Comment j’ai appris à vivre avec la solastalgie

Moi qui me croyais immunisé contre l’éco-anxiété, j’ai été happé à mon tour par une profonde tristesse environnementale. Je raconte ici mon histoire pour briser le tabou de la solastagie et rallumer l’étincelle qui nous fait rêver d’un monde meilleur.  

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C’était par un petit mardi matin froid et pluvieux de novembre 2019. Je venais de laisser les enfants à l’école et je m’apprêtais à revêtir mes habits d’eco-warrior pour une autre journée à défendre notre planète. À l’autre bout du monde, l’Australie brûlait comme jamais auparavant et les images de koalas calcinés se répandaient comme de la cendre. Tout à coup, j’ai ressenti une immense fatigue et une tristesse profonde. Je suis retourné chez moi et j’ai écrit Un monde sans koalas, un texte qui s’est révélé être mon testament en tant qu’écologiste.

Quelque chose en moi s’est cassé ce jour-là. Pourtant, nous venions de rassembler un demi-million de personnes à Montréal avec Greta Thunberg. Dans le monde, plus de sept millions de personnes, jeunesse en tête, avaient marché ou fait la grève pour le climat. Nous étions près du point de bascule. Mais comme pour beaucoup de militants écologistes, il vient un jour où le poids du monde devient trop lourd à porter. Six mois plus tard, je quittais le mouvement. Comme le dit la chanson : « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » 

Plus d’un an plus tard, je commence à comprendre ce que j’ai vécu, et ce que je continue de vivre depuis ce temps. Je ressens une forme de tristesse environnementale baptisée « solastalgie » par le philosophe australien Glenn Albrecht. Elle peut se définir de manière générique comme « l’expérience d’un changement environnemental vécu négativement ». J’ai trouvé sur France Inter une définition qui décrit très exactement ce que j’éprouve : « la souffrance de perdre ce qui nous entoure et où on se sent bien, un peu comme quand on quitte une maison pleine de souvenirs ». 

La solastalgie provoque tristesse, colère, angoisse, anxiété, insomnie, le tout pouvant mener à la dépression grave. Je ne compte plus mes collègues, amis et connaissances qui m’ont témoigné en privé avoir perdu le sommeil ou souffrir d’anxiété. Depuis la démission, à l’été 2018, de Nicolas Hulot, ministre français de la Transition écologique et solidaire, et les rapports alarmants de l’ONU sur le climat plus tard la même année, c’est un véritable tsunami de détresse qui a déferlé sur les personnes dotées d’une sensibilité écologiste. Je me croyais protégé, moi qui ne souffre pas d’écoanxiété et qui réussissais à sublimer ces émotions dans l’action, mais j’ai vite été rattrapé par la tristesse de voir disparaître cette maison pleine de mes souvenirs. 

Je vous parle d’un monde que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître

On a fait grand état de l’écoanxiété qui s’est répandue comme une traînée de poudre chez les jeunes (et plusieurs moins jeunes) devant les catastrophes appréhendées des prochaines décennies. Ce fut un choc pour moi d’entendre ma fille adolescente me dire que nous serions tous disparus d’ici 2050. Même si j’appartiens à la génération X, la génération du « No Future », et que j’ai grandi avec l’idée d’une guerre nucléaire qui déclencherait la fin du monde, j’ai quand même porté en moi pendant toute mon existence cette belle et émouvante idée que l’avenir nous réservait une vie meilleure. C’est un deuil énorme pour moi que d’accepter que la marche du progrès s’est inversée, que ma génération sera la première de l’histoire moderne à laisser en héritage un monde où les conditions de vie seront moins bonnes. 

Comme si le deuil d’un avenir meilleur n’était pas déjà assez difficile à faire, je dois composer avec un profond sentiment de perte en constatant la disparition du monde naturel de mon enfance : le déclin des hivers froids et enneigés, la quasi-disparition des hirondelles, des caribous, des baleines, les innombrables forêts, étangs et sentiers détruits pour faire place à des quartiers anonymes ou à des Costco. Pensez-y un peu : 3,2 milliards d’oiseaux ont disparu en Amérique du Nord depuis les années 1970. Jamais mes enfants n’auront entendu la trame sonore de ce monde évanoui. Plus triste encore, je ne peux même pas m’en souvenir moi-même. Comme les souvenirs d’une maison familiale ancestrale qui aurait brûlé. 

Briser le tabou

Depuis un an maintenant, je me refusais à faire part de ces sentiments publiquement. Comment aborder la question du deuil du passé ou de la peur de l’avenir sans tuer l’espoir ou démobiliser ceux et celles qui veulent changer les choses ? Je crois maintenant que non seulement il est possible de le faire, mais que c’est nécessaire. On ne rend service à personne en vivant cette épreuve dans l’isolement. Ressentir de la solastalgie ne signifie pas qu’on a perdu espoir ou qu’on abandonne, c’est simplement poursuivre la route en acceptant la charge émotive qui l’accompagne, et en répartissant ce poids entre nous. C’est un acte de courage et d’empathie.

Lors d’un lunch ensemble, il y a quelques années, un ami m’avait posé LA question la plus difficile pour un écologiste : « S’il est déjà trop tard, que devons-nous faire ? » Je lui avais fourni une réponse toute camusienne : « Je ne sais pas s’il est trop tard, mais si c’est le cas, nous avons le devoir de vivre heureux le plus longtemps possible. » Il avait souri et acquiescé. Âgé, il était très malade et voyait certainement la fin venir pour lui. Il est décédé le 14 mars dernier. 

Voici le message que j’aimerais que l’on retienne de ce texte : il reste encore de bien belles choses en ce monde, et comme David Suzuki me l’a enseigné, l’être humain a la capacité unique dans la nature d’imaginer puis de créer l’avenir. La peur et la tristesse font partie des émotions humaines, tout comme la joie, l’amour ou l’espoir. Et qu’est-ce que l’espoir, sinon une idée du bonheur projetée dans le futur ? 

Alors au lieu de vivre isolément le deuil du passé ou la peur de l’avenir, tentons de vivre heureux aujourd’hui et de préserver en nous cette étincelle qui nous permettra ensemble d’imaginer et de créer ce monde auquel nous aspirons. Je vous laisse sur ces sages paroles de Jacques Brel : « Je vous souhaite des rêves à n’en plus finir et l’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. Je vous souhaite d’aimer ce qu’il faut aimer et d’oublier ce qu’il faut oublier. […] Je vous souhaite des chants d’oiseaux au réveil et des rires d’enfants. […] Je vous souhaite surtout d’être vous, fier de l’être et heureux, car le bonheur est notre destin véritable. »


Ancien directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki, Karel Mayrand a rejoint en juin 2020 la Fondation du Grand Montréal à titre de président-directeur général.

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Merci pour ce commentaire, qui me rejoint tout à fait…
Et surtout, continuons d’agir – et d’être heureux!

En 1993, j’avais 15 ans et j’ai décidé que je n’aurais pas d’enfants parce que j’aurais trop peur pour leur avenir. J’avais été exposée aux enjeux écologiques depuis le primaire. J’ai lu cette année là un article de vulgarisation scientifique sur ce qui allait se produire au cours des trente prochaines années du point de vue environnemental “si on ne changeait pas nos modes de vie”… Pis, ben … c’est pas mal ça qui est en train de se passer! À 15 ans, intuitivement, je savais qu’on n’arriverait pas à changer assez avant d’avoir souffert assez.

J’étais éco anxieuse avant mon temps, et je peux dire qu’en observant ce qui se passe, je ne regrette pas mon choix. J’essaie d’être heureuse et de profiter de toutes les belles choses qui sont là.

Votre texte très personnel me touche et me rejoint ce matin. Vous venez de mettre des mots sur ce sentiement de tristesse,de peur et de perte que je ressens depuis environ un an. Comme vous, je constate cette dégradation, cette détéoriation de notre petite planète bleue, la seule que nous ayons. Jeune, je me souviens avec ravissement du chant des goglus traversant les champs de foin de ma campagne. J’ai beau chercher, je ne les vois plus et je ne les entends plus.

