Comment démêler les plans climat des partis provinciaux ?

Pour déterminer la valeur des plans des différents partis, il y a quatre questions à se poser, analyse notre collaboratrice Caroline Brouillette, du Réseau action climat Canada.

Baoshan / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteure est directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada. Elle analyse les plans en son nom personnel.

La campagne électorale québécoise bat son plein, et après un autre été marqué par les catastrophes climatiques partout dans le monde, y compris au Québec, il est encourageant de constater que certains partis cherchent à se concurrencer par la qualité de leurs plans climat.

Les trois quarts (76 %) des Québécois disent que le gouvernement du Québec doit en faire plus pour le climat, selon le Laboratoire de l’action climatique, une collaboration de l’Université Laval et du média Unpointcinq. Début septembre, la Boussole électorale de Radio-Canada montrait que l’environnement était l’enjeu le plus important de ces élections (31 %), devant la santé (25 %) et l’économie (22 %). La comparaison des plans devrait donc peser dans la balance aux urnes.

Voici quatre questions à se poser pour évaluer les plateformes climatiques des partis.

Est-ce la bonne cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre ?

Voici les cibles proposées par les partis, de la plus ambitieuse à la moins exigeante :

  • Québec solidaire : réduction de 55 % par rapport à 1990 ;
  • Parti québécois : réduction de 45 % par rapport à 2010 (ce qui équivaut à 47 % sous le niveau de 1990) ;
  • Parti libéral du Québec : réduction de 45 % par rapport à 1990 ;
  • Coalition Avenir Québec : réduction de 37,5 % par rapport à 1990 ;
  • Parti conservateur du Québec : aucune cible.

Or, la juste part du Québec dans l’effort mondial pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C devrait s’élever à au moins 65 % sous le niveau de 1990 d’ici 2030, a calculé le Réseau action climat Canada, qui représente près de 150 organisations luttant contre les changements climatiques au pays. Le Québec doit également contribuer à réduire les émissions dans les pays du Sud par l’entremise du financement climatique international. Seuls Québec solidaire et le Parti québécois proposent dans leurs plans de participer au financement climatique international.

Certains commentateurs affirment que les cibles climatiques sont moins importantes que le fait d’avoir des plans solides pour les atteindre. Les électeurs ne devraient pas avoir à choisir entre les deux. Au contraire, les deux éléments sont des conditions sine qua non de la limitation de la hausse de la température moyenne mondiale à 1,5 °C. Un plan fort qui mène vers une cible faible serait un peu comme une équipe de hockey qui vise à faire les séries plutôt qu’à gagner la coupe Stanley. Et dans ce cas-ci, l’enjeu est une planète habitable…

Le plan est-il solide et rigoureux ?

De la même façon que planifier l’atteinte d’un objectif trop faible ne serait pas garant de la sécurité planétaire, une cible très ambitieuse sans plan rigoureux pour l’atteindre serait insuffisante. C’est pourquoi il est important pour les partis politiques de « modéliser » leurs plans, c’est-à-dire de calculer l’impact de chacune des mesures des politiques publiques qu’ils proposent en matière de réduction des émissions de GES. C’est ce qui permet de s’assurer qu’elles s’additionnent jusqu’à atteindre la cible fixée.

Québec solidaire et le Parti québécois ont réalisé cet exercice, avec l’aide de consultants indépendants. Cela démontre que la crise climatique est prise au sérieux et considérée avec rigueur par ces deux partis, et que leurs plans sont théoriquement capables de livrer les réductions des émissions de GES promises. Seul bémol : on aurait aimé avoir accès à ces modélisations, qui ne sont pas publiques. 

La Coalition Avenir Québec a bénéficié de l’appareil gouvernemental pour rédiger son Plan pour une économie verte. Pourtant, dans son Plan de mise en œuvre 2022-2027, le gouvernement modélise seulement des réductions qui l’amènent à mi-chemin de l’atteinte de sa cible pour 2030. Et pendant la campagne, rien n’a été proposé jusqu’ici par la CAQ pour combler le trou béant de 48 % de réductions manquantes.

Le Parti libéral du Québec n’a pas fait modéliser les mesures promises pour atteindre sa cible. Et du côté du Parti conservateur, comme on n’a pas de cible… 

Un plan solide et rigoureux visera tous les secteurs de l’économie, ce que font les libéraux, les péquistes et les solidaires. Et dans le contexte québécois, où le transport compte pour 43 % des émissions de GES, soit la plus large part, il faut des mesures sérieuses pour s’attaquer à ce poids lourd en carbone. Un plan ne sera pas efficace s’il ne prévoit pas un aménagement du territoire et une planification qui cherchent à faire éviter les déplacements, s’il ne favorise pas un transfert de l’auto solo vers les transports collectifs et actifs, et enfin, s’il n’augmente pas l’efficacité énergétique, entre autres en électrifiant les véhicules.

Des propositions qui font beaucoup jaser méritent d’être analysées en fonction de ce cadre plus large. Le troisième lien autoroutier entre Québec et Lévis, mis en avant dans deux versions différentes par la CAQ et le Parti conservateur, fera tout le contraire de réduire les déplacements. Et ce, même si on l’accompagne d’un volet transport en commun (CAQ) et d’un projet-pilote de gratuité du transport en commun (PCQ).

Les propositions libérale, péquiste et solidaire, qui priorisent le transport en commun en réduisant les coûts pour les usagers, invitent à un transfert vers ces modes de déplacement, et favorisent d’autant plus l’accès pour tous — pas seulement le temps d’un projet-pilote.

La taxe à l’achat de nouveaux véhicules ultrapolluants neufs proposée par Québec solidaire est une mesure qui s’inscrit bien dans le cadre plus large, car elle favoriserait l’efficacité énergétique des véhicules sur la route. La hausse du nombre de camions légers est responsable de plus de 55 % de l’augmentation des émissions de GES entre 2015 et 2019, selon l’inventaire québécois des émissions de GES. On va de l’avant du côté du PQ aussi, mais on attend que l’offre de véhicules électriques sur le marché atteigne 75 %, ou au plus tard en 2027, pour imposer une telle mesure. Malgré les réactions des propriétaires de VUS à ces propositions, c’est un éléphant dans la pièce que l’on doit absolument affronter, sans quoi la popularité de ces véhicules continuera d’annuler les réductions réalisées ailleurs.

Le plan propose-t-il des mesures d’adaptation ?

Les changements climatiques ont des impacts ici et maintenant, il faut donc y préparer nos communautés et territoires. L’adaptation transformatrice, selon Giacomo Fedele, chercheur à l’organisme sans but lucratif Conservation International, et ses coauteurs, est « une stratégie qui vise à réduire les causes profondes de la vulnérabilité aux changements climatiques à long terme en éloignant les trajectoires non durables ou indésirables ». La diminution des émissions de GES est donc une stratégie d’adaptation, mais elle ne suffit pas.

De plus, la crise climatique touche de façon disproportionnée les personnes qui en sont le moins responsables, tant ici qu’ailleurs dans le monde. Au Québec, les personnes à faible revenu, qui polluent moins, seront davantage vulnérabilisées par une canicule meurtrière, par exemple, parce qu’elles ne possèdent pas de climatiseur. Et mondialement, les pays les moins émetteurs sont exposés par leur géographie aux impacts les plus graves de la crise climatique, même s’ils ont moins de moyens pour y faire face, comme les inondations dévastatrices au Pakistan en témoignent présentement.

Malheureusement, jusqu’ici, aucun des partis n’a fourni de recommandations sur l’adaptation aux changements climatiques, contribuant ainsi à exacerber ces iniquités. La veille des inondations qui ont frappé certains quartiers de Montréal, les maires des grandes villes du Québec demandaient que le prochain gouvernement consacre deux milliards de dollars par année à leur adaptation. La seule réponse obtenue à ce jour, négative, est venue de François Legault. Il faudra que tous les partis élèvent leur jeu sur cette question d’ici la fin de la campagne pour la sécurité et la protection des Québécois.

Est-ce que le plan proposé explique aux Québécois comment il améliorera leur qualité de vie ?

On entend beaucoup parler des « sacrifices » que l’action climatique requiert de la part des Québécois, sans toutefois qu’ils soient mis en contexte par rapport aux sacrifices que l’inaction climatique impose déjà, et qui seront grandissants.

Mais surtout, les élections sont le moment idéal pour mettre l’accent sur les cobénéfices de l’action climatique : moins de pollution de l’air, donc moins de décès prématurés et une meilleure santé respiratoire pour tous ; des emplois durables, qui seront compétitifs dans le contexte d’une économie mondiale où la demande d’hydrocarbures sera moindre ; des communautés plus agréables, où l’on passe moins de temps pris dans le trafic et plus de temps avec ses proches ; plus d’espaces verts conviviaux et d’accès à la nature ; une alimentation plus saine qui bénéficie aux agriculteurs d’ici, etc. Les mesures qui réduisent les GES augmenteront la qualité de vie de tout le monde. Le seul chef à avoir fait ce lien durant les grands moments médiatiques jusqu’à présent est Gabriel Nadeau-Dubois. Lors de son entrevue à Cinq chefs, une élection, à Radio-Canada, il a affirmé que « la transition écologique […] on avait aussi beaucoup à y gagner », que celle-ci améliorerait notamment la qualité de vie des familles qui vivent en banlieue.

Le projet ÉCO du Parti libéral, qui met l’accent sur l’hydrogène vert, est un exemple de synergie entre action climatique et création d’emplois, mais son utilisation devrait être limitée aux secteurs industriels difficiles à décarboner. La conviction de François Legault de la nécessité d’électrifier le transport est un exemple de cet accent sur les cobénéfices, mais cela devrait s’appliquer à d’autres stratégies de décarbonation, dont celles qui requièrent des changements plus substantiels. Je ne suis pas convaincue que cela se produira, car son chef de cabinet, Martin Koskinen, persiste à opposer augmentation du niveau de vie et protection de l’environnement.

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Les débats des chefs approchent. C’est une occasion pour les partis politiques de présenter leurs réponses à ces quatre questions. Et au-delà de la compétition partisane, plus les politiciens entendent parler de climat — que ce soit dans les médias, lorsqu’ils sonnent à la porte des électeurs ou dans les assemblées de sympathisants —, plus nous faisons augmenter la pression sur eux pour qu’ils proposent des réponses convaincantes, au bénéfice du climat, des personnes et de notre qualité de vie.

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