Yvon Deschamps n’avait pas tout dit !

Pendant 50 ans, il a gratté nos bobos collectifs dans des monologues tendres et incisifs. Voilà que ses héritiers spirituels en veulent encore plus… L’amour, la mort, la burqa, la vieillesse, il en pense quoi ?

Yvon Deschamps n'avait pas tout dit !
Photo : Jocelyn Michel

Il a un cœur de violette, des bouffées d’angoisse et une tête à prêter de l’argent. On en a profité, d’ailleurs : des quatre coins de la province, on lui a demandé des chèques, des maisons, des cuisinières, quand ce n’était pas un dentier !

Il a beau être millionnaire, il reste un homme de gauche, un social-démocrate, à qui il incombe de se préoccuper des autres. Son attachement au Chaînon (centre d’entraide pour femmes en difficulté) témoigne qu’il se tient du côté de la fraternité et de l’humanité.

Voir le photoreportage « Huit choses que vous ne saviez peut-être pas sur Yvon Deschamps » >>

Sur scène, il parlait peuple, mettait la salle dans sa poche en la faisant rire de choses dont elle aurait dû pleurer. Dans son restaurant, Le Seingalt, où il nous reçoit, pas de maximes de sachem à déballer : il n’offre que sa vérité, sa pudeur et sa modestie. En 50 ans de vie artistique, Yvon Deschamps s’est peu confié à la presse. Trop sincère pour briller dans la conversation, il donne son regard à lire et ce rire immense qui panse les blessures anciennes.

Celui qui aime admirer le talent des autres répond aux questions de ceux à qui il a ouvert la voie. Le père face à ses pairs.

NOTE : La rencontre avec Deschamps s’est faite une dizaine de jours avant l’annonce officielle de son retrait de la vie publique. D’autre part, pour rendre la lecture de l’article plus fluide, nous avons uniformisé l’usage du vouvoiement dans les questions.

UN JOURNALISTE, 21 HUMORISTES, 30 QUESTIONS

Lors de l’entretien exclusif qu’a accordé Yvon Deschamp­s à L’actualité, notre journaliste André Ducharme a réalisé un tour de force :
il n’a posé aucune des questions qui lui brûlaient les lèvres. Il s’en est plutôt tenu à celles soumises par les 21 humoristes  québécois qu’il a contactés à l’occasion de cet exercice inusité. Ces derniers sont entrés dans l’aventure avec enthousiasme : Ducharme a reçu des dizaines de questions, dont il a choisi les plus percutantes. Armé de ce drôle de questionnaire, il est parti à l’assaut du monstre sacré de l’humour québécois. Qui s’est livré en toute franchise.

QUESTIONS – RÉPONSES >>



Guy Nantel :
Compte tenu du climat social et politique, et aussi du fait qu’il y a davantage d’humoristes aujourd’hui, en quoi votre carrière aurait-elle été différente si vous aviez commencé en 2010 ? (Photo : G. Lavigueur)

Y.D. : Sérieusement, je n’en ai aucune idée. Mais je ne suis pas d’accord avec l’affirmation qu’il y a plus d’humo­ristes. La différence avec les années 1950 et 1960, c’est qu’aujourd’hui on travaille tous au même endroit, on écrit tous de la même façon, on est tous passés par la même école [l’École nationale de l’humour].

Quand j’ai commencé, il y avait des humoristes de tous genres ; les gens du vaudeville étaient aussi drôles et pertinents que ceux du burlesque. Il y avait, par exemple, de l’humour très relevé à Radio-Canada, et il y avait Roméo Pérusse, qui faisait des farces de cul dans un cabaret à 2 h du matin et qui était pissant. Chacun était là où il devait être. Dans ces années-là, on a recensé jusqu’à 500 cabarets au Québec, et chacun affichait un comique. Faites le compte, et vous verrez qu’on n’est pas si nombreux aujourd’hui.

