Du leadership climatique, svp !

En pleine crise climatique, la gouvernance par sondages a ses limites. Nous avons besoin d’élus visionnaires qui comprennent l’importance de la transition énergétique et se battent pour en convaincre leurs partisans.

SA004 / Getty Images / montage : L’actualité

Je marinais dans la tristesse entraînée par la décision du premier ministre Justin Trudeau d’approuver, au début d’avril, le projet pétrolier Bay du Nord. Alors que je me questionnais sur la capacité des gouvernements à faire face à la réalité climatique, j’ai lu une entrevue du journal Le Devoir avec le maire de Québec Bruno Marchand, où il défendait fermement sa vision du leadership des villes à l’ère de la crise climatique, et affirmait que sa réélection n’est qu’un objectif secondaire. Dans ses mots, il pratique la « politique non pas pour une job, mais par conviction ». Et j’ai eu un déclic.

Cette approche du maire Marchand sur l’importance pour les élus de faire preuve de leadership en matière climatique détonne dans le paysage politique, car nous sommes habitués à une gouvernance par sondages. On nous répète sans cesse que la population ne suivrait pas les gouvernements si ceux-ci adoptaient des mesures climatiques plus ambitieuses. Comme la démocratie sous-entend que le gouvernement adopte des politiques pour lesquelles la population est favorable, il en découlerait que cette démocratie serait incompatible avec une réponse proportionnelle à la gravité de la crise climatique. Cette idée tient pour acquis qu’une majorité de citoyens ont une opinion ferme sur tous les sujets de politiques publiques, indépendamment des prises de position des politiciens. Or, je suis d’avis — et il y a de solides preuves empiriques en faveur de cette hypothèse — que, plutôt que d’être contraints par l’opinion publique, les élus disposent d’une large marge de manœuvre pour façonner cette opinion.

Par exemple, les professeurs d’économie politique David Broockman de l’Université Berkeley et Daniel M. Butler de l’Université Washington à Saint-Louis ont travaillé avec huit législateurs d’État pour analyser les réponses des électeurs à leurs positions sur une série de questions, allant de la dépénalisation de la marijuana à l’augmentation du salaire minimum. Ils ont constaté que dans l’ensemble, les électeurs ont continué d’accorder leur soutien aux élus ayant défendu des positions auxquelles ils s’opposaient. Même que les électeurs devenaient beaucoup plus susceptibles de changer d’avis et d’évoluer vers un accord avec la position de leur législateur ! Sur des questions qui comportent une dimension d’inconnu, les opinions du public sont souvent ambigües, pas entièrement formées. 

Des décideurs politiques mentionnent souvent leur inquiétude que se reproduise ici l’épisode français des gilets jaunes, qui avait causé en 2018 un soulèvement populiste en réaction à l’imposition d’une taxe sur les carburants. Même si la leçon principale à tirer de cette expérience est l’importance que les mesures climatiques soient ancrées dans une approche de justice distributive, les politiciens canadiens sont inquiets des impacts de la polarisation sur l’adoption de politiques climatiques. Plusieurs données expérimentales démontrent que la polarisation change fondamentalement la façon dont les citoyens prennent des décisions en intensifiant leur propension à suivre aveuglément les positionnements du parti qu’ils soutiennent. Parce que la polarisation exacerbe le « raisonnement motivé », soit la tendance à trouver des arguments qui mènent aux conclusions auxquelles nous voulons croire. Et génère une prise de décision davantage basée sur la partisanerie que sur des arguments factuels.

Dans un article publié en 2013, le professeur de Sciences politiques de l’Université Northwestern James Druckman et ses collègues ont examiné l’effet comparatif de l’apport d’informations substantielles et de l’approbation partisane sur la question des forages pétroliers et gaziers aux États-Unis. Les participants démocrates et républicains à qui des faits ont été soumis ont changé d’opinion pour adopter des positions plus ou moins sympathiques à la cause — tant qu’ils ne connaissaient pas la position de leur parti. Une fois celle-ci dévoilée, les partisans des deux côtés ont adopté la position du parti auquel ils s’identifient et sont restés insensibles aux renseignements factuels qui leur étaient présentés.

Prenons l’exemple du soutien du Parti conservateur du Canada concernant les projets de pipeline pour transporter du gaz naturel liquéfié vers la côte est du pays. Selon la théorie de Druckman, dans un environnement polarisé, les supporteurs de ce parti seront plus susceptibles d’être en faveur de ces nouveaux de projets de pipeline une fois que le Parti aura confirmé une position à ce sujet. Et ce constat est important, car les élites politiques sont souvent plus polarisées que la population elle-même.

En d’autres mots, nous nous trompons sur la direction de la causalité entre la formation de l’opinion publique et les prises de positions politiques. Sur des questions qui comportent une dimension d’inconnu, le public n’a parfois pas d’opinions entièrement formées et sans ambiguïté avant que des décideurs se prononcent sur celles-ci. Et les impacts de cette conception erronée sont profonds. En basant entièrement leurs décisions sur des données de sondages, les décideurs omettent une variable cruciale : leur propre pouvoir.

Il faut nommer un chat un chat : miner la crédibilité de mesures climatiques parce que la population ne serait « pas prête » à les adopter n’est rien d’autre qu’une excuse bien pratique pour masquer un échec total de leadership politique.

Est-ce que cela veut dire qu’il faut remiser les sondages ? Non. Mais ceux-ci ne doivent pas complètement remplacer le compas moral et scientifique qui devrait être le principal guide de notre réponse aux crises convergentes auxquelles nous faisons face.

Comme la réponse à la crise climatique requiert de faire des choses qui n’ont jamais été faites auparavant, il est normal de ne pas comprendre toutes les facettes de ces changements et que la posture face à ces derniers soit initialement la confusion, la peur ou l’opposition. Pourtant, une fois que ces changements sont adoptés et que leurs cobénéfices se font ressentir, ils sont souvent soutenus par les citoyens. On peut penser à l’aménagement du Réseau Express Vélo (REV) sur la rue Saint-Denis à Montréal : le projet a suscité une très forte opposition, mais depuis son inauguration en novembre 2020, il est emprunté par 4 000 personnes par jour. Ou encore au cas classique des cours de transport urbain, celui de la ville de Stockholm, qui a réussi en 2006 à gagner un référendum sur une taxe imposée aux conducteurs des véhicules qui entrent dans une zone du centre-ville, après une période d’essai de sept mois durant laquelle le trafic a baissé de plus de 20 %.

Il ne faut pas sous-estimer la complexité qu’impose une transition énergétique juste, et ce dans le système démocratique d’une fédération aux réalités régionales vastement différentes. Cette complexité inclut nécessairement la prise en compte des impacts politiques des décisions. Mais que la seule réponse du premier ministre Trudeau à la douleur économique, bien réelle, des gens de Terre-Neuve-et-Labrador soit d’approuver un nouveau projet de production de fossiles relève d’un consternant manque d’imagination et de courage politique.

Les politiciens sont élus pour incarner une réponse face aux enjeux de l’heure. Parfois, cela nécessite de défendre des idées nouvelles, qui pourraient laisser la population incertaine si elles ne sont pas défendues avec vision et conviction. Ce n’est pas une voie facile. Mais n’est pas exactement ça, le leadership ?

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Plutot d’accord …..mais.Faudra commencer par éduquer la population et trouver le bon véhicule crédible pour le faire. Et avec la désinformation organisée, je ne vois pas beaucoup de solutions.
Exemples:pandémie,guerre en Ukraine,élections américaines etc. etc.
Il faut s’atteler a convaincre les gens de l’urgence climatique et d’accepter d’abaisser notre niveau de vie. Exemple:Pensez-vous vraiment que les gouv. pourront continuer a subventionner l’achat de voitures électriques pour la moitié des véhicules existants au Québec?Et que les coûts de production d’électricité augmenteront?. Beaucoup beaucoup d’éducation.

