Crise climatique : un livre pour soutenir les jeunes militants

Karel Mayrand, qui compte parmi les figures du mouvement écologiste au Québec, publie Lettre à un.e jeune écologiste, un ouvrage dans lequel il retrace son parcours et passe le flambeau à la prochaine génération. 

maximmmmum / Getty Images / montage : L’actualité

Du plus loin qu’il se souvienne, Karel Mayrand s’est toujours indigné contre les injustices. « Quand j’étais petit, j’avais de la misère à accepter une défaite des Nordiques. Je me réveille et je suis en colère. » 

Cette émotion l’a alimenté tout au long de sa carrière de militant écologiste, de ses débuts au Projet de la réalité climatique, fondé par l’ex-vice-président américain Al Gore, jusqu’à la Fondation David Suzuki, où il a occupé le poste de directeur pour le Québec et l’Atlantique pendant 12 ans.

Ce qui le fâche le plus est le décalage entre l’urgence climatique et la petitesse des actions mises en place. « Je pense que ma génération et celle de mes parents, pour préserver leur confort, trahissent tous ceux qui sont nés après l’an 2000. Il faut accepter de ne pas endetter nos enfants, mais on est incapables de le faire. »

Après avoir quitté le mouvement en 2019, Karel Mayrand, aujourd’hui président-directeur général de la Fondation du Grand Montréal et collaborateur de L’actualité, revient avec un essai, Lettre à un.e jeune écologiste. Grâce à son expérience de militant, il souhaite outiller la nouvelle génération pour qu’elle puisse faire face à l’écoanxiété et à l’indifférence collective. 

Nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur les connaissances qu’il désire transmettre aux jeunes militants. 

D’abord, comment êtes-vous devenu militant ?

Être militant, je crois que c’est quelque chose qu’on a en soi. J’ai toujours voulu avoir un impact sur le monde qui m’entoure et j’ai toujours eu une grande capacité d’indignation par rapport à ce que je perçois comme des injustices. 

Ce qui me manquait, c’était l’urgence. Je l’ai ressentie en 2006 quand j’ai été invité à la base militaire Alert, dans l’Arctique, pour discuter de l’impact des changements climatiques au Canada. On est arrivés là fin juin… en manches courtes ! C’était vraiment spécial. On prévoyait à l’époque que le passage du Nord-Ouest allait s’ouvrir vers 2040-2050. Quinze mois plus tard, une photo de l’Agence spatiale européenne montrait le passage libre de glace. C’est la première fois que j’ai compris que les changements climatiques étaient inévitables. J’ai aussitôt eu peur pour mes enfants. 

L’urgence a fait que je ne pouvais plus rester observateur. Deux ans plus tard, j’ai eu la grande chance d’être formé par Al Gore, ancien vice-président américain, et engagé par la suite à la Fondation David Suzuki. On m’a donné des moyens, du pouvoir, de la sécurité, car j’étais payé pour militer. 

En 2019, vous avez décidé d’abandonner votre rôle de leader au sein du mouvement écologiste. Pourquoi sentiez-vous le besoin de laisser la place à la nouvelle génération ? 

J’arrive à 50 ans, et j’ai mesuré l’ampleur de la disparition du monde autour de moi. Au moment des incendies en Australie, en 2019, j’ai ressenti une grande tristesse. Ça m’a vraiment fait mal. J’ai donc quitté mon poste de directeur à la Fondation David Suzuki. Avec l’urgence d’agir, on avait besoin de gens beaucoup plus radicalisés que moi. 

Il m’a fallu deux ans pour recharger mes batteries. Quand j’ai écrit ce livre, la flamme s’est rallumée. Je sens que maintenant, c’est en appui que j’ai un rôle à jouer. Tu ne peux pas juste passer le flambeau, car quand tu fais ça, tu t’en laves les mains. Il faut se mettre au service de cette génération. 

Est-ce qu’ils vont réussir ? Je ne sais pas, mais la game a changé quand je les ai vus arriver au nombre de 130 000 dans les rues de Montréal le 15 mars 2019. On parlait à l’époque des prochaines générations : ce sont eux. Ils ont maintenant une voix. La pandémie leur a scié les jambes, mais je m’attends à ce que la lutte redémarre et se radicalise. 