 

Claude Meunier : Qui vous a donné le goût de devenir monologuiste ?

Y.D. : Je le suis devenu malgré moi. Pour L’Osstidcho [en 1968], j’avais écrit un sketch [« Les unions, qu’ossa donne ? »] qu’on devait jouer à quatre : Robert Charlebois faisait le boss, moi le gars de la shop, Mouffe la femme du boss, et Louise Forestier ma femme. Mais comme on n’avait pas le temps de le répéter, Robert m’a dit : « Tu vas la conter tout seul, ton histoire, pendant que je vais t’accompagner à la guitare. » Ça m’a donné un tempo particulier, avec des rebonds quasi musicaux. J’avais trouvé mon style.

 


Jean-Michel Anctil :
Sentiez-vous le besoin de faire lire vos monologues à quelqu’un avant de les présenter au public ? (Photo : B. Drapeau)

Y.D. : Jamais, à personne. Quand je les créais sur scène, il s’agissait d’un vrai baptême. Même les musiciens, avec lesquels je répétais les chansons des spectacles, n’ont jamais entendu une ligne de monologue avant la première. Pourquoi ? Parce que je ne voulais pas savoir ce que les autres en pensaient. Ce n’est pas parce que j’étais sûr de moi, au contraire, mais il y avait juste moi qui savais ce que je voulais dire et comment je voulais le dire.

Claude Meunier : Étiez-vous conscient de votre « pouvoir » sur le peuple québécois dans les années 1970 ? Vous auriez pu devenir premier ministre, minoritaire peut-être, mais quand même !

Y.D. : C’est vrai qu’à un moment donné je me suis rendu compte que beaucoup de monde m’aurait suivi si j’avais indiqué la route ! On m’a souvent sollicité pour entrer en politique, mais j’étais sûr que j’allais être un mauvais politicien, alors que j’étais un très bon monologuiste, capable de transmettre bien plus d’idées sur scène que sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Le pouvoir induit par le succès m’a paralysé ; pendant un an, j’ai cessé d’écrire. Chaque ligne de mes textes était analysée. Ce que j’écrivais voulait toujours dire des choses auxquelles je n’avais même pas pensé. On me faisait porter le sort d’une nation, alors que je ne faisais que m’observer moi-même, me moquer de moi et tenter de répondre à la question : « Comment faire pour vivre avec les autres ? »

 


Lise Dion :
Vous êtes-vous toujours inspiré de l’actualité sociale pour écrire vos numéros ? (Photo : OSA Images)

Y.D. : Pour les thèmes, oui. Mais en ce qui concerne l’anecdote ou le personnage, j’ai puisé parfois à des souvenirs plus intimes pouvant remonter jusqu’à l’enfance.

Mon enfance, à Saint-Henri, c’étaient les gares de triage, les trains, les sirènes d’usine. Une enfance bien correcte, malgré une mère qui me battait et à qui je n’ai pas pardonné. J’ai fait mon devoir de garçon, mais même sur son lit de mort, je n’ai jamais pu la toucher.

 


Louis Morissette :
On tente souvent de comparer le Québec actuel avec celui des décennies précédentes. En tant qu’acteur de premier plan de la transformation, croyez-vous que le Québec de 2011 est une société en progression ou si nous nous sommes endormis sur nos acquis ? (Photo : D.R.)

Y.D. : Rien de comparable aujourd’hui à ce qu’étaient les années 1940 et 1950, quand moi j’ai grandi. Il y avait une religion, maintenant il y en a mille. On pensait parler une langue un jour ; là, il vaut mieux en maîtriser plusieurs. Tout a changé, nous n’avons plus de visionnaires et on manque de grandes gueules qui ont des convictions et font avancer le monde. On a balayé la religion, tant mieux, mais aussi, hélas ! plusieurs notions fondamentales, comme le travail, la patrie, la famille. Pour les remplacer par quoi ?

