Yannick Nézet-Séguin fait craquer les Américains

Il dirige aussi des orchestres à Montréal et à Rotterdam, mais c’est à Philadelphie que Yannick Nézet-Séguin se sent « à la maison ». Et les Américains l’ont vite adopté. Il faut dire que, sous sa baguette, l’Orchestre symphonique de Philly est redevenu un grand ensemble respecté et… rentable !

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Photo : Orchestre de Philadelphie

Ah ! comme la neige a neigé cet hiver à Philadelphie ! Lors­que le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin monte sur la scène au Centre Kimmel un jeudi soir de tempête, en mars dernier, la salle Verizon est à moitié vide. Quelques musiciens manquent même à l’appel !

« Bravo à tous les braves, dit-il à l’auditoire. Je vous décerne officiellement le titre de “fanatiques de l’Orchestre de Philadelphie”. » Le ton est enjoué et rassurant, et en anglais, son accent québécois dit clairement qu’il n’est pas d’ici. Le lendemain de cette tempête, Yannick Nézet-Séguin célébrera ses 40 ans. Mais il en fait bien 10 de moins, avec son regard vif et sa dégaine athlé­tique. Malgré sa petite taille (1,68 m), il en impose. Et comme toujours, Yannick Nézet-Séguin sait mettre le public à l’aise.

Le chef d’orchestre québécois s’est rapidement taillé une place au panthéon international de la musique classique. Il a dirigé la plupart des grands orchestres et opéras du monde. Il fait salle comble à Salzbourg, Paris et New York. Alors que bien des chefs ont du mal à décrocher un contrat de disques, le sien, avec Deutsche Grammophon, lui permet d’enregistrer ce qu’il veut avec l’orchestre de son choix. Celui que le Financial Times qualifie de « plus puissante dynamo de la scène internationale » est considéré comme le sauveur du légendaire Orchestre de Philadelphie, au bord de la faillite en 2012, et qui joue désormais à guichets fermés pour la première fois depuis des décennies.

Dans le chaos provoqué par la tempête de neige, la façon dont il se tirera d’affaire est du pur Nézet-Séguin. Pour un concert hebdomadaire de 90 minutes, les orchestres nord-américains répètent habituellement pendant trois jours, avant de se produire devant public deux ou trois soirées consécutives. Cette fois, à cause de la météo, la dernière répétition a été reportée deux fois, puis annulée. Il a fallu modifier le programme. Pas question d’essayer de jouer, comme prévu, la Symphonie no 4 du compositeur britannique Vaughan Williams, une œuvre sombre et difficile. Yannick Nézet-Séguin, qui est également un pianiste accompli, annonce plutôt qu’il s’assoira au piano avec le soliste invité, le grand pianiste de Galicie Emanuel Ax, pour interpréter Ma mère l’Oye, de Maurice Ravel, à quatre mains. En apprenant la nouvelle, une partie de l’auditoire soupire de plaisir.

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Yannick Nézet-Séguin en est à sa troisième saison comme directeur musical de l’Orchestre de Philadelphie, et son public accueille avec joie chacun de ses choix. C’est sa photo en format porte de garage qui accueille le public au Centre Kimmel, accom­pagnée d’une citation plutôt grandiloquente : « L’Orchestre de Philadelphie a fait le tour du monde, mais c’est à vous, cher public de Philadelphie, que nous devons ce son unique, le son de Philadelphie. Philadelphie, c’est chez nous et nous vous sommes reconnaissants de nous appuyer… D’abord et avant tout, c’est pour vous que nous jouons. »

Que Yannick Nézet-Séguin parle de Philadelphie comme de son « chez-soi » a de quoi étonner bien des Québécois. C’est à Mont­réal, où il est né, qu’il a fait tout son apprentissage musical, ses premiers pas professionnels, et qu’il s’est d’abord illustré en tant que directeur artistique et chef principal de l’Orchestre Métropolitain, à partir de 2000.