Comment croyez-vous que les jeunes peuvent agir pour changer les choses ? 

Ne perdez pas votre temps à nettoyer des berges ou à planter des arbres. On n’en est plus à changer des ampoules et à imprimer recto verso. On peut commencer par de petites actions, mais on ne doit pas s’arrêter là, car rien n’aura changé au fond. Pendant qu’une berge se fait nettoyer, les océans continuent de se remplir de plastique. 

Il faut s’inspirer du mouvement de la droite libertarienne. Ils ne font pas de compromis, ils appliquent une pression sur la société. Je pense que du côté des écologistes, on est rendus là. Il ne faut plus jamais reculer, de la plus petite piste cyclable aux décisions systémiques. 

Pour changer les choses, il faut que les jeunes commencent par voter, sinon les autres vont décider pour eux. Ensuite, il faut arrêter les pétitions en ligne. On est rendus à débarquer dans le bureau du premier ministre et à pousser pour faire changer les lois. Al Gore disait : « Écrivez à votre député. S’il ne vous répond pas, appelez-le. S’il ne vous répond pas, présentez-vous à son bureau, et s’il ne vous répond pas encore, présentez-vous contre lui. » Des études montrent que lorsque quatre ou cinq personnes interpellent un élu, cet élu commence à s’intéresser à l’enjeu. Si les politiciens se font pousser dans le bon sens, ils vont aller à la bonne place. 

Peut-on encore aspirer à changer les choses en passant par les structures gouvernementales quand on sait qu’une fois devenu ministre, l’ancien militant Steven Guilbeault n’a pas réussi à empêcher un projet polluant comme Baie du Nord à Terre-Neuve-et-Labrador ?

J’ai déjà écrit qu’il fallait 10 000 manifestants pour contrer un lobbyiste, et honnêtement, je pense qu’il en faut plus. Le mouvement écologiste n’a jamais su comment développer un vrai rapport de force. 

On a adopté une motion sur l’urgence climatique à l’Assemblée nationale, mais pendant ce temps, des lobbyistes sont à Ottawa et à Québec derrière des portes closes. Les écologistes se font toujours donner des trucs symboliques. On obtient une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais après, rien n’est fait. 

L’incident Guilbeault révèle cette problématique. Tout le monde sait que si Steven avait pu, il aurait dit non. Même s’il est aujourd’hui ministre, il a toujours des menottes comme quand il est descendu de la tour du CN. 

Les intérêts économiques sont plus forts que les intérêts écologiques. Le problème, c’est qu’on a une économie basée sur la croissance, qui doit générer des besoins. Je m’interroge actuellement sur la capacité du capitalisme à s’adapter à un monde qui ne peut plus croître. Il faut s’interroger sur notre système économique, ainsi que sur notre système politique, qui est compétitif et non collaboratif. 

Vous dites vouloir outiller les jeunes face à l’écoanxiété. Que leur suggérez-vous pour les aider à se sentir mieux ?

C’est un défi de tous les jours. Ce n’est pas parce que tout est en train de disparaître qu’il faut s’empêcher d’être heureux. Au contraire, on devrait goûter à tout encore plus fort, car ça ne reviendra pas. C’est normal de souffrir d’écoanxiété, mais ce n’est pas normal de porter tout le poids du monde sur ses épaules seul dans son coin. On ne sera pas utile si on est malheureux. 

Il faut trouver rapidement quelqu’un avec qui en parler. Ensuite, faire un groupe de 4, 8, 16, 32, etc. Ils étaient 130 000 le 15 mars 2019, et puis 500 000 le 20 septembre. Tout ça grâce à quoi ? À une fille de 15 ans qui a décidé de faire la grève seule devant le parlement à Stockholm. Ce n’est pas elle qui a tout provoqué, c’était déjà là, mais elle a servi de paratonnerre au mouvement. Quand on s’engage, on a un effet sur son entourage. On va peut-être donner confiance à d’autres et, ultimement, ça va devenir la norme. 