Les jeunes, regroupés par les médias sociaux, s’enflamment pour des enjeux planétaires, tel l’environnement, mais négligent les questions nationales.

Pour moi, le travail reste une valeur d’épanouissement. Suer, non pas pour le patron, mais pour l’ouvrage bien fait. De même, la famille est un merveilleux milieu pour apprendre à être solidaire, à avoir de la compassion, à aimer ; des valeurs que l’on peut transposer ensuite dans la famille élargie : la société.


Alex Perron :
Optimiste quant à l’avenir de la planète ? (Photo : D.R.)

Y.D. : C’est Judi [Richards, sa femme] l’experte en écologie, et elle ne m’a pas encore tout appris ! Mais il faut se rappeler que l’être humain bouge seulement quand il se trouve au bord du précipice.

J’adhère à des initiatives comme celle de l’infor­maticien et entrepreneur israélien Shai Agassi, qui a fondé une société [Better Place] pour mettre sur le marché des voitures électriques avec des batteries rechargeables et facilement remplaçables. Son idée est simple : montrer que l’électricité va coûter moins cher que le pétrole. S’il prouve qu’une voiture non polluante peut être aussi confortable et plus économique qu’une voiture à carburant, il aura du succès.

 


Nabila Ben Youssef :
Le voile islamique dans les établissements publics au Québec, « qu’ossa donne » ? (Photo : O. Samson Arcand / OSA Images)

Y.D. : Comment ne pas être indisposé par les injustices, les crimes, les guerres que provoquent l’intégrisme religieux, l’ignorance, l’intolérance, les abus de pouvoir ?

 


Réal Béland :
Y a-t-il des sujets que vous n’avez jamais couverts ? (Photo : D.R.)

Y.D. : Je ne me souviens pas d’avoir écrit quelque chose sur la torture, peut-être parce que ça ne m’est pas venu à l’idée ! Mais je ne me suis jamais mis d’autre entrave que ma propre sensibilité pour parler de quoi que ce soit.

 


Jean-François Mercier :
Quel est votre pire souvenir artistique ? (Photo : K. Dufour)

Y.D. : Ce sont deux spectacles. Dans le premier, La libération de la femme, en 1973, je faisais mourir le boss, le gars de la shop tuait son petit et se suicidait. L’autre, en 1979, traitait de la manipulation. Deux spectacles que le public n’a pas aimés, qu’il a perçus au premier degré, ne saisissant pas l’ironie. C’est donc qu’ils étaient mal écrits.

Patrick Groulx : Quelle était votre méthode de travail ? Vous preniez des notes au quotidien, aviez de grandes périodes de réflexion ?

Y.D. : Comme je lançais un nouveau spectacle tous les 15 mois, je n’avais pas le temps d’attendre l’inspiration. J’écrivais entre cinq et huit heures par jour ; pour me mettre en train, j’inscrivais parfois, comme à la petite école, « Jésus, Marie, Joseph » et la date…

Aujourd’hui, j’écris sans pression. J’ai pondu quatre nouvelles, dont une qui tourne autour de la question : « Est-ce que j’existe pour de vrai si je ne me rappelle pas quand je suis né ? » Si je me rends à une quinzaine de textes, je verrai s’il n’y a pas matière à publication.

Ce n’est pas si important de laisser des traces, mais c’est agréable pour mes enfants et mes petits-enfants de savoir qu’ils vont encore entendre parler de moi quand je serai parti. Il restera des choses, des DVD de mes spectacles, des livres, une pièce de théâtre…

 


Mario Jean :
De quoi êtes-vous le plus fier ? (G. Larivière / Keystone)

Y.D. : Professionnellement parlant, c’est de ma constance dans le travail. J’ai toujours envisagé mon métier comme une job steady.

 


Réal Béland :
Y a-t-il quelque chose que vous regrettez de ne pas avoir fait ? À l’inverse, quelque chose que vous regrettez d’avoir fait ? (Photo : D.R.)

Y.D. : J’ai regretté à un moment donné de ne pas avoir essayé de pousser plus avant ma carrière en France ou aux États-Unis, voire au Canada anglais, n’aurait-ce été que pour moins produire de textes. Le fait de m’adresser au seul public québécois m’a astreint à toujours renouveler mes numéros. Épuisant pour un paresseux !

Il y a un monologue que j’ai toujours regretté d’avoir écrit, c’est « L’intolérance », en 1972, un pamphlet contre l’antisémitisme et le racisme, pour lequel j’ai manqué de jugement. Je n’avais pas imaginé que, même 30 ans après l’Holocauste, les plaies des Juifs pouvaient rester aussi vives.

Enfin, sur le plan personnel, mon plus grand regret, c’est d’avoir fait de la peine à des gens, souvent sans le savoir, mais parfois en le sachant !


Louis Morissette : Que ce soit à cause de la pression pour rester au sommet, de la nécessité d’être toujours un artiste engagé ou pour toute autre raison, vous êtes-vous déjà tanné d’être Yvon Deschamps ? (Photo : D.R.)

Y.D. : Oui, et tanné rare ! On voudrait se réinventer, creuser d’autres registres, avoir le droit de repartir sous un autre nom, sous un autre physique. Il y en a qui ont ce grand privilège – je pense à Romain Gary, qui a pu être Émile Ajar, grâce auquel il s’est totalement renouvelé et a bluffé tout le monde. Moi, je suis resté pris avec qui j’étais…

 


Mario Jean :
Il vous est donc venu l’envie de faire autre chose ? (G. Larivière / Keystone)

Y.D. : Souvent, parce que je me lasse de tout rapidement. Je ne sais pas comment Aznavour, à 86 ans, trouve encore le goût et l’énergie de se promener à travers le monde. La tournée, ça fait longtemps que je ne serais plus capable. Refaire la même chose chaque soir ? Pourtant, à l’époque, il m’est arrivé de donner 60 shows en 20 jours ! Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de penser à ce que je pourrais faire d’autre. Je n’ai plus à travailler : ma femme travaille !

 

Laurent Paquin : Est-ce difficile de faire partie d’une gang – les comiques – quand on est l’idole de tout le monde ?

Y.D. : J’ai toujours pensé faire partie de la gang, jusqu’à il y a environ deux ans, quand j’ai senti une distance s’installer entre les autres et moi. On a commencé à parler de mes activités au passé. C’est une constatation, pas plus douloureuse à accepter que le fait d’être vieux. J’ai 75 ans, je n’y peux rien.

 


Nabila Ben Youssef :
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes humoristes afin qu’elles persévèrent dans ce métier dominé par les hommes ? (Photo : O. Samson Arcand / OSA Images)

Y.D. : Ne comptez pas sur moi pour les conseils, je n’en donne même pas à ma fille Annie, qui a choisi d’être humoriste. Mais je dis que c’est un métier très difficile pour les femmes.

Mettez un Français dans un show de Québécois : avec un numéro de sept ou huit minutes, il aura du mal à laisser sa marque, parce qu’il pratique un rythme différent. Même chose si, en France, vous posez un Québécois au milieu d’humoristes français. Dans le même esprit, si dans un show de gars apparaît soudainement une fille, elle va ramer pour imposer son univers, ses valeurs, son écriture.

L’autre jour, à l’École nationale de l’humour, cinq femmes se sont succédé dans un spectacle : elles n’ont pas mis de temps à créer un mood, à nous embarquer dans leur monde. Un homme aurait surgi dans cette séquence, il aurait cassé l’ambiance. C’est pourquoi je crois que les filles devraient se regrouper et trouver à Montréal une salle où elles pourraient se produire.


