Crise du climat, crise de masculinité ?

Le climatoscepticisme n’est pas une exclusivité masculine. L’attachement aux VUS non plus. Mais un terme scientifique relie les deux, explique notre collaboratrice Caroline Brouillette : la pétro-masculinité.

RapidEye / Getty Images / montage : L’actualité

Équiterre a lancé récemment sa campagne « Pas de VUS pour moi », qui vise à sensibiliser les Québécois à la contribution de ces véhicules aux émissions de gaz à effet de serre ainsi qu’à leur incidence sur la sécurité des piétons et l’endettement des ménages. Au micro de Nathalie Normandeau, Robert Poëti, ancien ministre libéral et maintenant président-directeur général de la Corporation des concessionnaires automobiles du Québec, a tenté de décrédibiliser Andréanne Brazeau, l’analyste derrière cette campagne, en la traitant de « jeune personne qui a un vécu qui va avec son âge, qui ne s’est pas informée…  », « aux épaules frêles ».

Que venaient faire dans la conversation ces remarques sur l’âge et l’apparence physique de la porte-parole ? 

Le PDG de la Corporation des concessionnaires automobiles du Québec a eu beau vanter les avancées de son industrie sur le plan de l’électrification, il a néanmoins utilisé une tactique aussi prévisible que déplorable pour s’opposer à la campagne : en l’absence d’arguments substantiels, il s’est attaqué à l’identité de la porte-parole d’Équiterre. Les commentaires formulés en ondes par des auditeurs, presque tous masculins, avaient également de quoi faire sourciller : « La madame ne vit pas à Fermont », « Donnez-nous des routes où c’est fluide, on va arrêter […] de brûler du gaz […] c’est nous qui payons les taxes, c’est nous qui décidons ce qu’on veut avoir comme infrastructures ». 

N’y a-t-il pas chez certains détracteurs de cette campagne contre les VUS un fond de pétro-masculinité ?

Cara Daggett, professeure adjointe de science politique à Virginia Tech, a introduit ce concept en 2018 dans une étude parue dans la revue Sage : l’impératif climatique de cesser de « brûler du gaz » serait interprété par certains — pour la plupart des hommes blancs — comme une attaque contre leur identité et leur système de valeurs. « L’affront du réchauffement climatique ou des réglementations environnementales apparaît […] à la hauteur des dangers posés par les féministes et les mouvements queer cherchant à extraire l’énergie et le pouvoir de l’État et de la famille traditionnelle », écrit-elle.

Le climatoscepticisme n’est pas une exclusivité masculine. L’attachement aux VUS non plus : au Canada, le propriétaire typique d’un VUS est « une femme d’âge moyen en couple avec des enfants, vivant en banlieue », révélait en 2021 le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO). 

Il reste que le rêve (nord-)américain, avec la vie en banlieue, l’utilisation de voitures surdimensionnées et la forte consommation de viande, non seulement a été rendu possible grâce à un approvisionnement en pétrole bon marché, mais tourne autour d’une vision de la famille traditionnelle avec un père pourvoyeur. Et ces comportements sont aujourd’hui remis en question, autant par les mouvements féministes et queer que par la transition énergétique.

Cette juxtaposition du déni climatique et de la droite antiféministe a été documentée par Jonas Anshelm et Martin Hultman, de l’Université Chalmers de Suède, au début des années 2010. Dans une étude publiée dans la revue Norma, spécialisée dans les questions de masculinité, ils ont analysé le discours de certains climatosceptiques, « un petit groupe, à une seule exception près, […] constitué d’hommes âgés occupant des postes influents dans le monde universitaire ou dans de grandes entreprises privées ». Les chercheurs postulent que pour ces derniers, « ce n’est pas l’environnement qui est menacé, c’est le type de société industrielle moderne construite et dominée par leur forme de masculinité ». Cette société valorise non seulement leur identité culturelle comme hommes grands, forts et intrépides, mais un système économique qui leur profite de manière disproportionnée. (Rappelons que même aujourd’hui au Canada, une femme travaillant à temps plein ou partiel touche en moyenne 89 cents pour chaque dollar gagné par un homme, selon Statistique Canada ; pour les femmes racisées, c’est 67 cents.)