À travers le militantisme, j’ai nourri des amitiés pour la vie. On parle d’une douzaine d’écologistes, le nez dans l’effondrement de la planète tous les jours, mais qui avaient malgré tout beaucoup de plaisir. C’est à travers ces relations qu’on est capable de partager comment on se sent. Il va y avoir de grandes joies et de grandes déceptions, mais des gens seront là pour nous soutenir. 

Des changements radicaux vont avoir lieu dans les prochains 10-20 ans, mais je ne sais pas si ce sera dans le bon sens. Une chose est sûre, pour gagner la game, il faut être sur la glace. La seule certitude que j’ai, c’est que le mur de Berlin était immuable et il est tombé en deux mois. L’Église était omniprésente à une époque et elle a été chassée en à peine une décennie. Ça peut aller vite quand ça arrive. Mon espoir est là. Mais est-ce qu’on est proche d’un point de bascule ? Ça, seul l’avenir nous le dira.

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Bravo pour un livre et un article qui font réfléchir sur le fait que, pour qu’un changement de cap se produise, il faut comprendre que la prise de conscience ne se produit que dans l’unité en soi. Les valeurs humaines fondamentales (l’esprit) et l’intelligence des faits, précèdent et orientent l’action. Cela nécessite de prendre le temps de réfléchjr avnt d’agir. Cela dans l’unité intérieure qui fonde le volontariat.

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Je pense que tout le monde est aujourd’hui convaincu de l’urgence climatique. Tout le monde essaie aujourd’hui de faire des petits gestes. Untel va opter pour un véhicule électrique, pendant que tel autre, comme votre serviteur, va investir un peu plus dans la construction de sa maison pour la rendre écoénergétique ou prendre l’habitude de vivre à 19 °C.

Malheureusement, là où les écolos perdent le monde, c’est dans leur refus de tout compromis ou de tout pragmatisme. Ils jouent l’écologie contre l’économie, proposent des solutions incohérentes par démagogie, ou préfèrent la coercition ou la stigmatisation à l’éducation ou au bon sens. Et je ne parle pas de l’opposition au deuxième lien de Québec, plus motivée par le dogmatisme ou des scénarios de peur que par un pragmatisme raisonnable. Si encore ces mêmes écolos se dressaient avec les mêmes arguments contre les ponts de Montréal!

Ainsi, il faut être déconnecté de la réalité pour nier que les hydrocarbures sont encore là pour des décennies, même si on tend tous collectivement à en réduire l’utilisation. Par exemple, ils opposeront, par pure idéologie, un non de principe au projet de GNL Québec (dont je ne suis honnêtement pas qualifié pour juger des mérites et des inconvénients), au lieu d’étudier au cas par cas ce genre de projet, alors que la pénurie de gaz causée en Europe et ailleurs par le conflit ukrainien pousse des pays à relancer des centrales au charbon! Notre GNL aurait sûrement fait plus de bien à la planète.

De la même façon, les verts rejettent le projet d’extraction de pétrole au large de Terre-Neuve, apparemment beaucoup plus propre que l’exploitation des sables bitumineux, sachant que cela implique de consommer du pétrole sale d’Alberta ou du pétrole sanglant d’Arabie Saoudite. Pourtant, le fait que le projet terre-neuvien soit au Canada pourrait permettre d’imposer des normes environnementales sévères aux conditions d’extraction, ce qui est impossible pour le pétrole d’importation. Le fait est qu’on va consommer ce pétrole tant qu’on en aura besoin. Autant consommer le nôtre, surtout s’il est plus propre (ou moins sale).

Autre exemple, militer pour le passage aux véhicules électriques est une bonne chose, mais les environnementalistes, tout à leur idéologie, se gardent bien d’admettre que l’exploitation des gisements de métaux rares entraîne un gaspillage colossal d’eau et pollue terriblement les régions d’extraction.

Toujours au chapitre des émissions, et bien que la question nous concerne moins au Québec, il est notoire que les centrales nucléaires constituent la source d’énergie abondante, constante et maîtrisable la plus propre qui soit. Et pourtant, dans le monde entier, ces écolos, qui militent contre les émissions de GES, s’opposent aux centrales! Allô la logique! (L’homme saura un jour retraiter les déchets nucléaires, comme il finit par venir à bout de tout sur le plan scientifique.)