Rachid Badouri :
Si vous aviez la possibilité d’être un humoriste québécois d’origine marocaine sans cheveux, qui aimeriez-vous être ? (Photo : G. Tessier)

Y.D. : Euh, laissez-moi y penser…

 

Pierre Légaré : Quand, en 1992, vous êtes revenu sur scène après une absence de huit ans, vous disiez en entrevue que c’était parce que vous vous rendiez compte qu’une nouvelle génération de spectateurs ne vous connaissait pas. Mais Judi disait plutôt que c’était parce que, n’étant plus endurable à la maison, il valait mieux que vous recommenciez à faire la seule chose que vous saviez faire : parler tout seul sur une scène. Qui de vous deux disait alors la vérité ?

Y.D. : J’avais arrêté la scène [après un spectacle d’adieu, en 1983, Un voyage dans le temps] pour faire une série télévisée, Samedi de rire [1985-1989], et enchaîner avec CTYvon, une comédie de situation qui n’a pas marché. On s’est fait « flusher » après une saison et on m’a traité de « fini ». Pendant un an, je n’ai pas été très supportable, vous pouvez croire Judi.

C’est ma fille Karine, qui devait avoir 10 ans à l’époque, qui, me voyant jongler sur toutes sortes de projets de cinéma et de télé pour rebondir, m’a dit : « Fais des monologues, c’est là-dedans que tu es le meilleur. » Alors je suis revenu sur scène avec U.S. qu’on s’en va ?, et c’est vrai que j’ai découvert un nouveau public. Les jeunes me disaient que j’étais leur humoriste préféré, connaissaient certains monologues par cœur. J’étais « recrinqué ».

 

Martin Petit : Après 50 ans de joyeux services, comment votre boss – le public – vous a-t-il marqué ?

Y.D. : Une expérience m’a marqué. En Abitibi, au début des années 1980, une jeune femme, venue en coulisse après le spectacle, m’avait vu en train d’enfiler mon manteau. Ça l’avait déçue de constater que j’étais juste un homme. Le lendemain, elle était revenue avec tout ce qu’elle avait amassé sur moi pendant 10 ans – la moindre ligne dans les journaux, des photos, des lettres qu’elle m’avait écrites et dont elle gardait copie – et m’avait remis le lot en disant : « Ça ne veut plus rien dire pour moi. » Il n’aurait pas fallu que son idole se matérialise.

 


Guy Nantel :
Auriez-vous souhaité un succès plus modeste afin de ne pas vivre constamment sous le regard du public ? (Photo : G. Lavigueur)

Y.D. : Je vais être franc : j’aime beaucoup être connu. Je suis quelqu’un de très timide, difficile d’accès, je ne me livre à personne – un peu à vous, tout de même ! Le fait d’être connu vous rapproche de milliers de gens qui viennent vous parler et rendent votre vie plus agréable.

Pour le public, ce qui est merveilleux, c’est que tu es là quand tu es là. Il ne te voit plus à la télé, tu n’existes plus. Tu ne lui manques pas, il a déjà mis quelqu’un à ta place.

Martin Matte : Le public sera au rendez-vous de votre pièce Le boss est mort [voir p. 26], mais avez-vous peur qu’elle ait mauvaise presse ? Cela vous donne-t-il autant le trac que si vous sortiez un nouveau spectacle ?

Y.D. : Même les pires critiques ne tuent pas, j’en suis la preuve. En 1973, je me rappelle avoir ouvert La Presse et avoir lu sur cinq colonnes : « Derrière les monologues d’Yvon Deschamps : le vide ». Je me suis fait descendre par la critique, mais j’ai dû faire le spectacle [La libération de la femme] 250 fois, parce que tous les billets étaient vendus !

On attendra les réactions, mais cela fait 15 ans que je souhaite voir ce spectacle créé. Je trouve que mon personnage du gars de la shop mérite de vivre et de me survivre. La pièce est entre bonnes mains : Benoît Brière au jeu, Dominic Champagne à la mise en scène. Et l’auteur n’est pas trop mal.