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Les gens du Sud savent bien plus que nous les dangers associés aux changements climatiques que nous observons partout sur Terre en ce moment.

Si l’Occident désire vraiment regagner un bon leadership et obtenir la confiance des pays au sud de l’Équateur, il pourrait lui aussi se pencher sur l’ébauche d’un plan comme le suivant:

Tableau 1 (micro-économie):
Dans tous les pays, voter sans plus tarder des lois pour que toutes les grandes villes du monde éliminent les embouteillages monstres et donnent la priorité d’abord aux véhicules qui déplacent des vivres et des marchandises essentielles. Tout citadin devrait utiliser dorénavant et en priorité le transport en commun, le vélo, l’auto-partage, ses espadrilles de marche.

Tableau 2 (macro-économie):
Afin de mieux protéger la biodiversité sur Terre et la vie dans les océans, créer sans plus tarder trois zones de commerce international indépendantes:
1. Les Amériques ; 2: L’Europe et l’Afrique ; 3: L’Eurasie-Moyen-Orient et l’Océanie.
Le commerce dans ces trois zone se fera dans un sens Nord-Sud-Sud-Nord. Le nouvel objectif que se donnent ces trois zones économique est de trouver, chacune d’elles, un nouveau modèle économique et commercial plus respectueux de la biodiversité, du climat et des rythmes de renouvellement de notre si fragile planète bleue.

Tableau 3 (démographie):
Les gens pourront immigrer entre les trois zones mais devront respecter les lois étatiques sur l’immigration servant à assurer une vie paisible et prospère pour tous, servant aussi à protéger la biodiversité et les forêts. Et pour freiner l’augmentation rapide de la population terrestre au détriment des autres espèces, ces zones économiques devraient adopter des lois favorisant un meilleur contrôle des natalités et de l’étendue de leurs populations respectives.

Tableau 4 (Énergies):
Chacune des trois zones économiques pourra exploiter des sources énergiques mais uniquement celles se trouvant sur son territoire. Et l’Arctique et l’Antarctique ne pourront être exploités à des fins commerciales. Elles devraient être protégées et servir à l’usage de recherches scientifiques.

Svp, demandons du bon leadership et de l’action de la part de la société civile à défaut de leadership politique exemplaire, à défaut de bonne intelligence politique!

@GuyLafond @FamilleLafond
https://twitter.com/UNBiodiversity/status/1395129126814691329

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Ça commence très mal: « Les gens du Sud savent bien plus que nous les dangers associés aux changements climatiques que nous observons partout sur Terre en ce moment.» Pas du tout. Les changements climatiques sont beaucoup plus aigus dans l’Arctique qu’au sud et tous ceux qui y ont vécu un tant soit peu y ont été confrontés.

Le pergélisol est en train de fondre, ce qui mine toutes les infrastructures y compris les aéroports et les maisons. Avec cette fonte, le méthane enfermé dans le sol commence à en sortir et entrer dans l’atmosphère et on voit même des bulles de méthanes sortir de lacs. La faune est désorientée en raison de la fonte des glaces et l’ours blanc fait face à un avenir très difficile lui qui profitait de la banquise pour capturer ses proies qui maintenant peuvent beaucoup mieux s’enfuir. Les espèces exotiques envahissantes se retrouvent de plus en plus au nord du nord. Ce ne sont que quelques exemples mais ça commence mal une discussion qui part sur le mauvais pied.

Bravo monsieur Lafond. Je suis désespéré d’entendre le premier ministre Legault vendre aux Québécois la magie des voitures électriques pour combattre les changements climatiques. Comme si cela suffirait à régler toute la question environnementale. Imaginons ce que représentera la conversion du parc automobile sur l’épuisement des ressources.
Nous sommes encore loin dans son cas d’admettre que la croissance de la population humaine doive être prise en compte. M. Legault aime bien faire valoir aux Québécois qu’il voit la lumière au bout du tunnel. S’il s’ouvrait les yeux (ou l’esprit?…) il aurait le devoir d’expliquer le défi réel pour sauver la planète, la vie et… l’humanité aussi.