Des agriculteurs québécois bouleversent les traditions pour sauver l’environnement

Dans le bassin versant de la rivière L’Acadie, en Montérégie, les agriculteurs participent à un laboratoire vivant, pour tester et mettre en place de nouvelles solutions afin de rendre leurs terres plus durables et écologiques.  

Illustration : Audrey Malo

Présenté parLogo partenaire

Quand Hugo Landry, propriétaire d’une ferme laitière et de grandes cultures à Saint-Cyprien-de-Napierville, en Montérégie, a annoncé, il y a quatre ans, qu’il allait désormais semer de la mauvaise herbe entre ses rangs de maïs pour protéger le sol, son père, agriculteur avant lui, « a fait une tête comme s’[il] était fou », plaisante le producteur de 44 ans. Une réaction pas si étonnante dans leur univers, celui des grandes cultures, où les mauvaises herbes sont généralement un ennemi à éradiquer.

Cette idée de réintroduire la culture intercalaire, une technique presque aussi vieille que l’agriculture, qui évite à la terre de se lessiver, Hugo Landry l’a puisée auprès de l’AcadieLab, où agriculteurs et chercheurs travaillent ensemble depuis 2015. La mission de ce laboratoire vivant, c’est d’expérimenter et d’explorer de nouvelles pratiques bénéfiques pour l’environnement, en protégeant les terres et les cours d’eau, tout en améliorant les rendements pour les producteurs.

L’AcadieLab met en œuvre ses initiatives sur les terres riveraines de la rivière L’Acadie, où se trouvent certaines des grosses fermes du Québec — soit celles qui font en moyenne plus d’un million de revenu brut par année. Sur la centaine d’agriculteurs de cette région, 70 participent au laboratoire, avec des chercheurs de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), des agronomes et des biologistes de PleineTerre, une entreprise de conseil en agronomie, ainsi que la Maison de l’innovation sociale, un OSBL.

Les agriculteurs participent de manière volontaire et bénévole, et les activités sont organisées sur un cycle d’un an. Au début de chaque année, les producteurs et l’équipe de l’AcadieLab se réunissent et décident de thématiques et de pratiques à adopter pendant la saison : amélioration des bandes riveraines, limitation de l’arrosage en bord de champ, ou encore réduction de l’utilisation de pesticides. Les producteurs sont libres d’expérimenter les pratiques, avec l’appui de l’équipe de biologistes et d’agronomes de l’AcadieLab, et lorsque celles-ci répondent à un besoin réel pour leur entreprise, ils l’adoptent de façon durable.

« Habituellement, les chercheurs vont attendre que la solution soit théoriquement idéale avant de la mettre en place. Nous, on n’attend pas, parce que l’idéal est variable en fonction des gens, donc on met en place d’abord, et on améliore au fur et à mesure », explique Virginie Zingraff, cofondatrice de l’AcadieLab et conseillère principale en transfert des compétences, design et innovation à la Maison de l’innovation sociale.

Chaque année, de nouveaux participants affluent. Entre les producteurs, le mot se passe, et les résultats sont probants. Hugo Landry, lui, a participé à l’initiative dès son lancement. « Avant, je parlais moins avec les autres agriculteurs, dit-il. Les mentalités changent au vu des résultats. Moi, maintenant, je fais le moins de travaux de sol possible, pour que la matière organique ne soit pas dérangée et qu’elle puisse se décomposer correctement, et je fertilise le moins possible. » 

Hugo Landry avait neuf ans quand il a commencé à labourer les champs de la ferme familiale. Aujourd’hui, il cultive près de 375 hectares de maïs (c’est cinq fois le jardin botanique de Montréal !) et 287 hectares de soya. Son père labourait ses champs en entier, et les taux d’herbicides utilisés étaient beaucoup plus élevés. « Mon père mettait à l’are ce que je mets à l’hectare aujourd’hui en herbicide ! » s’exclame le producteur qui, sourire espiègle et casquette sur la tête, nous fait visiter son immense terrain sous la chaleur écrasante d’un après-midi d’août.

