Carnet de civilisation : un plein d’essence à Kamloops

Une interminable file de VUS attendant pour de l’essence, ou pour des beignes et du café au service à l’auto, cela laisse amplement de temps pour réfléchir à cette question : combien d’années encore avant que le château de cartes s’effondre ? 

Mert Alper Dervis / Anadolu Agency / Getty Images

Ancien directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki, Karel Mayrand a rejoint en juin 2020 la Fondation du Grand Montréal à titre de président-directeur général.

Comme beaucoup de Québécois cet été face à la fermeture prolongée des frontières, je me suis tourné vers l’Ouest canadien. L’itinéraire classique consiste à atterrir à Calgary, à visiter les parcs nationaux de Banff et de Jasper, pour rouler ensuite à travers trois chaînes de montagnes jusqu’à Vancouver. Ou en sens inverse, selon l’inspiration. Ce trajet passe par la ville de Kamloops, où un géoradar a permis en juin de révéler la présence des restes de 215 enfants victimes des pensionnats pour Autochtones. Jappréhendais ce passage, mais j’étais loin de me douter de ce qui m’attendait sur cette route.

Dès le départ de Jasper, le ciel était couvert d’une fumée gris-orangé provenant des feux de forêt qui ravagent la région de Cariboo, à quelque 700 km de là, en Colombie-Britannique. Plusieurs centaines d’incendies font rage dans cette province à la suite d’une vague de chaleur et une sécheresse records, qui ont fait plusieurs dizaines de victimes dans la région de Vancouver. Le soleil perçait à peine et les montagnes entourant la ville n’étaient que des silhouettes fantomatiques. Je tentais avec difficulté d’estimer l’échelle de ce qui se dévoilait sous mes yeux : comment la fumée d’incendies de forêt peut-elle recouvrir une chaîne de montagnes entière ?

Sur la route qui mène à Kamloops, j’essayais d’imaginer ce territoire avant l’arrivée des Européens, il y a un peu plus de 200 ans, et la vie de la Première Nation Tk’emlúps te Secwépemc, avant que ces terres lui soient retirées et ses enfants, kidnappés. Comme partout en Amérique du Nord, les premiers colons européens ont accaparé, la plupart du temps de force, des territoires pour en extraire les ressources minières et forestières. Dans l’avion en direction de Calgary, j’ai regardé un classique de 1962 : La conquête de l’Ouest, avec John Wayne, Henry Fonda et James Stewart. Dès l’ouverture du film, cette citation : « La conquête de l’Ouest est une conquête réalisée face à des peuples primitifs et à la nature. » Dans le Larousse, les mots « soumettre », « maîtriser », « gagner » et « dominer » sont utilisés pour définir le mot « conquérir ». Je me disais que l’idéologie de la conquête demeure ancrée dans notre civilisation, que ce soit dans nos rapports avec la nature ou entre êtres humains.

En approchant de Kamloops par la route 5, on traverse la ville de Barriere, ravagée en 2003 par un incendie causé par un mégot de cigarette jeté par terre. Près de 20 ans plus tard, une scène de fin du monde y est figée dans le temps : des collines dénudées où subsistent des milliers de troncs d’arbres noircis, à perte de vue, dans toutes les directions, qui donnent l’impression d’attendre leur réveil pour envahir la ville. Une sorte de nuit des épinettes mortes-vivantes. Le tout sous une fumée jaunâtre qui épaississait à chaque kilomètre qui nous rapprochait de la région de Cariboo. L’image dystopique d’un monde de plus en plus familier.

Les feux de forêt sont fréquents dans cette région chaude qui reçoit peu de précipitations, et ils font partie du cycle naturel de régénération des forêts, mais les vagues de chaleur et les sécheresses des dernières années ont multiplié la fréquence, le nombre, la superficie et la puissance des incendies. Le pauvre petit village de Lytton, en Colombie-Britannique, en est un témoignage éloquent, lui qui a pulvérisé le record de chaleur canadien avec une température de 46,6 °C le 27 juin dernier, pour culminer à 49,6 °C trois jours plus tard. Le lendemain, le village était détruit par un incendie de forêt. Notre civilisation joue au pyromane, que ce soit avec un simple mégot de cigarette ou en nourrissant les changements climatiques, un plein d’essence à la fois. 

