Zachary en mots troubles

En Louisiane, la musique cajun n’a jamais été aussi populaire. Mais l’air ne fait pas la chanson, et la « cajunitude » peut être une cage…

La plus belle ode à la joie de vivre, en Louisiane, c’est le pique-nique aux écrevisses. Imaginez une épluchette de blé d’Inde, en plus sportif. Debout dans l’herbe, à même la nappe cirée, on se bat pour tirer du crawfish une bouchée de chair rose. Et casse le cou, et pince la queue, et jette la carapace ! Ça gicle, ça poisse, ça sent le bayou. Les rires explosent comme des fleurs de magnolia.

Nous sommes dans la cour de Zachary Richard, à Scott, près de Lafayette. À l’ombre de sa maison de cèdre pépient une bande d’amis, de musiciens et de journalistes. Ce soir, l’auteur-compositeur-interprète reçoit Francis Cabrel, avec qui il vient de donner un spectacle. L’air d’avril est de soie. Le vin aussi.

Ah, les Cajuns ! Toujours à boire et à fêter. « Laissez les bons temps rouler », disent-ils.

Mais mon hôte va me surprendre en me servant une vérité bien frappée, on the rocks, avec un zeste de citron. « La Louisiane est pognée dans une mythologie. Pour les touristes, on fait les Cajuns, animés, joyeux, farceux. Tout ça est fort fantastique, mais à un moment donné, c’est limité. On devient victime de notre cajunitude. »

Quel maringouin géant a piqué le chantre de l’Acadie tropicale ? La réponse à la fin du voyage.

Bienvenue en Louisiane, pays de légende. Depuis que Pierre Le Moyne d’Iberville est parti de Nouvelle-France pour fonder Baton Rouge, en 1699, des centaines de Français ont tenté de dompter cette terre sauvage, patrie des cocodrils. La colonie s’est agrandie d’esclaves arrachés à leur Afrique, puis d’Acadiens arrachés à leur Nouvelle-Écosse lors du Grand Dérangement, en 1755, quand les Anglais les ont déportés vers les États-Unis à la pointe du fusil. Des tragédies grosses de récits épiques. Pensez à Évangéline, poèmede Henry Wadsworth Longfellow, qui a fait prospérer le tourisme local au 19e siècle.

Dans le sud-ouest de l’État, sur cette terre mouillée qui porte les cipres géants, les Cadiens (dites « cadjin ») ont pris racine. Ils y ont perfectionné deux choses : l’accordéon et la jambalaya, soit la musique et la cuisine. À ces traditions, ils demeurent passionnément attachés. C’est ce qui m’a le plus frappée lors de mon premier séjour chez eux. Vous voyez des jeunes Québécois cuisiner le ragoût de pattes de cochon ? Les jeunes Cajuns, eux, connaissent la recette du gombo. Souvent, aussi, ils savent fredonner les chansons du folklore, même quand ils n’en comprennent pas les paroles — beaucoup ne parlent qu’anglais, y compris parmi les agents des bureaux de tourisme.

Quant à leur nombre… Mystère et brume de bayou. Au recensement de 2000, près de 199 000 Louisianais se déclaraient francophones ; c’est 20 % de moins qu’en 1990. Mais parmi le million d’habitants de l’État qui sont d’ascendance française, bien des anglophones se considèrent comme cajuns. Ils vont jusqu’à mettre un autocollant « Proud to be Cajun » sur leur voiture !

« Les jeunes Cajuns, ça connaît comment faire les gratons, ça aime la sauce piquante, ça parle en anglais cajun [avec des tournures inspirées du français]. Même si on enlève le français, tout ça reste », lance Louis Michot. Ce musicien de 28 ans vibre comme une corde de son violon quand il parle de patrimoine. Il s’est même bâti maison dans le style cadien, avec la technique traditionnelle du bousillage.

