité de la police. Au fond, remarque Savater, les lois de Moïse doivent être mises en contexte. Ainsi, « Tu ne mentiras pas », le septième commandement, a évidemment été pensé avant que la publicité vienne pervertir les discours, commerciaux ou politiques.

Le dixième commandement interdisait de convoiter les biens d’autrui. Le capitalisme en a au contraire fait une vertu. « La particularité de la société d’égaux qui commence à poindre à la fin du 18e siècle est précisément que l’envie s’y démocratise. Aujourd’hui, être envié est une valeur en soi, une forme de prestige. » Si les 10 commandements de Dieu à Moïse sont surannés, où allons-nous donc puiser les leçons de morale ? Auprès des Églises, bien sûr, mais celles-ci sont moins certaines de leurs règles depuis que femmes et homosexuels les remettent en question. Restent les philosophes.

Car tuer, faire la guerre, torturer, se suicider sont des questions graves à l’ordre du jour, amplifiées par les attentats islamistes, et qui appellent des réponses. Avec qui penser la nouvelle morale ? « Avec Camus », répond Jean Daniel dans un essai tout empreint d’admiration et d’amitié. Il est vrai que l’auteur de L’étranger, de tous les écrivains français du siècle dernier, est le plus fréquenté dans de nombreux pays.

Pourquoi Camus ? Pour son exigence, pour son refus de penser, à l’instar de Sartre, que le meurtre peut être justifié, et surtout pour sa quête solitaire, à la fois du bonheur, qu’il trouvait dans l’été méditerranéen, et de la vérité, comme il le raconte dans La chute.

Mais aussi, parce que ce fils de l’Algérie, pris à partie par ceux qui encourageaient la violence entre Français et musulmans pour accoucher de l’indépendance, refusa de choisir « la terreur contre sa mère ». Or, le terrorisme est aujourd’hui, en quelque sorte, la trame de fond de la politique. Les conflits sont de plus en plus souvent des guerres civiles — au Darfour, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Liban.

Camus n’a-t-il pas été le seul intellectuel français à condamner la bombe d’Hiroshima ? Déjà, il prenait la défense des plus faibles, qui sont devenus, de Bagdad à New York et de Madrid à Londres, les victimes des croisades contemporaines. « On ne répare pas une injustice par une autre injustice », disait Camus. Voilà un bel exemple de commandement pour de nouvelles tables de la loi.

Les 10 commandements au XXIe siècle, par Fernando Savater, Grasset, 260 p., 32,95 $.
Avec Camus: Comment résister à l’air du temps, par Jean Daniel, Gallimard, 153 p., 17,95 $.

Avec Camus
Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises.
Texte d’adieu de Jean-Paul Sartre, au lendemain de la mort de Camus, cité par Jean Daniel

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie