Le CH champion… du climat

Avec 31 équipes qui voyagent en avion, des arénas réfrigérés et des spectateurs qui remplissent les poubelles, la LNH a un gros bilan carbone. Mais elle ne reste pas inactive. Avec, en tête de file, le CH !

Photo : Icon Sportswire / Getty Images

Dans une coquette maison de Brantford, en Ontario, à la fin des années 1960, un jeune blondinet se hâtait chaque soir de finir son assiette, patins aux pieds, pour retourner glisser sur la patinoire aménagée par son père dans la cour arrière de la demeure familiale. Walter Gretzky avait fièrement baptisé l’œuvre créée pour son fils Wayne « le Colisée de Wally ». La suite est connue : avec 61 records de la Ligue nationale de hockey et 894 buts marqués en 20 ans de carrière, Wayne Gretzky est entré dans la légende.

Cette histoire, maintes fois racontée par les Gretzky, résonne chez nombre de Québécois, qui ont passé leur enfance à jouer au hockey avec leurs amis, chacun arborant par-dessus son manteau un chandail sur lequel était inscrit le numéro 99 de Gretzky, le 10 de Guy Lafleur ou le 9 de Maurice « le Rocket » Richard… 

Aujourd’hui, dans les arrière-cours des maisons, beaucoup de patinoires ont fait place à des piscines en raison des hivers trop chauds. 

S’il y a un sport qui incarne l’importance de mettre un frein au réchauffement climatique, c’est bien le hockey, né sur les étangs gelés d’Amérique du Nord. « D’un côté, nous avons besoin de l’hiver pour promouvoir ce sport », dit Omar Mitchell, vice-président des infrastructures et des innovations durables à la Ligue nationale de hockey. « De l’autre côté, la LNH émet une quantité conséquente de gaz à effet de serre. »

En 2018, la ligue a publié son deuxième rapport sur son développement durable, quatre ans après le premier, avec l’aide du Natural Resources Defense Council, une ONG américaine. Dès les premières pages, le document rappelle ce constat alarmant : la durée moyenne de la saison de patinage à l’extérieur pourrait diminuer d’un tiers dans l’est du Canada et de 20 % dans l’ouest du pays au cours des prochaines décennies, selon les données collectées par RinkWatch, une initiative de science participative lancée notamment par Robert McLeman, chercheur à l’Université Wilfrid-Laurier, en Ontario. Avec la disparition des patinoires extérieures et de la traditionnelle partie de hockey en plein air, souvent la porte d’entrée vers ce sport, la LNH craint que l’activité perde de sa popularité auprès des générations à venir. 

Dans ces deux rapports, en 2014 et en 2018, la ligue a publié son bilan carbone : avec 31 équipes qui prennent l’avion et jouent dans des arénas réfrigérés, où l’on consomme de la nourriture et génère des déchets, le bilan pèse. Les chiffres de 2018 indiquent que la LNH émet 182 355 tonnes métriques de carbone par an, l’équivalent de l’émission annuelle de 19 000 Québécois. 

La LNH est la seule ligue sportive professionnelle d’Amérique du Nord à avoir publié son bilan carbone. « On doit être exemplaire dans le monde du sport », dit Omar Mitchell, qui est aussi à la tête de NHL Green. Ce programme, qui fête ses 10 ans cette année, a pour mission de réduire l’impact de la LNH sur l’environnement, d’éduquer les partenaires et les amateurs de hockey sur les questions liées aux changements climatiques, et de compenser les GES de la ligue par l’achat de crédits carbone — ces contrats par lesquels on atténue son empreinte carbone en payant un organisme pour qu’il investisse dans des initiatives d’énergies renouvelables ou de reforestation. 

Le plus gros chantier du programme consiste à réduire considérablement les émissions de GES des arénas : 70 % de l’empreinte carbone de la LNH est imputable à la consommation d’énergie de ces bâtiments. Or, la grande majorité des arénas n’appartiennent pas aux équipes. La ligue devra montrer l’exemple.

À Montréal, le Groupe CH, propriétaire des Canadiens et du Centre Bell, a été avant-gardiste dans l’adoption de solutions environnementales efficaces, selon Omer Mitchell. « Ils sont les premiers à avoir eu une initiative de développement durable. » 

Cette initiative, c’est le programme Vert le but !, créé en 2007. Le Centre Bell, qui a été le premier aréna de la ligue à remplacer ses 25 000 lumières par des lampes à DEL, est encore à ce jour le seul à utiliser des surfaceuses électriques et à recycler son eau pour faire sa glace. « L’été dernier, 10 000 arbres ont été plantés pour aider à la compensation carbone de l’équipe », raconte Daniel Trottier, vice-président directeur du Groupe CH. Un certain nombre d’entre eux ont été mis en terre pour perpétuer la tradition favorite des employés du club, celle du bâton cassé. Pour chaque palette brisée, le Canadien plante une dizaine d’arbres !

Le jour de notre visite, le Canadien s’apprête à affronter ses rivaux historiques, les Maple Leafs de Toronto. Assis près de la patinoire sur laquelle deux surfaceuses préparent la glace, Daniel Trottier se tient très droit dans son chic costume marine. Le vice-président est fier de souligner les actions environnementales du club. « Tous les produits de nettoyage sont biodégradables, ainsi que la peinture qu’on utilise sur la glace. Quand il n’y a pas d’événements, l’eau des 587 toilettes et urinoirs du Centre Bell est coupée, même chose avec l’éclairage », énumère-t-il de sa voix posée.  

Les pailles et 90 % des contenants sont compostables. Et en 2018, pour éviter le gaspillage alimentaire, plus de 130 000 repas ont été offerts à la Maison du Père et à la Tablée des Chefs, ajoute Daniel Trottier.

Ce soir-là, alors que 21 362 personnes sont attendues, des bacs sont bien visibles dans chaque coin de l’aréna : bleus pour les canettes, verts pour le recyclage, orange pour le compostage. « Tout est mis en place, mais en pratique, ce sont les visiteurs qui décident », rappelle Daniel Trottier. Et trop souvent, les amateurs ne se donnent pas la peine de jeter les restes de leurs hot-dogs tout garnis au compostage ou leurs canettes de bière dans le bac bleu. Le Canadien a dû prévoir une équipe de nuit affectée au tri. Quand les derniers visiteurs quittent l’aréna, des employés s’affairent dans le sous-sol : toutes les poubelles sont vidées et leur contenu est séparé correctement avant d’être envoyé dans les centres adéquats, assure Daniel Trottier.

Le club Canadien fait un bel effort, salue Karel Mayrand, directeur général de la section Québec et Atlantique de la Fondation David Suzuki. Cet amateur de hockey connaît bien le sujet : quand la Fondation a signé une entente avec l’Association des joueurs de la LNH en 2007 pour compenser les GES de leurs voyages en avion pendant deux ans, c’est Planetair, l’organisme spécialisé en crédits carbone qu’il a cofondé, qui a fourni les compensations. Karel Mayrand est ravi des efforts que l’équipe du Canadien investit en matière de lutte contre les changements climatiques, surtout dans une ville comme Montréal, qui perd ses patinoires extérieures à cause du réchauffement de la planète. En janvier 2018, par exemple, la « mythique » patinoire naturelle du lac aux Castors, sur le mont Royal, qui datait des années 1930, a été définitivement fermée en raison des aléas de la météo.

Pour aller plus loin dans sa démarche de diminution de son empreinte carbone, le milieu du hockey doit abandonner ses réflexes conservateurs, selon Karel Mayrand. « Il faudrait que les joueurs prennent la parole. Qu’ils utilisent leur notoriété pour aborder le sujet de l’urgence climatique. »

Certains joueurs ont peur de ne pas être assez informés pour porter une voix authentique et solide, dit Omar Mitchell, de la LNH. « Ils pensent qu’ils doivent tout savoir du sujet, ils sont inquiets des critiques potentielles concernant la taille de leur maison ou le fait qu’ils conduisent un VUS », explique-t-il avant de mentionner que la ligue met en place des programmes pour aider les joueurs à en apprendre plus sur les changements climatiques. 

Karel Mayrand estime que la LNH est devant un dilemme : ses équipes tirent des millions en revenus des publicités de marques énergivores. « C’est un peu comme si les équipes de la ligue se retrouvaient à avoir une politique pour contrer l’obésité infantile et qu’elles se faisaient commanditer par McDo. D’ailleurs, elles sont commanditées par McDo ! »

L’environnementaliste suggère que les Canadiens de Montréal consacrent un jour spécial à la Terre et à l’urgence climatique. « Le problème, c’est que le Jour de la Terre, c’est le 22 avril, et c’est rare que le Canadien se rende jusque-là », ajoute-t-il en riant, rappelant que le club a été exclu des séries éliminatoires trois fois dans les quatre dernières années.

Le hockey est un symbole de ce qui pourrait disparaître avec les changements climatiques, et la LNH doit montrer au reste du monde du sport ce qui peut être fait, affirme Omar Mitchell. « Nous sommes encore au commencement d’un long voyage de développement durable, cela ne va pas se régler dans 5 ou même 10 ans, mais on y travaille fort. Et les équipes comme le Canadien vont montrer l’exemple aux autres. »

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