Il faut faire encore plus pour le climat, monsieur Biden 

Le plan Biden a beau être le plus gros investissement climatique américain jamais vu, il s’agit d’un compromis, explique notre collaboratrice Caroline Brouillette.

Susan Walsh / AP Photo / La Presse Canadienne ; montage : L’actualité

L’auteure est directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada.

Fin juillet, la sénatrice démocrate Tina Smith s’est exclamée sur Twitter : « Holy Shit. Stunned. » Ça décrivait bien l’état d’esprit ambiant à l’annonce de l’entente-surprise entre Chuck Schumer, leader de la majorité démocrate au Sénat, et son collègue Joe Manchin, au sujet du grand plan du président Joe Biden sur le climat et la santé.

À peine quelques jours plus tôt, Joe Manchin — dont la famille a fait fortune dans l’industrie du charbon — avait mis fin à 18 mois de difficiles négociations sur ce projet de loi phare de l’administration Biden, sans lequel l’atteinte des objectifs climatiques des États-Unis devenait pratiquement impossible. Étant donné la très mince majorité démocrate au Sénat — une voix seulement — et le refus des républicains de collaborer, le président Biden avait concédé la défaite. Un revers d’autant plus lourd qu’à quelques mois des élections de mi-mandat, la conjoncture favorable pour passer une telle loi, alors que les démocrates contrôlent la Maison-Blanche, la Chambre des représentants et le Sénat, risquait de se terminer.

Quel revirement donc lorsque les détails de l’Inflation Reduction Act of 2022 (IRA) — négocié en catimini, dans le sous-sol du Capitole — ont commencé à être communiqués. Le projet de loi promet 369 milliards de dollars américains en investissements climatiques, dont des incitatifs pour les industries éolienne, solaire et géothermique, et des batteries pour accélérer la transition vers l’électricité propre. Ces incitatifs seront plus importants pour les entreprises qui se conformeront à des standards élevés en matière de respect de la main-d’œuvre. 

L’IRA propose aussi des crédits d’impôt à l’achat de véhicules électriques construits en Amérique du Nord — neufs et d’occasion —, des rabais pour l’électrification d’appareils ménagers et l’efficacité énergétique des bâtiments, et des fonds pour réduire les émissions de méthane et protéger les sols dans le secteur de l’agriculture, pour la restauration des forêts et la conservation des terres. L’IRA comprend également au moins 60 milliards de dollars d’investissements pour la justice environnementale, par l’entremise d’une variété de programmes qui réduisent la pollution et rendent les infrastructures zéro émission plus abordables et équitables, particulièrement pour les communautés racisées à faible revenu. On y trouve aussi l’extension d’un fonds pour soutenir les travailleurs du charbon souffrant de la pneumoconiose des mineurs. Et c’est un impôt minimal de 15 % sur les sociétés qui font plus d’un milliard de dollars de profits par année qui financera ces investissements.

Plusieurs analystes ont modélisé l’impact de ces mesures sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), et il est substantiel. Energy Innovation, un groupe d’experts indépendants en politiques climatiques, situe ces réductions de 37 % à 41 % sous les niveaux de 2005 d’ici 2030. Cela rapprocherait les Américains de la cible qu’ils se sont fixée en vertu de l’Accord de Paris, soit de diminuer les émissions de 50 % à 52 % d’ici 2030. (Selon le US Climate Action Network, un réseau d’organisations luttant contre les changements climatiques, les États-Unis devraient, afin de fournir leur juste part d’efforts pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, réduire leurs émissions de 70 % d’ici 2030, et augmenter considérablement leur contribution au financement des actions climatiques internationales.)

Le plan Biden a beau être le plus gros investissement climatique américain jamais vu, il s’agit d’un compromis. Dans les mots de la représentante progressiste au Congrès Alexandria Ocasio-Cortez, « si l’on doit passer par Manchin, il faudra donner quelque chose en retour ».

D’abord, l’IRA est une version édulcorée du projet de loi initial, Build Back Better, dont les investissements dans la lutte contre les changements climatiques s’élevaient à 555 milliards. De plus, il ne couvre pas tout — par exemple, l’aménagement du territoire, outil important pour restreindre l’étalement urbain notamment, y est largement absent — et manque de direction. Car ce qui reste est le résultat de négociations politiques, et non d’une réflexion sur la manière la plus juste et la plus efficace de décarboner l’économie américaine. On y trouve une panoplie d’incitatifs financiers visant à susciter des investissements dans le secteur de l’énergie propre, mais pratiquement pas de réglementation.

Ensuite, le plan contient des pilules empoisonnées. Parmi celles-ci, une disposition qui rend le déploiement de l’énergie éolienne et solaire sur les territoires fédéraux conditionnel à la délivrance de permis pour exploiter des concessions pétrolières et gazières, et impose des ventes de licences d’exploitation pétrolière et gazière extra-côtière dans le golfe du Mexique et en Alaska. En parallèle, des discussions ont cours entre Joe Manchin et Chuck Schumer sur une réforme législative qui pourrait donner l’aval au projet de pipeline Mountain Valley, une infrastructure de transport du gaz de la Virginie-Occidentale (l’État de Manchin) vers la côte Est.

Ces pilules empoisonnées ont un goût très amer, parce que dans un contexte d’urgence climatique, échanger des investissements dans les énergies propres contre le déploiement de projets fossiles n’est pas garant d’une décarbonation. Mais aussi parce que ce sont des communautés déjà marginalisées — personnes racisées et Autochtones — qui sont au front des impacts sur la santé et sur les territoires de ces nouvelles activités fossiles, ce qui reproduit les injustices environnementales auxquelles le plan tente de répondre par ses investissements. 

Ce compromis est surtout représentatif du piètre état dans lequel se trouve la démocratie américaine, puisqu’un sénateur — un baron du charbon — peut à lui seul bloquer l’action climatique d’un pays au grand complet. Un pays où, malgré la surreprésentation du climato-déni dans le discours, 65 % des gens croient que le gouvernement fédéral en fait trop peu pour combattre les changements climatiques, selon le groupe de recherche en politiques publiques Pew Research.

Ce plan, qui doit être approuvé par le Congrès, réussira là où les autres projets de loi climatiques américains, soit la tarification du carbone de Clinton et le système de plafonnement et d’échange d’Obama, ont échoué. Il obligera les États-Unis à prendre leurs responsabilités — du moins partiellement — pour leur contribution disproportionnée à la crise climatique. Ce faisant, ils auront plus de crédibilité pour demander aux autres d’en faire davantage.

Si l’IRA est adopté au cours des prochains mois, les États-Unis risquent de se présenter sur la scène internationale comme les grands sauveurs de la planète. Soyons clairs toutefois : ce projet de loi est un minimum, l’accord possible dans un corps législatif contrôlé par des intérêts fossiles. Comme l’a dit Daniel Aldana Cohen, professeur de sociologie à l’Université de Californie à Berkeley, « l’IRA ouvre de nouveaux terrains de lutte. La plupart des résultats dépendront des batailles ultérieures. » Le projet de loi promet de distribuer de grosses sommes d’argent — aux États et aux villes — autour desquelles les mouvements pour la justice climatique pourront se mobiliser. Il en va de même pour les projets pétroliers et gaziers que l’IRA pourrait accélérer : comme d’habitude, les activistes ont des outils dans leur coffre pour leur résister.

Cela dit, il faut reconnaître que l’IRA aurait été impossible sans les efforts collectifs du mouvement climatique américain, qui au cours des dernières années a réussi à convaincre l’opinion publique, puis le Parti démocrate et l’administration Biden, de faire de l’action climatique l’une des pièces maîtresses de ce gouvernement. Des milliers de personnes ont manifesté leur colère à l’égard de Joe Manchin après son abandon des négociations, l’accusant de léguer en héritage la destruction du climat.

Il en sera de même pour la suite des choses. Ce point culminant peut être considéré comme la fin d’une époque en politiques climatiques américaines. Mais ce n’est pas la fin de la mobilisation pour le climat aux États-Unis, loin de là. L’IRA permet de se battre un jour de plus.

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Il n’y a présentement aucune certitude que l’IRA soit voté par la Chambre des représentants tel quel. Il peut dans le meilleur des cas être amendé, mais le temps presse et les élections de mi-mandat s’en viennent rapidement.

Peu de personnes peuvent prédire que le Congrès à venir soit à majorité démocrate et les deux Chambres pourraient très bien retomber aux mains des républicains, puisque le président Biden n’a pas le vent en poupe, la sanction pourrait être imminente.

En prenant même pour acquis qu’on aille de l’avant avec ce plan. L’élection dans un peu plus de deux ans, d’un nouveau président (ou le retour d’un ancien président) pourrait avoir pour effet de réduire le plan quasi à néant et disons-le honnêtement : 2030, c’est dans pas longtemps.

Je n’ai pas de doute quant au fait qu’il y aura bien une transformation importante du modèle économique mondial pour trouver une réponse au réchauffement de la planète, néanmoins je doute que les cibles soient atteintes de si tôt. Peut-être que c’est d’abord aux habitants de la planètes eux-mêmes d’opter pour des choix plus compatibles avec l’environnement. Et non comme le laisse sous-entendre l’auteure de cet chroniques aux actions des seuls activistes entre les deux pour marquer le tempo.

N’oublions pas que l’argent qui est mis dans la lutte contre les changements climatiques, c’est d’abord l’argent que nous remettons de diverses façons aux divers paliers de gouvernements, la richesse que nous créons et à laquelle nous contribuons… il s’agit d’une légère référence à Henry David Thoreau pour celles et ceux qui n’auraient pas compris.

À un moment, les acteurs politiques suivront, l’intendance suivra également. Reste bien sûr à savoir pour quand. En quelques sortes, c’est la géométrie qu’il faut modifier, plutôt que d’opérer du haut vers le bas, il faut partir du bas pour remonter vers le haut. À moins que tout dépende d’un être suprême qu’on ne voit hélas toujours pas.

– AJOUT :

J’apprenais ce soir que le l’IRA avait été définitivement adopté par le Congrès (en termes identiques par les deux Chambres) ce qui n’est pas banal, le tout en un délai record, en sorte que le président Biden pourra promulguer la loi dès la semaine prochaine.

Ce qui signifie que ce plan peut désormais être mis en œuvre dans les plus brefs délais. Ceci pourra peut-être inciter des électeurs plus progressistes à se déplacer pour voter pour des candidats démocrates lors des prochaines élections de mi-mandat.

On ne peut bien sûr que se réjouir de constater que pour une fois, la classe politique américaine est allée vite en affaire. Il faut espérer donc que tout ceci donne et soit porteur d’appréciables résultats.