Yannick Nézet-Séguin : « Sans la musique et les arts, le confinement serait bien différent »

Ses trois orchestres ont dû ranger leurs instruments, mais le chef Yannick Nézet-Séguin continue pourtant à faire parvenir la musique aux oreilles des mélomanes. Une « autre façon d’être essentiel » à ses yeux. 

Photo : François Goupil

Dans son salon, Yannick Nézet-Séguin — en t-shirt fluo et en chaussettes ! – est au piano. Avec son conjoint, Pierre Tourville, altiste à l’Orchestre métropolitain, il joue un extrait du 2e mouvement de la Sonata Arpeggione de Schubert. La vidéo, mise en ligne le 17 mars, est leur réponse à l’appel du premier ministre François Legault qui, plus tôt ce jour-là, a demandé aux artistes de conscientiser les gens à l’importance de rester chez eux.

Le maestro québécois n’a pas l’habitude de rester en place très longtemps, lui qui partage sa vie entre les orchestres dont il est le directeur musical : le Metropolitan Opera de New York, l’Orchestre Métropolitain de Montréal et l’Orchestre de Philadelphie. Ses trois « familles » comme il dit. C’est avec celle de Philadelphie qu’il a donné son dernier concert, le 12 mars : les symphonies n° 5 et 6 de Beethoven, jouées dans une salle vide, devant un public en ligne (le concert est disponible ici). Yannick Nézet-Séguin se souvient d’une charge d’émotion palpable, comme il n’en avait jamais ressenti auparavant. Car tous les musiciens avaient compris qu’ils jouaient ensemble pour la dernière fois avant un long moment…

Après ce concert, il est rentré chez lui, à Montréal. Le lendemain, il découvrait les réunions sur Zoom et réfléchissait avec son équipe de l’Orchestre Métropolitain aux différentes façons d’accompagner le public pendant la crise. Le 20 mars, « l’OM à la maison » était lancé : depuis, chaque vendredi, une sélection de concerts et de contenus musicaux est offerte gratuitement sur le site de l’OM et reste disponible durant une semaine.

L’actualité s’est entretenue avec lui sur l’importance de la musique en période de crise.

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Comment un chef d’orchestre travaille-t-il depuis la maison ? 

Le télétravail, ça n’existe pas pour un orchestre ! Mais avec les réunions de réflexion et de planification, je reste très occupé. Et on a décidé d’offrir ces rendez-vous à notre public, habitué à des concerts réguliers. On va également partager des archives sonores, des classes de maître en ligne, et les gens pourront venir poser des questions aux artistes. On voulait donner des rendez-vous, parce qu’en confinement, pour certains, les journées n’existent plus, un samedi ressemble au lundi. C’est important de pouvoir retrouver notre moment de musique à un moment précis. Et puis, il faut garder contact avec le public. Les institutions qui vont réussir cette connexion auront plus de chances de survivre à la crise, qui aura des répercussions énormes sur notre milieu.

Le public entre désormais dans le salon des musiciens. Qu’est-ce que ce nouveau rapport change ? 

On n’est pas dans nos habits, il n’y a pas de décorum, ça crée une intimité qu’on n’avait jamais eue avec le public. Je pense que ça peut créer un rapport nouveau et combler, pour un temps du moins, l’envie de se retrouver en communauté. Dans notre milieu, on tenait pour acquis les salles de 1 000 ou 2 000 spectateurs. On y était tellement habitués qu’on n’y voyait que les irritants ! Ceux qui sentent trop le parfum, ceux qui ne sentent pas assez le parfum, ceux qui mâchent leur gomme, ceux qui font du bruit avec leurs billets… Mais aujourd’hui, l’auditoire nous manque. J’espère que les gens surmonteront la crainte de retourner dans des endroits publics. C’est tout à fait nécessaire d’être confiné maintenant, mais il ne faut pas que les gens aient peur d’être ensemble dans l’après. L’inverse est souhaitable : que la situation nous permette d’apprécier la chance qu’on a de pouvoir partager des moments dans la « vie normale ».

Comment la musique peut-elle nous accompagner pendant cette période ? 

J’ai vécu un changement à ce sujet ces dernières semaines. Au début, j’avais l’impression qu’on avait besoin de douceur, d’écouter de la musique pas trop intense, qui allait nous faire du bien, parce que tout ça s’est passé de façon très violente. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que, dans des moments de tristesse et d’angoisse comme ceux qu’on traverse, les grandes œuvres tragiques et tristes, qu’elles soient de Beethoven, de Mozart ou de Mahler, peuvent nous aider à canaliser nos émotions. Leur intensité nous nous aide à nous débarrasser nos émotions ! Ça fait du bien, comme un film qui nous fait pleurer ou un livre qui nous bouleverse.

La musique a souvent tenu une grande place dans les moments de grande détresse, de grande anxiété à travers l’Histoire. C’est dans ces moments difficiles que l’art devient essentiel. Loin de moi l’idée de comparer l’art avec les services essentiels que sont l’alimentation et la santé en ce moment. Mais sans la musique et les arts, le confinement serait bien différent. C’est une autre façon d’être essentiel.

Quel conseil donneriez-vous sur notre façon d’écouter de la musique en ce moment ? 