Louis a appris à jouer auprès de son père, Tommy, membre du groupe traditionnel Les frères Michot. (La Louisiane produit des dynasties de musiciens comme les autres États américains des dynasties d’industriels.) Maintenant, il manie l’archet et chante avec Les Ramblers du bayou perdu. En français, eh, couillons ! « La musique cajun, ça va pas bien avec l’anglais. C’est pas le même rythme », lance-t-il dans son parler qui résonne.

Mixture de folklores européens avec une touche afro-antillaise, la musique cajun a connu une vraie renaissance dans les années 1980. À l’instar du groupe Beausoleil, qui égrène ses notes dansantes depuis 30 ans, de nombreux jeunes ont repris la tradition. Les groupes s’appellent Racines, Nouveau String Band, Steve Riley & The Mamou Playboys… Et ils ont un public local chaud en tabasco : beaucoup jouent chaque fin de semaine, dans des clubs ou dans des soirées privées.

Samedi matin d’avril au Pont-Breaux, jolie bourgade à l’est de Lafayette. L’eau de jade du bayou Teche va bouillir si le soleil continue à plomber. Au Café des amis, maison historique près du pont qui donne son nom à l’endroit, une foule se graisse les jarrets au son d’un groupe local en buvant des litres de mimosa. Et swingue l’accordéon ! Les gens de tout âge y dansent si serrés que le plancher de bois se creuse en cadence.

Cette année, le Festival international de Louisiane a remporté un succès inégalé. La manifestation, qui accueille des artistes de toute la francophonie, a attiré 350 000 spectateurs au centre-ville de Lafayette. « Après l’ouragan Katrina, beaucoup de gens se sont installés ailleurs. Peut-être que certains, qui allaient au Festival de jazz de La Nouvelle-Orléans, ont eu l’occasion de découvrir notre festival ? » suggère la présidente, Judi LeJeune, bien en peine d’expliquer ce succès.

Avec son ambiance bon enfant et ses parfums de friture, le Festival est un vrai plaisir. Mais j’aurai besoin de mon défibrillateur cardiaque de voyage pour me remettre du choc causé par la découverte de la musique cajun. Quand j’entends un gars de 20 ans chanter « Les veuves de la coulée », pièce ancienne qui encense les « belles p’tites filles », que voulez-vous, je m’évanouis ! Loin du néo-trad qui détourne le violon d’autrefois pour dire la vie d’aujourd’hui, la musique que j’entends me paraît ventousée au passé. Comme si les francophiles, perdus dans une mer américaine, trouvaient pour seul refuge le repli vers la tradition pure… Et puis, le timbre nasillard de nombreux chanteurs, héritage de l’époque où il fallait hululer pour dominer l’orchestre sans micro, me fait friser les cheveux.

« Beaucoup de gens pensent qu’il faut que la musique cajun ne change pas », déplore Chris Stafford, un accordéoniste de 19 ans. Ce parfait bilingue, qui a étudié en immersion, a cofondé le groupe Feufollet à l’âge de… huit ans. Son plus récent disque, Tout un beau soir, s’inspire d’une ballade au sujet d’une jolie bergère. Mais son amour du folklore ne l’empêche pas de faire « rocker » la chanson « Parlez-nous à boire » (« non pas du mariaaage… ») à la guitare électrique. « La musique cajun a beaucoup évolué depuis sa naissance, avec le country, avec le blues, etc. Elle doit continuer à le faire. Sinon, elle va disparaître. »

La culture américaine guette, avec une immobilité menaçante de prédateur. Au bord du bassin Atchafalaya, zone de marécages parmi les plus sauvages, j’aperçois une colonie… de skieurs nautiques et de bronzeuses en bikini. Des haut-parleurs hurlent de la musique en conserve. S’il y a un cocodril dans le coin, il est sourd ! Il faut passer sous l’autoroute sur pilotis qui balafre le mache— 29 km reliant Baton Rouge à Lafayette — pour admirer les étendues de pagogies survolées par les aigrettes neigeuses. Et, oui, un couple d’alligators, qui croquent languissamment les morceaux de poulet jetés par le guide.

Mais il reste des zones vierges en Louisiane. Et les Cajuns sont d’une race coriace. « Chaque fois qu’on essaie de fermer le cercueil de notre culture, le cadavre se lève et demande une autre bière ! » badine le conteur Barry Ancelet, folkloriste réputé qui enseigne à l’Université de la Louisiane à Lafayette.

Thomas Latiolais, résidant de Shreveport, ne se fait pas de tracas. Rencontré dans la foule au Festival international de Louisiane, ce Cajun anglophone parle avec fierté de sa fille aînée, Heather, 23 ans, qui a peaufiné son français… à Paris, en travaillant au pair. Ses deux ados ont aussi reçu des leçons obligatoires de français à l’école primaire. « Mes enfants s’accrochent à leur culture », dit-il en s’enorgueillissant.

Aujourd’hui, 3 000 écoliers suivent un programme d’immersion française, grâce à des enseignants venus de toute la francophonie. Merci au Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), organisme d’État qui fêtera ses 40 ans l’an prochain. « Il n’y a presque plus de foyers où on parle français, mais dans des manifestations comme le Festival international de Louisiane, cette langue a droit de cité. Les jeunes veulent pouvoir discuter avec les visiteurs francophones. C’est devenu cool de parler le français », lance David Cheramie, le solide poète au regard bleu qui dirige le CODOFIL.

Mais quand je lui demande de nommer un musicien cajun qui représente bien la jeune génération, il cite Travis Matte. Qui ? Une bête de fête qui chante en anglais des airs zydeco aussi salaces que « Vibrator » ? « Il fait connaître la culture de chez nous et il a beaucoup de succès. Nous, les vieux, on ne l’aime pas, mais c’est dans l’ordre des choses. Les jeunes revendiquent l’identité cajun à leur manière », fait David Cheramie avec un sourire à moudre des pacanes.

Pendant mon séjour, j’ai rencontré quelques-uns de ces militants qui, depuis les années 1970, ont défendu avec fougue le français en Louisiane. Ils m’ont parlé de leur culture avec l’amour douloureux de parents qui veillent un enfant malade.

Pour les Québécois, le pays cajun est une maison inconnue, dont la poignée de porte s’appelle Zachary Richard. Dans son plus récent album, Lumière dans le noir, le barde chante l’histoire de l’île Dernière, station balnéaire louisianaise ravagée par un raz-de-marée au 19e siècle. Chaque note crie son inquiétude de patriote. « Je trouve qu’il y a une “ dévolution ” artistique, musicale et culturelle, tranche-t-il. La mode de la musique cajun nous a servis et desservis en même temps. Ici, tous les artistes font la même chose. À un moment donné, tout ce qui nous reste, c’est une caricature de nous-mêmes. »

Au Festival international de Louisiane, le parterre était plein pour le spectacle Zachary Richard – Francis Cabrel. Mais le public, animal sauvage, a fait la fête au Français — chantant avec lui « Je l’aime à mourir » — et poliment applaudi les pièces récentes du Louisianais. Il a fallu que Zack entonne « Crawfish », son succès à saveur d’écrevisse, pour conquérir l’auditoire.

« Ici, je suis toujours victime de cette caricature de l’accordéoniste cajun qui sait faire danser les gens, constate-t-il avec stoïcisme. Si je fais des choses folkloriques, tout va bien. Mais les gens ne sont pas prêts à me suivre dans ma démarche. Il existe une fosse entre moi et ma propre culture. »

Chaque semaine, Zachary Richard passe plusieurs heures à tailler la jungle tropicale qui menace son chez-lui. Entre bambous et orangers se dresse fièrement sa maison de style cadien. Mais la demeure s’enfonce peu à peu dans le sol meuble, et son propriétaire, parfois, se prend à rêver d’un ailleurs meilleur. « Je dis à Claude, ma femme, qu’on va aller dans le sud de la France, où on peut boire du bon vin moins cher. Elle me dit : “ On ne va jamais partir d’ici ”. »

Cette image me poursuit, comme une écrevisse dans la tête.

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