Jean-Thomas Jobin :
Yvon, je vous aime tellement, mais je trouve qu’on ne se voit pas assez ; pourriez-vous demander à Judi si ça la dérangerait que je vienne vivre avec vous dans votre chambre d’amis, mettons quatre, cinq ans ? (Photo : A. Leclair / Keystone)

Y.D. : [Il s’esclaffe, et son rire gigantesque, fou, nettoie les lieux.]

 


Rachid Badouri :
En ces temps de couples-minute, quel est le secret de la flamme qui continue de brûler entre Judi et vous ? (Photo : Guy Tessier)

Y.D. : Nous sommes d’une indépendance extrême, ce qui, pour de nombreux couples, n’est pas envisageable. On ne se pose pas de questions. Un exemple : la première fois que j’ai découché – pas pour ce que vous pensez, j’étais juste trop fatigué pour rentrer -, je me suis demandé ce que Judi allait dire à mon retour. Eh bien, ce fut : « Allô, comment ça va ? »

De plus, pendant 25 ans, on ne s’est pas parlé de notre travail respectif ; je faisais ma job, elle la sienne. À la maison, nous étions des parents avec des enfants.

Le truc, c’est de garder une distance, de préserver des jardins secrets. Et pas de jalousie. À ce chapitre, Judi m’avait dompté. Elle devait avoir 18 ans, j’étais déjà dans la trentaine, on n’était pas mariés, mais on vivait ensemble. Un jour, elle rentre au petit matin et de très bonne humeur, alors que j’étais très inquiet et pas mal bougon. Elle me demande : « Est-ce que tu m’aimes ? » Je réponds : « Oui. » Elle a alors cette phrase que je trouve admirable : « Tu devrais être content, je suis revenue. » Et moi de répliquer : « Chaque fois que tu vas revenir, tu vas voir comme je vais être content… »


André Sauvé :
On dit que le bonheur est fait de petites choses… L’avez-vous rencontré ? Si oui, est-ce que je pourrais avoir son numéro de téléphone ? (Photo : Tilt Inc.)

Y.D. : André connaît déjà le numéro de téléphone du bonheur, c’est celui de Judi. Elle est la source de toutes mes joies : l’amour, les enfants, la vie que je mène. Mais pour moi, la vie a toujours été une chose grave. C’est bien connu, le comique cherche à nuancer le tragique.

J’ai longtemps été un angoissé chronique. Je me souviens de m’être fait congédier, après deux séances d’analyse, par le psy, qui trouvait que je connaissais trop bien mes problèmes. Plus jeune, on a l’impression qu’on peut changer les choses, et pour un anxieux, c’est frustrant de ne pas y arriver. Rendu à 75 ans, tu sais que tu ne peux plus rien changer. Alors tu t’angoisses moins ! Mais je reste d’une nature inquiète.

 


Jean-Marc Parent :
Le succès a-t-il réussi à vous apaiser un peu au fil des ans ? (Photo : D.R.)

Y.D. : Le succès, à la longue, a atténué mon angoisse, mais pas au début, car il génère encore plus de stress. Faut savoir rester à la hauteur. Plus on monte, plus on sait qu’on va retomber, car on ne peut pas toujours être le roi de la piste.

J’ai vécu une période de quelques années où il n’y avait plus grand monde pour s’intéresser à moi. Puis, l’attrait est revenu. Aujourd’hui, j’ai atteint, à l’instar de Clémence et de Dodo, le stade des « intouchables ». C’est fait, j’y suis, je n’ai plus d’inquiétude à me faire !

 


Alex Perron :
J’avance en âge, moi aussi, et je me demande si c’est vrai qu’à partir de la soixantaine les poils dans les oreilles deviennent incontrôlables. (Photo : D.R.)

Y.D. : Eh bien oui ! Et dans le nez aussi.