Il est important plus que jamais de prendre le temps d’écouter pour vrai et non pas seulement d’entendre. Ça change tout. Il y a énormément de bruit dans nos vies, pas seulement sonores, mais aussi le bruit de toutes les informations que l’on reçoit. L’exercice d’écouter pleinement la musique ressemble à l’attention qu’on porte à sa respiration dans une séance de yoga. Écouter Bach, Mozart, Schubert ou une belle chanson plus récente, en lui accordant toute notre attention, est une façon de s’offrir la musique en cadeau d’apaisement, de consolation, de bonheur.

Qu’est-ce que le confinement a changé dans votre façon d’aborder la musique ? 

Je n’ai plus rien à diriger, donc j’ai deux façons de garder contact avec la musique : j’étudie les partitions, ce que je fais d’habitude mais là avec plus de calme et à mon rythme. Et j’ai repris le piano. Je ne joue qu’occasionnellement depuis que je suis très actif dans ma carrière de direction, mais là, je reprends mes cahiers d’études de piano d’adolescent. J’ai l’impression de me retrouver face au Yannick jeune, et de pouvoir faire un point sur ma vie. Je travaille fort depuis que je suis tout petit pour réaliser mon rêve de diriger partout dans le monde. J’ai atteint ce but et j’en suis très heureux. Mais je n’avais pas vraiment eu l’occasion de réfléchir au chemin parcouru. C’est émouvant quand j’ouvre un cahier et que je vois écrit « 1987 » avec les doigtés de mon professeur de piano.

La situation me permet aussi de faire plus régulièrement de la musique avec mon conjoint Pierre. Bien sûr, on travaille ensemble avec l’orchestre, mais on n’avait pas souvent le temps d’en faire tous les deux, et on passe désormais presque une heure par jour à jouer, moi au piano, lui à l’alto. Ça fait beaucoup de bien.

Le piano sur lequel vous jouez à la maison est votre piano d’enfant…

À 11 ans, j’étais tombé amoureux de ce piano d’occasion parce que c’était un Pleyel, comme ceux qu’utilisait Chopin. J’étais tout excité que mes parents me l’achètent. Et j’ai découvert par la suite que cet instrument avait appartenu à Lionel Daunais, un des plus grands musiciens de l’histoire du Québec. Je le garde très précieusement ! Et sur ce piano, il y a souvent un chat… J’en ai trois, mais celui qu’on voit le plus, c’est Rafa, qui aime être une star — les autres sont un peu plus discrets. Tous mes chats ont porté des noms de personnages d’opéra ; il y a eu Parsifal et Pelléas et il y a une Mélisande et un Rodolfo, comme dans l’opéra La Bohème. Mais parce que le joueur de tennis Rafael Nadal est ma plus grande idole, j’ai appelé ce chat roux Rafa. L’ironie, c’est qu’il ne miaule jamais ; c’est le seul chat qui n’a pas un nom de personnage d’opéra, et c’est le seul qui ne chante pas.

Le vendredi 10 avril, l’OM rendra disponible en ligne le Requiem de Verdi.

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Les commentaires sont fermés.

Moi, c’est ce qu’il me reste – ‘le plus’ – la musique.
Je les regardécoute tou.te.s : OSM, OSQ, Métropolitain et une multitude d’autres.
Bravo et merci à tou.te.s pour ce que vous faites pour l’amour du monde autant que de la musique… 🙂

« La Beauté sauvera le monde » ? Qui sait, peut-être sera-ce la musique plutôt ?…

Homo homini virus.

Avant, jusqu’à maintenant, on faisait à deux.
Dorénavant, faudra être à deux mètres.
Est-ce qu’on va donc « s’mètre » ?

Aujourd’hui, c’est un virus qui rend la vie dure à vivre, à une échelle à laquelle on n’a guère été habitué.e.s.

En pareil moment d’adversité en forme d’obstruction, confinant au quasi Arrêt, peut-on constater qu’il y a mille et une autres choses, dont certaines d’éminente nécessité, continuant, elles, à fonctionner. Telles :

– L’eau
– l’électricité
– le téléphone
– la nourriture
– les transports
– la « température »
– les médias d’informations
– les Soins… (matériel, produits, lieux, services, soignants)
– les ‘Gardiens’ ultimes ou courants (police, pompiers, ambulances)

Si bien qu’en fin de compte, oui, se trouve-t-on présentement en un sale pétrin. Aussi dense qu’intense, aussi l o n g qu’ample. Mais…

Une multitude d’autres péripéties, guère moins ‘ennuyeuses’ ou ‘ fâcheuses’, pourraient, donc, advenir; susceptibles d’engendrer presque autant d’« inconvénients » ou perturbations, quantitativement ou qualitativement; et, partant, requérir presque autant de renoncement ou d’acceptation de privations, tout considéré. Car…

Comme l’ont remarqué d’aucuns, certes se voit-on en ce moment « stâllé.e.s » comme ç’arrive rarissimement; mais l’est-on, en quelque sorte, dans le ‘confort’, en ne manquant de quasi rien des ‘premières nécessités’…

Exception faite, bien sûr, de l’aspect affectif, social ou familial surtout (incluant promiscuité ou proximité); et ce plus particulièrement encore eu égard à nombre d’aîné.e.s. Car devoir requérir plus d’isolement encore pour cette classe d’âge, alors que ce pouvait être déjà ce dont on y souffrait le plus (d’esseulement chronique lancinant); ça, vraiment, là, ç’outrepasse ce qu’on avait pu imaginer.