J’ai moi-même apporté ma contribution à cette course absurde vers le précipice en m’arrêtant faire le plein d’essence à Kamloops, là même où l’on envoyait jadis des enfants « sauvages » pour les « civiliser ». L’interminable file de VUS qui attendaient pour du carburant, ou pour des beignes et du café au service à l’auto, m’a laissé amplement de temps pour réfléchir à cette civilisation que nous avons voulu imposer à tous les peuples par la domination. Encore une fois, j’essayais de saisir l’échelle de ce qui se déroulait devant moi, à Kamloops. Combien de files comme celle-ci partout en Amérique du Nord, au moment où j’attendais mon tour ? Combien de VUS, de litres d’essence, de contenants en carton ou en plastique jetés en une seule minute ? Combien de kilomètres carrés de forêts brûlées, combien de plastique dans nos rivières ? Combien d’enfants enlevés, de territoires volés et de cultures anéanties, combien d’arbres millénaires et d’écosystèmes détruits pour faire triompher cette civilisation ? Combien de touristes de l’espace ? Combien de temps encore avant que le château de cartes s’effondre ? 

Ce même jour, alors que j’attendais pour faire le plein, une nouvelle recherche venait confirmer les conclusions d’une étude du MIT réalisée dans les années 1970, qui prédisait l’effondrement brusque de notre civilisation vers 2040. La nouvelle étude, publiée dans le Yale Journal of Industrial Ecology par Gaya Herrington, du cabinet mondial KPMG, montre que les tendances actuelles pourraient stopper la croissance économique d’ici une décennie et, dans la pire des hypothèses, provoquer un effondrement social dans les années 2040. Apparemment, nous sommes pile sur les trajectoires prédites il y a 50 ans. À moins, bien entendu, que nous trouvions la sagesse de transformer notre civilisation à temps. 

J’ai repris la route, puis, à la sortie de Kamloops, j’ai aperçu cette publicité sur un panneau : « Big Mac just got bigger ». Toute notre civilisation résumée en cinq mots. Le temps d’un plein d’essence à Kamloops.

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La semaine dernière, en lisant le journal du Canada anglais, le Globe & Mail, je suis tombé sur une citation d’un discours du surintendant des Indiens, Duncan A. Scott en 1910 au sujet des pensionnats «indiens» et du fait que les enfants mouraient en grand nombre, beaucoup plus que dans la population générale et même plus que dans les réserves indiennes.

En réponse à ces préoccupations, probablement soulevées par le Dr. Bryce, notre auguste représentant du gouvernement fédéral répond que de toutes façons ce n’est pas grave que les enfants meurent en raison de la promiscuité et des services déficients de ces pensionnats puisque l’objectif du gouvernement était d’éliminer les Indiens en tant que groupes ethniques et que cela faisait partie de la «solution finale du problème indien».

Les cheveux m’ont dressé sur la tête car j’ai pas mal étudié la deuxième guerre mondiale et le régime nazi et m’est revenue en mémoire la réunion des plus hauts dignitaires nazis en 1942 à Wannsee, en banlieue de Berlin, alors que la «solution finale du problème juif» (endlösung) a été décidée. Peu après, les nazis ont transformé certains camps de concentration en camps d’extermination (Vernichtungslagern) dont le plus notoire est celui d’Auschwitz-Birkenau.

Là je me suis demandé si par hasard les nazis ne se seraient pas inspirés de la politique canadienne de solution finale du «problème indien» car, curieusement, au même moment, Joachim von Ribbentrop qui sera plus tard le ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich était ici au Canada en 1910 et il a même travaillé à la construction du pont de Québec en 1912. Aurait-il «importé» le vocabulaire de ce projet génocidaire canadien dans l’Allemagne nazie?

Cela rejoindrait les Afrikaaners qui étaient venus ici, au Canada, pour examiner la loi sur les Indiens et s’en sont inspirés pour leur programme d’apartheid à l’encontre des Noirs en Afrique du Sud. C’est ben déplaisant de voir que le Canada était un leader en quelque chose à l’époque, quelque chose de criminel…

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Pauvre Monsieur Mayrand, faut vraiment que vous soyez à court de prophéties apocalyptiques pour nous sortir aujourd’hui cette étude du M.I.T qui prédisait l’effondrement brusque de notre civilisation vers 2040. L’étude dont vous parlez est le fameux rapport intitulé « Les limites à la croissance » qui avait été commandé par le « Club de Rome » en 1972. Or, il n’y a plus grand monde aujourd’hui — à part vous, peut-être, et quelques-uns de vos amis écopessimistes — qui accorde la moindre crédibilité à ces prophéties tellement elles ont été bafouées par tout ce qui s’est passé depuis 50 ans.
Vous voulez des exemples ? En voici un parmi tant d’autres tiré du rapport :
« L’utilisation exponentielle qu’on fait présentement en 1972 de certaines ressources telles que le zinc, le cuivre, le pétrole, le gaz naturel, etc. va entraîner l’épuisement des réserves connues avant 1992 et causer l’effondrement de la civilisation et de la population mondiale dans le courant du prochain siècle. »
(Mais j’y pense ! Même vous ne croyez pas vraiment à ces prophéties, sinon vous ne seriez pas arrêter faire le plein d’essence à Kamloops en 2021 puisqu’il n’est plus censé y avoir du pétrole depuis 1992…)
Pourtant, près d’un demi-siècle plus tard, on constate que les réserves prouvées de pétrole qui étaient de 100 milliards de tonnes en 1972 sont maintenant rendues à 310 milliards de tonnes en 2020; les réserves prouvées de gaz naturel qui étaient de 70 mille milliards de mètres cubes en 1972 sont rendues à 200 mille milliards en 2020; et ainsi de suite également pour les minéraux. Ces chiffres témoignent éloquemment que les choses ne se sont pas tout à fait passées comme le prédisaient les « experts » du « Club de Rome ». (Pour vous donner une idée de la compétence scientifique des grands sages qui formaient ce « Club de Rome » et qui ont appuyé ce rapport, se trouvait un certain Pierre Elliott Trudeau, père de Justin, dont les connaissances en minéralogie et en pétrologie n’étaient pas connues à l’époque… En fait, tous ceux qui faisaient partie de ce « Club » étaient membres de la grande cohorte de ceux pour qui l’avenir ne peut être que noir alors que les progrès de l’humanité n’ont jamais été aussi massifs et rapides : augmentation de l’espérance de vie, augmentation de la richesse mondiale, un plus grand accès à l’éducation, aux soins de santé, etc. Quoi qu’en disent les Greta Thunberg de ce monde, l’humanité n’a jamais atteint avant aujourd’hui un tel niveau de richesse et de bien-être. Et ce n’est pas fini.
Malgré les quantités considérables consommées au cours du demi-siècle écoulé, les réserves de pétrole dites « prouvées » n’ont cessé d’augmenter au cours du temps, au point de représenter aujourd’hui 60 ans d’une consommation mondiale qui est pourtant de 50% supérieure à ce qu’elle était en 1970. C’est là une des erreurs que les « experts » du « Club de Rome » ont faites. Ils ont ignoré que les « réserves prouvées » ne représentent pas la totalité de celles sur lesquelles pourra compter l’humanité. En effet, les sociétés pétrolières n’ont aucun intérêt à dépenser leurs capitaux pour procéder à des forages d’exploration dont elles n’auront pas besoin avant longtemps. De surcroît, deux innovations majeures ont vu le jour au cours des années récentes : de nouvelles techniques d’extraction des gisements conventionnels et l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste.
C’est la même erreur que faisait Normand Mousseau, entre autres, avant d’écrire son livre militaro-climatique intitulé « Gagner la guerre du climat » et de servir de conseiller climatique au Père Vert Dominique Champagne. Il en a pondu un autre en 1908, plus alarmiste cette fois, intitulé « Au bout du pétrole ». Dans ce livre, à la page 18, Mousseau nous annonçait donc officiellement en 1908 — en se basant sur les réserves connues de pétrole et sur le fait que la production avait baissé depuis les années 1970 — que les États-Unis passeront bientôt dans le camp des pays non producteurs de pétrole. Moins de dix ans après cette grandiose prédiction, les États-Unis devenaient le PRINCIPAL producteur mondial de pétrole…
Bien sûr, le pétrole et le gaz naturel contenus dans le sous-sol du globe et économiquement exploitables seront un jour épuisés. Nul n’en doute. Mais tout laisse à penser que ce ne sera pas au cours du présent siècle, pendant lequel l’humanité pourra donc continuer à disposer d’une énergie abondante et exceptionnellement bon marché avant que, bien plus tard, d’autres sources viennent prendre la relève dans des conditions que nous ne pouvons encore imaginer aujourd’hui.
Mais quand le « Club de Rome » y allait de ses prophéties apocalyptiques en 1972 sur l’avenir des ressources énergétiques, je m’affairais humblement, de mon côté, à la rédaction de ma thèse de doctorat en physique qui portait sur la fusion thermonucléaire, une de ces sources d’énergie justement qui viendra un jour prendre la relève de celles qui s’épuiseront. Mieux encore, la fusion nucléaire permettra aussi de fabriquer de nouveaux noyaux, de nouveaux atomes, en fusionnant des noyaux plus légers en d’autres plus lourds, qui suppléeront aux minéraux qui viendraient eux aussi à s’épuiser à leur tour.
Souriez, la limite à la croissance ne sera pas atteinte au cours de ce siècle…
Et peut-être même non plus au cours de ce millénaire…
Alain Bonnier, docteur en physique (thermonucléaire)