Hugo Landry travaille avec Marie-Pierre Maurice, l’autre cofondatrice de l’AcadieLab, depuis quatre ans. « Marie-Pierre marche beaucoup plus dans les champs que moi ! » lance l’agriculteur en riant. Elle acquiesce. La jeune biologiste allumée, qui travaille pour PleineTerre, passe de ferme en ferme pour étudier les terres, et faire le suivi des solutions mises en place par les agriculteurs de la région. « Il n’y a pas deux fermes ou deux champs qui soient semblables, c’est tout le défi », dit-elle.

L’AcadieLab travaille notamment sur la réduction de l’usage de l’azote, qui fait partie des engrais qu’on ajoute aux cultures pour qu’elles aient un bon rendement. L’azote n’est pas mauvais pour les plantes, mais le surplus d’azote n’est pas absorbé par la culture, il se lessive jusqu’au cours d’eau et dérègle l’équilibre écologique. Hugo Landry se souvient, amusé, de sa méfiance lors des premières expérimentations avec le laboratoire. Doutant que son maïs allait être aussi beau avec moins d’azote, il avait discrètement laissé une lisière de son champ traitée avec la dose traditionnelle. 

« Finalement, il n’y avait pas de différence entre les deux, j’étais surpris ! dit-il. Avant l’AcadieLab, toutes les recommandations d’engrais, c’était le marché des fabricants d’engrais qui les faisait. »

Ses collègues agriculteurs et lui sont heureux de réduire leur impact environnemental, mais ces nouvelles mesures ont également d’autres avantages considérables. « L’engrais, ça coûte cher. Quand tu peux mettre moins d’herbicide pour obtenir les mêmes résultats, tu es bien content », explique le producteur. Cette année, Hugo Landry n’a pas labouré ses champs. « Si on avait fait comme avant et passé deux jours à labourer, puis deux jours à raplomber parce que labourer, ça fait des trous, mon soya ne serait pas plus beau, et on aurait fait beaucoup plus d’heures. »

L’introduction d’intercalaires, qu’il a aussi essayée dans le cadre de l’AcadieLab, s’est également révélée efficace. Entre les rangs de maïs, Hugo a planté du ray-grass, une plante qui ressemble à du gazon qu’on n’aurait pas tondu depuis un moment. Elle améliore l’infiltration de l’eau dans les terres et permet de maintenir le sol en place pendant l’hiver. « C’est important de garder la terre dans le champ, souligne la biologiste Marie-Pierre Maurice, parce que les particules de sol s’en vont dans le cours d’eau, et collés à ces particules de sol, il y a souvent du nitrate ou des fertilisants, donc tout ce qui est collé s’en va dans le cours d’eau. »

L’AcadieLab innove également en dehors des champs : les agriculteurs et l’équipe sont en train de mettre au point une application pour téléphone portable, qui permettra aux agriculteurs de calculer l’impact que chacune de leurs pratiques a sur l’environnement, ferme par ferme.

« C’est bon, vous n’avez plus de questions, je peux vous laisser ? » demande poliment Hugo Landry. Ne faisant ni une ni deux, il enfourche son vélo, et le voilà parti vers son étable, de l’autre côté de la route. Même si l’AcadieLab fait gagner du temps à l’agriculteur, il passe encore quelque 60 heures par semaine à s’occuper de sa ferme. En gardant le sourire. « Bien sûr que je suis de bonne humeur, je fais le métier que j’aime. »

Dans la même catégorie
1 commentaire
Laisser un commentaire

C’est comme ça que commence l’instauration d’une permaculture basée sur la compréhension et l’utilisation constructive des forces que la nature nous offre à peu de frais, plutôt que sur les forces destructrices et ruinantes de l’industrie qui vise le profit avant tout.

Répondre