 


François Léveillée :
J’ai toujours pensé qu’une société équilibrée s’occupait de sa jeunesse et de son âge d’or. Quelle est votre opinion là-dessus ? (Photo : G. Dutil)

Y.D. : On parque 3 000 enfants par école, à 35 par classe, et on s’étonne qu’il y ait des décrochages. Les profs, pris avec des élèves qui ont des pro­blèmes d’apprentissage – ce qui retarde les autres élèves -, rentrent fatigués le soir et se demandent : à quoi je sers ?

C’est une question d’argent, bien sûr, mais aussi d’organisation sociale. Moi, je vois plus des petits ensembles que des grands. Par exemple, il devrait y avoir beaucoup plus de maisons pour personnes âgées par quartier, accueillant chacune une vingtaine de pensionnaires, à qui l’on offrirait une écoute personnalisée. Car dans les grands centres, le pire, c’est que l’on est juste vieux. Tu n’es plus menuisier ou musicien, tu es vieux ! Mais j’ai un passé, batèche ! J’ai encore un nom, je ne m’appelle pas « Eille ».

Je sais que je schématise, mais je ne peux pas croire qu’il n’existe pas de moyens d’humaniser le système.

Boucar Diouf : Est-ce que l’humour est un moyen efficace pour apprivoiser la vieillesse avec sérénité ?

Y.D. :  Oh, pas vraiment ! J’ai toujours été effrayé par la mort, j’ai beaucoup écrit sur le sujet, j’ai fait des crises d’angoisse pas possibles. Pourtant, plus elle se rapproche et plus j’apprends à l’accepter. Quand je préparais un spectacle, je ne dormais pas pendant deux mois, je voulais mourir, et tout à coup, la veille de la première, tout le poids s’en allait, pour faire place à la fébrilité et au plaisir.

Ce n’est pas encore le plaisir quand je pense à la mort, mais j’ai moins peur. Judi me dit tout le temps : « Maudit qu’on serait mal placés pour se plaindre ! »

J’ai vécu presque toutes les étapes de la vie. Le seul bout que je n’ai pas vécu encore, c’est être seul et malade, et franchement, je n’y tiens pas ! Parfois, je dis à mes enfants : « Si je perds la tête, placez-moi ! »

Dans le temps, j’ai placé mon père dans un foyer, et je l’ai profondément regretté, même s’il ne me reconnaissait plus et qu’il avait besoin de surveillance constante. Cela dit, je ne veux pas que mes enfants me gardent.

 


Jean-Marc Parent :
Aujourd’hui, que vous reste-t-il à désirer ? (Photo : D.R.)

Y.D. : Il y a 25 ou 30 ans, une centenaire – c’était rare à l’époque – avait voulu pour son anniversaire rencontrer Gilles Vigneault et moi. Nous y étions allés. Gilles lui avait demandé : « Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour votre centième année ? » Elle avait répondu : « Vivre encore longtemps. »

Voilà. Je désire que la vie continue le plus longtemps possible.

 

 

ET AUSSI : LE BOSS EST MORT

Quarante-deux ans après sa naissance sur la scène du Théâtre de Quat’Sous, le gars de la shop y revient. « J’ai écrit cette pièce à partir de mes plus importants monologues : « Dans ma cour », « Le bonheur », « ‘Pépère » et « L’argent » », dit Deschamps. On est en 1968, « Chose » vient d’enterrer sa femme. Il ne lui reste que sa job, son fils de trois ans et son boss, qu’il vénère, et qui va mourir. Ainsi écrit, cela ne semble pas très gai. Mais on rira et on aura la gorge nouée. « C’est important, le bonheur, parce que si t’as pas le bonheur, t’es pas heureux. » (« Le bonheur ».)

Le Théâtre de Quat’Sous, à Montréal, affiche complet du 15 février au 12 mars. Le spectacle se promènera à travers le Québec jusqu’en 2012. Pour les dates : lebossestmort.com

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie