À vos marques, prêts, ramassez !

Quelle quantité de déchets peut-on recueillir en courant une petite heure à Montréal ? Beaucoup plus qu’on le pense, a pu constater notre journaliste en suivant un groupe d’adeptes de l’écojogging.

Photo : Mathieu Sparks / Ville de Montréal

Courir, se baisser, ramasser un gobelet de café abandonné, courir, se baisser, ramasser une bouteille en plastique, courir, se baisser, ramasser une vieille chaussure. C’est le rythme de l’écojogging, ce sport d’un nouveau genre qui allie exercice physique et protection de l’environnement. 

Combinaison des mots « jogging » et « plocka upp » (« ramasser », en suédois), le plogging, comme disent les anglophones, consiste à courir en ville ou dans la nature en ramassant les déchets sur son passage. Ces sorties, que certains appellent des « écocourses » ou des « détritrottes », ont fait leur apparition en Suède et en France en 2016, et gagnent des adeptes au Québec.

Il suffit de garder les yeux baissés pendant quelques mètres pour se rendre compte du nombre de déchets qui jonchent les sols de nos villes, remarque James Guilbaud, un coureur amateur dans la trentaine. « On se dit trop facilement : ce n’est pas moi qui ai jeté ça, donc je ne le ramasse pas. » D’origine française, il est depuis 2018 l’ambassadeur à Montréal de Run Eco Team, un groupe né sur Facebook, qui organise des activités d’écojogging par l’intermédiaire des réseaux sociaux dans plus de 105 pays. 

En tenue de course, gourde à la main, James Guilbaud attend des participants, un samedi matin ensoleillé, place du Canada, au centre-ville. « Leur nombre est toujours une surprise. Lors des courses précédentes, ils étaient une vingtaine, c’est déjà super ! » Une demi-heure plus tard, le grand brun au crâne rasé est sur un nuage : 115 personnes sont rassemblées devant lui. La plupart ont entendu parler de l’écocourse sur les réseaux sociaux ou par leur club de sport. Pour beaucoup, il s’agit d’une première. C’est le cas d’un groupe de collègues trentenaires, d’une dizaine d’étudiants de l’UQAM et de plusieurs familles venues avec enfants et poussettes. 

L’organisateur les sépare en trois groupes, afin de couvrir les quartiers du marché Atwater, du Plateau et du Vieux-Port. Il est 11 h. À midi, ils se retrouveront pour peser les sacs et calculer combien de kilos de déchets peuvent être récoltés en une heure.                   . 

Les moins sportifs et les plus jeunes pourront marcher, à l’instar de Maya, sept ans, et sa sœur Lila, cinq ans, deux petites brunettes surexcitées, qui ont déjà ramassé « des millions » de déchets avec leur école. « L’environnement, il est situé dans la planète, et les déchets réchauffent la planète quand il y en a trop », explique Maya en se balançant sur ses pieds. Et pourquoi faut-il, selon elle, protéger la planète de ce réchauffement ? « Parce que je n’ai pas le goût que la Terre explose, répond-elle du tac au tac. S’il y a trop de déchets par terre, ça se peut que la planète explose. » Lila hoche la tête en signe d’approbation.

Motivées par la perspective de ce scénario apocalyptique, les deux sœurs, accompagnées de leurs parents, aident James Guilbaud à distribuer aux participants des gants que la Ville lui a prêtés pour l’occasion. « On constate une forte augmentation de ces initiatives. De plus en plus de citoyens ont envie d’aider à rendre la ville propre », se réjouit Philippe Sabourin, porte-parole de la Ville de Montréal. Le nombre de corvées en tous genres a augmenté de 60 % depuis 2017 : l’année dernière, il y en a eu 788, qui ont rallié 34 500 personnes. 

Le groupe mené par James Guilbaud s’élance sur le parcours Atwater. Au bout de quelques mètres, les coureurs ont déjà les mains dans les détritus. « Avant, je n’y faisais même pas attention, mais après une telle course, ça devient impossible de les ignorer », dit l’organisateur en cueillant un sandwich à moitié mangé à côté d’une bouche d’égout. 

« Ne ramassez pas les mégots ! » lance-t-il à son groupe éparpillé dans un jardin public. S’ils le faisaient, les coureurs n’avanceraient pas assez vite et n’auraient pas le temps de finir le parcours, explique James Guilbaud. En effet, les mégots constituent environ 30 % des déchets trouvés sur le domaine public. En 2018, la Ville de Montréal en a collecté 460 000. Le problème est le même dans le monde entier : leurs composés toxiques percolent dans le sol, polluant les cours d’eau et les écosystèmes.

Les trois détritus les plus ramassés sont « les gobelets Tim Hortons, les pailles et les bouteilles d’eau en plastique ».

Même sans restes de cigarette, les sacs se remplissent en un temps record : des sacs plastiques, des emballages en styromousse, des pailles, mais aussi des déchets plus étonnants, comme des croquettes de poulet intactes, une planche en polystyrène Spider-Man et une dérive de bateau. 

L’ambiance est bon enfant. « On n’est pas là pour critiquer les gens qui jettent leurs déchets par terre, ce serait une perte de temps », dit Maxence Pelletier, un grand brun dont l’allure rappelle celle du footballeur Laurent Duvernay-Tardif. Le long du canal Lachine, la cueillette se transforme en concours de celui qui dénichera le détritus le plus dégoûtant. « J’ai trouvé deux préservatifs usagés, l’un à côté de l’autre », signale Louis Proulx avec une moue mi-répugnée, mi-amusée. Juliana Solis, sa camarade de classe en communication à l’UQAM, tient du bout des doigts un petit sac bleu. « La personne a pris le soin de mettre la crotte du chien dedans, mais elle ne l’a pas jeté à la poubelle, rigole-t-elle. Le pire, c’est que c’est encore un peu chaud ! » 

Jacqueline Dormont, enseignante française en vacances à Montréal, remporte la compétition cocasse, avec une poche à urine pleine. « J’aimerais comprendre comment elle a pu arriver au bord du canal », dit-elle dans un éclat de rire. 

Une Mercedes noire passe en klaxonnant. « Bravo ! Bravo ! » lance la passagère, vitre baissée. D’autres personnes font des signes de tête ou de grands sourires en croisant les coureurs. De quoi leur donner un peu d’énergie pour poursuivre leur mission, même si, au bout de 40 minutes, la fatigue se fait sentir.

De retour sur la place du Canada, les visages rougis par l’effort et la chaleur, les participants sont heureux de se libérer de leurs sacs lourds et odorants. Ces derniers sont rassemblés au centre de la place et des volontaires les pèsent à l’aide de pèse-bagages. En une heure, les 115 coureurs et marcheurs ont ramassé 271,8 kilos de déchets. C’est plus d’un tiers des rebus produits par un Québécois en un an.

Comme lors de chaque course organisée par James Guilbaud, les trois détritus les plus ramassés sont « les gobelets Tim Hortons, les pailles et les bouteilles d’eau en plastique ». 

Cette année, l’ambassadeur de Run Eco Team Montréal souhaite organiser des sorties en partenariat avec des écoles, des cégeps et des universités. En attendant, il encourage tous les Québécois à garder un petit sac sur eux, pour ramasser ne serait-ce qu’un seul déchet par jour, dans la rue ou dans la nature. Il est convaincu que ce geste les aiderait à diminuer la quantité d’ordures qu’ils jettent chaque jour.

Quand les derniers participants sont partis, James Guilbaud s’écroule sur un banc, à côté de la montagne de sacs poubelles que les employés de la Ville passeront chercher un peu plus tard. « Je me sens ému, déboussolé, perturbé, tout plein d’adjectifs. Moi, je ne suis personne, et ça m’émeut de voir que j’ai réussi à rassembler ces gens pour faire quelque chose d’utile. »

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