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Pas facile les prédictions et j’ai souri quand j’ai vu Monsieur le docteur en physique thermonucléaire faire la sienne! De quoi sera fait demain? Plusieurs se sont déjà cassé le nez dans le passé et cela n’augure pas mieux pour l’avenir.

En attendant, cher docteur en physique thermonucléaire, moi, simple mortel, ai vécu les changements climatiques dans la première loge, en Arctique et ce que j’ai vu n’est pas beau du tout. J’ai aussi été témoin de la dégradation de l’environnement sur la côte ouest où les forêts anciennes sont décimées par l’industrie et où la sécheresse et les feux de forêt ont pris de la vigueur au cours des 15 dernières années.

Aors, oui, pt’être bien que le monde de demain sera rose comme vous le dites, pt’être bien que non et que les changements climatiques vont faire dérailler vos prédictions, je ne sais pas, mais moi, je vais garder une petite gêne en matière de prédiction et je vais me fier à la preuve, à ce que j’ai vu et vécu.

Monsieur Bonnier

Descendez de votre boîte à savon de communicant du fossile.

Enlevez votre faux-nez et moustache et faites comme le docteur Einstein

« Si vous ne pouvez expliquer un concept à un enfant de six ans, c’est que vous ne le comprenez pas complètement. »

Il y a quelqu’un qui a fait comprendre à Greta que « l’imagination est plus importante que le savoir ».

Greta a compris que
« L’homme et sa sécurité doivent constituer la première preoccupation de toute aventure technologique »
et que si le fossile ne coûte pas cher
c’est pcq l’industrie du fossile ne paye pas ses taxes de vidanges et ne se préoccupe pas de l’homme et de sa sécurité.

L’industrie du fossile ne s’occupe que de la colonne des revenus,
la société elle, paye les dépenses ni les externalités négatives.

Quel chef d’entreprise n’aimerait pas avoir des avantages pareils?
Autrement dit être totalement irresponsable, comme le fossile à faire des trous partout sur la planète sans savoir comment réparer les dégâts, mais en étant légal.

Vous voyez c’est simple à comprendre, même pour un citoyen lambda comme moi.

Mais Monsieur Mayrand,
que faites vous abord d’une bagnole à pollution?

Vous auriez pu faire le même trajet en Tesla et si vous aviez besoin d’un VUS, la Tesla X peut en plus remorquer ce que vous voulez.
et ne pas perdre votre temps à attendre en file entouré de moteur à pollution qui tournent au ralenti à rien faire.

Après avoir lu avec plaisir plusieurs de vos articles, je pensais que vos aviez compris.

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