Il est normal qu’un chef de sa stature cumule les contrats. La saison musicale d’un orchestre combine des soirées conduites par le chef (ou le directeur musical) avec d’autres où divers chefs invités dirigent certaines pièces ou présentent des soirées complètes. Comme tous les chefs de son calibre, Yannick Nézet-Séguin joue le jeu et partage son temps entre trois villes — Montréal, Philadelphie et Rotterdam —, mais il prend assez peu de contrats comme chef invité.

Malgré cet horaire très jet-set, il a trouvé le truc pour ne pas s’éparpiller et préserver sa sérénité. « Quand nous avons nommé Yannick directeur, nous avons aussi nommé Pierre, Serge et Claudine », dit Allison Vulgamore, PDG de l’Orchestre de Philadelphie. Elle fait allusion à Serge Séguin, son père, et Claudine Nézet, sa mère, qui l’aident à gérer sa carrière, et à son conjoint, le violoniste montréalais Pierre Tourville, dont il partage la vie depuis presque 20 ans. Ils le suivent à peu près toujours entre Montréal et Philadelphie, et souvent à Rotterdam. « C’est presque une entreprise familiale, dit Allison Vulgamore. Ça lui donne une assise, et la capacité d’être entièrement présent, peu importe où il se trouve. »

Côté musical, il a la même faculté de concentration et la même loyauté. Chaque morceau sur lequel il travaille est pour lui la pièce la plus importante du moment, et chaque équipe, la meilleure. Yannick Nézet-Séguin prend même plaisir aux relations publiques, ce à quoi rechignent bien des chefs d’orchestre.

Les musiciens de Philadelphie parlent encore de ce concert-bénéfice, en 2013, de l’Académie de musique de Philadelphie, le plus ancien opéra des États-Unis. Yannick Nézet-Séguin éprouvait un plaisir manifeste à partager la scène avec un invité, l’acteur Hugh Jackman (le Wolverine de la série X-Men), qui domine le maestro d’une bonne tête et qui s’est amusé de ses difficultés à prononcer le nom de son hôte : « N’oubliez pas ce nom, mesdames et messieurs, il vaut 600 points au Scrabble ! »

C’est encore arrivé le 19 janvier 2015, alors qu’il dirigeait le grand concert annuel gratuit en hommage à Martin Luther King Jr. Le clou du spectacle était la première d’un tout nouveau morceau pour orchestre et chœur, One Land, One River, One People, composé par Hannibal Lokumbre, pseudonyme du trompettiste de jazz d’avant-garde Marvin Peterson. Rien dans l’histoire personnelle de Yannick Nézet-Séguin n’aurait laissé croire qu’il serait à sa place dans une célébration de la culture afro-américaine. Et pourtant, à la fin du concert, le compositeur lui a fait une accolade si enthousiaste que les pieds du maestro battaient l’air.

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Nézet-Séguin et l’Orchestre de Philadelphie. En trois saisons, il n’a perdu patience qu’une fois. Et s’en est excusé tout de suite auprès des musiciens, une attention inusitée de la part d’un maestro. – Photo : Chris Lee/Orchestre de Philadelphie

La capacité de Yannick Nézet-Séguin de s’approprier l’espace produit de ces fulgurances dont on se souvient longtemps. Quand il a pris la baguette à l’Orchestre Métropolitain, il a continué de diriger des tournées en banlieue et dans divers quartiers de Mont­réal, une action qui faisait partie de la mission sociale de l’Orches­tre dès sa fondation, en 1981, et qui est subventionnée par le Conseil des Arts de Montréal. Les salles étaient souvent mal adaptées, le public s’habillait de façon décontractée. Jamais il ne serait venu à l’esprit de quicon­que que l’Orchestre Métropolitain pourrait s’acquitter de cette mission éducative et briller tout à la fois. C’était avant Nézet-Séguin.

C’est justement dans un de ces auditoriums défraîchis, au cégep de Maisonneuve, que j’ai vécu personnellement l’une des plus grandes expériences musicales de ma vie, en 2009. Yannick Nézet-Séguin dirigeait l’Orchestre et deux chanteurs solistes québécois dans l’interprétation d’une pièce de Mahler, Das Lied von der Erde (Le chant de la terre). Alors que les dernières notes s’éteignaient, il a tenu sa baguette sus­pendue pendant presque une minute dans un silence stupéfiant. Quand il a laissé tomber son bras, la foule s’est encore retenue. Jusqu’au moment où il a déposé sa baguette sur le rebord du lutrin, ce qui a déclenché des applaudissements torrentiels.

Aucun des musiciens à qui j’ai parlé pour ce portrait n’a trouvé à redire sur lui. « En ce moment, c’est une véritable histoire d’amour, dit Jennifer Montone, premier cor de l’Orchestre de Philadelphie. On ne pouvait pas mieux tomber. Il est sincère, très intelligent, et il dépasse toutes nos attentes. »

Comment un musicien peut-il inspirer un tel respect ? Le chef d’orchestre est l’interface entre le compositeur et la centaine de musiciens qui s’acharnent à donner vie à cette musique. Les mauvais chefs sont incapables de faire passer le courant. Les bons sont parfois impérieux ou colériques. Et encore, ils ne parvien­nent pas toujours à inspirer le souffle qui élèvera l’interprétation au-delà de la prestation routinière. Les musiciens d’orchestre sont souvent difficiles, échaudés par ces rencontres sans lendemain avec des chefs invités dont le talent est très inférieur à leur réputation ou à leur égo.

Nézet-Séguin, lui, conquiert tous les orchestres. « Il vient, il dirige et on le réinvite », écrivait le New York Times en 2009, à la veille de sa première apparition comme chef invité au Metropolitan Opera — qui l’a souvent réinvité depuis. Après trois saisons à l’Orchestre de Philadelphie, il n’aurait perdu patience qu’une seule fois. Et encore, plutôt brièvement, selon le bassiste David Fay : il s’est immédiatement excusé auprès des musiciens, une attention tout à fait inusitée de la part d’un maestro.

Comment un chef d’orchestre peut-il atteindre une telle autorité, une telle réputation ?

« J’ai amorcé ma carrière très jeune et je me suis posé la même question très tôt », dit un Nézet-Séguin pensif dans sa loge du Centre Kimmel, à Philadelphie, avant le concert. « L’autorité, le respect, qu’est-ce que c’est ? La première fois que je suis monté sur le podium, j’étais très nerveux. Et puis je me suis dit : O.K., qu’est-ce que je peux apporter, moi, au juste ? Je ne peux pas prétendre que j’ai de l’expérience. Je ne peux pas faire valoir mon âge ou ma réputation. En quoi est-ce que je peux être inattaquable ? »

« Il y avait deux choses. D’abord, la qualité de la préparation. Je peux connaître mes partitions mieux que quiconque. Je peux passer un million d’heures sur une partition et être absolument inattaquable sur ce point. L’autre chose que j’ai toujours eue, c’est l’amour de la musique que je veux faire partager. »

Quand Yannick Nézet-Séguin affirme qu’il œuvre « d’abord et avant tout » pour le public de Philadelphie, c’est aussi parce qu’il y trouve quelque chose qui lui manque à Montréal. Ses réalisations y sont formidables, mais l’Orchestre Métropolitain sera toujours le second orchestre montréalais. L’Orchestre symphonique de Montréal, sous Kent Nagano, se produit plus souvent, a plus d’argent et sera toujours plus influent. (Yannick Nézet-Séguin n’écarte pas les collabora­tions éventuelles avec l’OSM, mais il affirme que sa loyauté sera toujours pour le Métropolitain, qu’il ne quittera pas pour l’OSM.) Même situation aux Pays-Bas : l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, qu’il dirige, sera toujours l’éternel « petit frère » du Concert­gebouw d’Amsterdam, situé à moins d’une heure.

À Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin dirige le seul grand orchestre de la ville, et celui-ci est en pleine renaissance, après une décennie de turbulences financières. Et c’est un très grand orchestre, que le brillant Leopold Stokowski a dirigé pour l’enregistrement de la musique du film Fantasia, de Walt Disney. Trois fois par année, les musiciens affrètent un train spécial de deux wagons pour aller, sans faillir, casser la baraque au Carnegie Hall, à New York.

Il n’y a qu’à Philadelphie que Nézet-Séguin occupe un poste qui le place au centre de la vie culturelle d’une très grande ville. C’est d’autant plus vrai que les orches­tres américains dépendent lourdement du mécénat privé plutôt que des subventions. Dès son arrivée à Philadelphie, en 2012, il a dû donner de sa personne pour frayer avec les philanthropes.

Encore là, il a relevé cette mission de manière éclatante. L’orches­tre fracasse tous ses records de dons. Et Nézet-Séguin, qui s’implique profondément dans tout ce qu’il entreprend, a découvert qu’il adorait faire le circuit des dîners et des cocktails avec les donateurs. « On ne parle que de musique, jamais d’argent, seulement de ma passion pour la musique. Ils me disent ce qu’ils aiment, ce qu’ils aiment moins, j’écoute, mais je reste souverain dans mes choix. Je découvre à quel point ce contact avec l’auditoire m’est précieux. »

Même après seulement trois ans à Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin admet se sentir davantage au centre de l’action qu’à Mont­réal. « C’est vrai qu’à Montréal il y a un autre grand orchestre. Je ne suis pas seul. Je ne me plains pas, mais ici, à Philadelphie, je suis au centre. À Montréal, je suis encore perçu comme l’“espoir”, la “relève”, le “petit Chose” qui fait plus jeune que son âge, qui fera de grandes choses plus tard. » Il admet néanmoins que cette impression d’être sous-estimé n’est pas aussi forte qu’avant. « Le Métropolitain a pris sa place. Les gens commencent à comprendre que c’est un autre grand orches­tre à part entière, avec sa propre personnalité. Je sens que j’ai encore beaucoup à donner à Mont­réal avec le Métropolitain. Tant que j’aurai ce sentiment et qu’il me nourrira musicalement, je resterai. »

Son contrat avec Philadelphie, estimé à plus d’un million de dol­lars par année, n’arrivera à éché­ance qu’en 2022. Celui avec Mont­réal, moins cher, semble per­pétuel. Ferme-t-il la porte à d’autres offres prestigieuses ? L’Orchestre philharmonique de New York et son voisin, le Metropolitan Opera, sont tous deux à la recherche d’un directeur musical…

Yannick Nézet-Séguin répond sans équivoque. « Fermer la porte pour New York et Berlin ? Non, pas du tout. » À l’échéance de son contrat avec Rotterdam, en 2018, il sera libre de se trouver un nouveau « chez-soi » en complément de Philadelphie et Montréal. L’Orchestre philharmonique de Berlin et le « Met », à New York, semblent les destinations les plus probables, d’autant que Yannick Nézet-Séguin y est déjà un chef invité très apprécié.

Quand on regarde comment Yannick Nézet-Séguin a su raviver un grand orchestre du calibre de celui de Philadelphie, il ressort des conversations avec ses collègues qu’il n’a pas encore atteint tout son potentiel. Que le sommet est encore devant lui. (Traduc­tion : Jean-Benoît Nadeau)

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Je suis émerveillée de voir que Yannick poursuit ses passions et ses rêves! Je l’ai vu la première fois, diriger le CHoeur de Laval, il y a plus d’une décennie.
J’ai été sous le charme de son talent brulant de passion d«,’aimer et ressentir les notes , les vibrations des coups d’archet des violonistes et des autres corps participant de l’orchestre fesant une harmonisation diabolique orchestrale du chef d’œuvre mise en place qui nous épatera à chaque pièce que l’on jouera!

Bravo Maestro Yannick Nezet-Séguin