La littérature sociologique sur la perception de la pollution, notamment des études menées en 20002006201520162018 et 2020 aux États-Unis, au Brésil, en Suède et en Norvège, parle d’un « white male effect », selon lequel les hommes blancs ont généralement une plus haute tolérance au risque environnemental et à la pollution que les autres. Des chercheurs soutenaient il y a 30 ans déjà que « peut-être les hommes blancs voient-ils moins de risques dans le monde parce qu’ils créent, gèrent et dominent une grande partie de ce monde-là, et en profitent. Peut-être que les femmes et les hommes non blancs considèrent le monde comme plus dangereux parce qu’ils sont à bien des égards plus vulnérables, parce qu’ils bénéficient moins de bon nombre de ses technologies et institutions, et parce qu’ils ont moins de pouvoir et de maîtrise. »

Revenons à la campagne d’Équiterre, qui vise les VUS. Elle a touché une corde sensible. Il serait simpliste d’affirmer que leurs propriétaires baignent tous dans la pétro-masculinité. Le choix de Robert Poëti de s’attaquer à l’identité de la porte-parole d’Équiterre en utilisant un champ lexical traditionnellement associé à la féminité détourne l’attention du vrai sujet. La grande popularité des VUS — ce sont les véhicules les plus vendus au Québec — soulève des questions non seulement pour le climat, mais également pour la sécurité routière et les finances privées et publiques. Elles mériteraient d’être débattues sur la base de faits.

En pleine crise climatique — alors que les tempêtes et canicules touchent le Québec très durement cette année —, faire de la discussion sur l’impact de ces véhicules sur nos routes et des politiques environnementales une guerre culturelle n’est qu’une autre façon de retarder l’action.

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Cela aide à comprendre Hubert Reeves et Matthieu Ricard quand ils affirment que les Sapiens se dirige vers une 6ième extinction des espèces et leur première extinction.
Comme l’affirme Charles Darwin, chaque espèce a une tendance a trop se reproduire et a générer des famines et des guerres comme moyens de contrôler leur fécondité trop élevée.
Les Sapiens sont 8 milliards, 11 en 2100. Ils utilisent du charbon pour fabriquer leur électricité,du charbon pour fabriquer du ciment, du charbon pour fabriquer de l’acier,des fertilisants,etc. L’Inde et l’Afrique ont beaucoup de charbon et deviendront 2 milliards en 2100, selon l’ONU.Ils n’ont par les ressources pour s’en passer.Le Québec génère.13%, je répète, .13% du CO2 mondial, la Chine 33%, l’Inde 18% ,les EU, 15%, il faut s’adapter pour +3 degrés d’ici l’an 2100, comme le recommande les généraux du Pentagone au président.

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J’ai 81 ans et pleinement conscient du problème climatique. Il y a des années déjà que j’essaie d’appliquer les mesures recommandés par nos experts en la matière. J’ai débuté par isoler ma maison au maximum (programme de rabais des gouvernements). Je me suis ensuite dirigé vers une fournaise électrique (présentement au gaz naturel) et J’ai abandonné car en Ontario l’électricité est le double du prix du Québec et pas de programmes de soutien des gouvernements. Ensuite j’ai exploré les photocellules sur le toit. Encore une fois ces le prix exorbitant demandé. Cela me prendrais 30 ans avant que cela devienne rentable. J’ai acheté une voiture hybride il y a 10 ans, oui je sauvais sur l’essence mais je me suis apperçu que les surplus de prix pour avoir une hybride n’était pas rentable. En plus, en Ontario il n’y a pas d’argent disponible pour compenser les coûts supplémentaires l’achat. Conclusion, si les experts pensent que ce sera la population qui fera bouger les choses, ils se trompent, joliment. Bon je veux bien m’acheter une voiture entièrement électrique, mon concessionnaire me dit qu’il y’a a une attente de plus de 2 ans. SVP arrêtez de nous faire sentir coupable. Ce sont nos dirigeants qui doivent prendre leur responsabilité et au Canada du moins cela ne semble malheureusement pas le cas. Il est bien évident que les chefs se font rare.

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Petro-masculinité, féministe, queer… non seulement l’étude que vous mentionnez est pour le moins très pointue, mais en venir à des conclusions généralisées pour le comportement et/ou la manière de penser d’un groupuscule, c’est, à mon humble avis, pousser le bouchon pas mal loin.

Merci, à la fin de votre article, de ramener tout ça sur la planète Terre et d’en revenir à l’essentiel: impactes environnementaux, sécurité et impactes financiers. Juste avec ça, on a de quoi parler longtemps.

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