Comme vous,je vis ces lourdes émotions sans vraiment en parler à personne car j’ai peur que ma tristesse fasse tache d’huile sur mes enfants et mes petits-enfants. Enseignant au secondaire, j’ai eu à coeur la cause environnementale. À l’époque, je croyais qu’on pourrait renverser la vapeur et éviter l’iceberg mais je vois bien aujourd’hui qu’on fonce à pleine vitesse vers le désastre. Moi qui nous croyais insubmersible comme le Titanic, dois-je me résigner à quitter le navire qui va couler?..Mais pour aller où?!!!

Comme vous, malgré tout, j’essaie de « vivre heureux aujourd’hui et de préserver la petite étincelle». En lisant votre texte ce matin, je me suis senti moins seul et réconforté car vous avez mis des mots sur ma solastalgie. Comme vous, j’ai envie qu’on se parle de tout cela, du péril en la demeure, qu’on se serre le coudes et qu’épaule contre épaule on avance en rangs serrés avec courage et détermination, en nous répétant que nous le valons bien et que notre petite planète bleue mérite bien qu’on la prenne dans nos bras collectifs et qu’on ne l’abandonne pas.

Sancho, prépare mon armure et fais avancer mon cheval!

La solastalgie, pour moi un mot nouveau….

Dans cette chronique, monsieur Mayrand nous explique qu’il vit une situation d’anxiété. Les troubles anxieux sont très répandus au sein de la population, les facteurs sont multiples, lorsqu’une personne souffre de solastalgie, il est peut probable que cela résulte des seuls manquements en matière de gestion des changements climatiques, de la seule perte d’espèces vivantes ou de la seule dégradation des écosystèmes.

L’éco-anxiété n’est pas à proprement parler une maladie, c’est un fait de société.

Un facteur aggravant vient de cette forme d’accélération du temps que nous subissons tous. Ce qui provoque cette angoisse existentielle, c’est le sentiment éprouvé par la perte de contrôle. Cette sensation n’a pas pour seule cause, l’environnement. Elle est globale.

Bien que l’altération des écosystèmes, le réchauffement de la planète se poursuivent inexorablement que d’autres fléaux viennent se rajouter en partie dus à notre style de vie ; nous pouvons penser à cette crise de santé publique. Nous n’y pouvons rien…. Ou plutôt si, nous pourrions quelques choses en changeant. C’est une manière de reprendre le contrôle.

Au même instant, on ne peut que constater que tout le monde ne vit pas cette crise de la même façon. Pourquoi est-ce ainsi ? Cette catastrophe en attente ne fait que mettre en lumière l’étendue de la fracture sociale.

Quoi dire en ce jour de la Terre ?

Selon moi, la crise climatique est la conséquence des modèles sociétaux passés, présents et peut-être futurs. Je dirai simplement, qu’on ne résorbera pas la crise avec seulement de la rectitude politique. L’enjeu n’est pas écologique, l’écologie sait ce qui doit être mis en place. Cela reste et demeure une question économique. Où faut-il mettre la valeur ? Nos modèles ne fonctionnent pas, il faut les remplacer.

À l’échelle cosmique, il ne fait aucun doute que cette Terre qui est la nôtre, qu’elle survivrait très bien à nôtre propre extinction. Y a-t-il un dessein ?

— Pour conclure :
Karel Mayrand écrit ceci : « (…) il reste encore de bien belles choses en ce monde, et comme David Suzuki me l’a enseigné, l’être humain a la capacité unique dans la nature d’imaginer puis de créer l’avenir. »

Voilà qui m’étonne, que David Suzuki fasse reposer un avenir créé sur une seule espèce. Ce que j’avais appris de mon cours d’écologie et aussi un peu de la Théorie de Darwin, c’est qu’on ne peut concevoir d’avenir sans la coopération de toutes les espèces, toutes les formes de vies incluant les plus surprenantes.

Évitons de confondre le déclin programmé d’une civilisation avec l’avenir parfois chaotique et quelquefois incertain d’une espèce de moyens mammifères à laquelle nous appartenons, dont la supériorité de l’intelligence n’est pas réellement établie. Pour une personne vraiment intelligente, il reste encore 99,9999% de vrais cons dont on ne saurait prédire à court terme une prochaine extinction.

Léger problème technique, il semblerait que mes paragraphes aient disparus. Peut-être une nouvelle fonctionnalité ?

Toutes ces peurs que vous énumérez m’habitent également. Pas au même niveau que vous cependant. Mais je ne suis pas très optimiste pour la suite des choses. Pourquoi? Même si chaque geste compte, j’estime qu’on fait bien peu (la société) pour améliorer les choses: bannir le plastique, prendre les transports en commun, recycler, moins consommer, tout cela ne semble pas percoler dans la société. Dur dur de changer ses habitudes de vie pour la majorité d’entre nous. C’est une petite chose vous me direz mais j’essaie à mon niveau de convaincre la ville de ne distribuer les publisacs qu’à ceux qui désirent en recevoir, peine perdue. Même en cette période de pandémie, les sacs sont distribués de porte en porte et nous sommes en zone rouge. Une aberration. Une belle nouvelle entendue ce matin m’a toutefois apporté un baume au coeur, le gouvernement du Québec va augmenter substantiellement les terres protégées. Mon apaisement à moi c’est d’observer et de photographier les oiseaux de chez nous en me demandant s’ils seront encore parmi nous dans un proche avenir mais en appréciant chaque moment comme un grand privilège qu’il m’est donné.

Ouff… ça fait drôle de voir que ce mal intérieur avec lequel je vis depuis des années porte un nom et, surtout, qu’il est porté par plusieurs. En anglais on dit: »misery loves company. »

Merci M. Mayrand d’éclairer ma lanterne et de mettre un nom sur un mal qui me fait souffrir. Je suis plus vieux que vous et j’ai vu les belles forêts du parc de La Vérendrye avant qu’elles ne soient détruites par les forestièrs; j’avais même rencontré un Anichinabé de Rapid Lake qui faisait des canots en écorce de 15 pieds avec une seule écorce de bouleau.

Puis plusieurs décennies plus tard, je me suis établi sur l’île de Vancouver pour y profiter des forêts anciennes. Je n’aurais pas dû… Ces forêts sont tellement magnifiques, extraordinaires que je ne peux pas trouver les mots justes pour les décrire. C’est vraiment une expérience mystique. Or, comme j’allais régulièrement dans ces forêts magiques, j’ai vu dans les dernières années leur nombre être réduit comme une peau de chagrin. Une forêt ancienne peut comprendre des arbres millénaires de plus de 95 m de haut, comme le géant de la Carmanah.

Or, l’industrie s’est attaquée à ces géants il y a belle lurette mais depuis une dizaine d’années, c’est la frénésie au point où il reste moins de 5% de ces forêts pluviales tempérées anciennes. Imaginez qu’on abat un cèdre ou un sapin douglas âgé de 1 000 ans pour l’envoyer tout rond en Asie pour être transformé en je ne sais quoi. Ces forêts ne sont pas renouvelables et mes petits-enfants et leurs enfants ne pourront plus jamais avoir cette expérience magique car elles ont presque toutes disparu. C’est d’autant plus triste que la frénésie des forestières est maintenant encouragée par le gouvernement néodémocrate de CB qui s’est empressé de renier ses promesses de protéger ces forêts anciennes après sa réélection.

Quand on a vécu une telle expérience et qu’on voit ce désastre se produire, c’est plus qu’on peut endurer et nous avons dû déménager et quitter cette province pour protéger notre santé mentale. La solastalgie, on connaît ça! De votre côté si vous n’avez pas peur des conséquences et que vous voulez voir les dernières forêts anciennes de CB, je vous suggère d’y aller dès après la pandémie car ça ne prendra pas de temps qu’elles vont disparaître à jamais, du moins pour au moins 1 000 ans…

Merci infiniment M. Mayrand de ce message qui me fait réfléchir et me rejoint profondément. Merci pour votre solidarité et votre action inspirante.