L’hypocrisie militante est un autre problème : taper symboliquement sur les VUS, c’est bien beau, mais ce n’est pas la possession d’un VUS qui génère des GES, ce sont les kilomètres que l’on parcourt (c’est-à-dire le carburant qu’on brûle), quel que soit le véhicule. La solution logique, conforme au principe du pollueur payeur, voudrait que l’on taxât le litre de carburant, de sorte que chacun paie équitablement en fonction de sa contribution réelle aux émissions. Mais on préfère, par démagogie, stigmatiser le possesseur de VUS, qui sur un an, consommera peut-être moins qu’un grand rouleur en automobile prétendument économique, mais qui n’aura pas de supertaxe à payer! Ce n’est pas le véhicule, le bobo, mais les habitudes qui poussent à se balader en auto chaque week-end. Avez-vous entendu les écolos s’en prendre à ce mode de vie? Il est plus simple de prôner la coercition que de chercher à éduquer les rouleurs du dimanche ou les propriétaires de chalets qui doivent chauffer deux habitations l’hiver.

Alors oui, si je suis parfaitement sensible à la noble cause de l’environnement, qui nous concerne tous, je rejette les attitudes intégristes et incohérentes des écolos, qui nuisent finalement à leur cause.

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Monsieur Riondel
Pour utiliser votre façon d’exprimer les choses, je dirais qu’il faut être déconnecté de la réalité pour nier les dégâts environnementaux colossaux des hydrocarbures qui détruisent d’abord nos conditions mêmes d’existence sur notre planète et qui en plus nous entraînent dans ce trou toxique du déséquilibre climatique. Il ne faut pas être branché pour ne pas voir que de continuer dans cette direction pour encore des décennies nous mène à notre propre extinction. On pourrait appeler ça de l’aveuglement volontaire.
Mais le pire c’est de ne pas être informé des solutions qui existent sans boucane ni guerres.

Votre théorie ne tient que par l’acceptation qu’il serait normal qu’entre 2 guerres, entre 2 déversements, entre 2 marées noires, entre 2 explosions, entre 2 écocides nous nous dirigions tranquillement vers notre extinction pour ne pas nuire à l’économie.

Ceux qui nuisent aux débats éclairés sont les extrémistes, comme les écologistes anti-capitalistes à faux nez, qui tout à coup deviennent des experts en mines quand il s’agit de minerais pour les solutions comme le VE ou de palles d’éolienne, qui ont le culot d’attaquer ceux qui ont les moyens d’accélérer la transition vers un avenir durable pour l’humanité, mais qui sont silencieux sur la destruction massive de l’extraction des hydrocarbures pour ne pas nuire à leur char à boucane comme celui dans le programme Carbone de Tout-TV qui critique Tesla mais se promène en char à boucane de VW, vous savez ceux qui ont menti à toute la planète à propos de leurs émissions nocives (dieselgate),
et
ceux qui sont dans le déni de la destruction de notre biosphère par les hydrocarbures. Puisque vous aimez bien les épithètes on pourrait les appeler des intégristes de l’extraction du fossile qui profitent au détriment de tout le reste.

Le plus gros problème, c’est que les jeunes ne votent plus… Il n’ont malheureusement pas voix au chapitre malgré leurs opinions. Les jeunes adeptes de la rectitude politique tout azimuth (wokisme), vont éventuellement passer aux choses sérieuses et s’occuper des questions de vie et de mort, comme la crise climatique. Malheureusement, les jeunes risquent d’être sans pitié pour les «marchands de doute» et ceux qui leur ont volé leur avenir.

Tôt ou tard, malgré le déni, l’apathie et la résistance aux changements, les jeunes générations n’auront pas d’autres choix que de prendre des mesures radicales comme interdire les véhicules individuels, réduire la consommation de biens et rationner. Ce ne sera plus l’état d’urgence mais l’état de guerre.

Il m’arrive de me sentir dépassé par l’ampleur de la tâche, mais cela me stimule davantage que cela ne me décourage. Je le vois comme un défi à relever et avec tous ces jeunes qui se mobiliseront, je ne me sens pas seul.

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