La crise de l’imagination

Les incitatifs gouvernementaux et les programmes volontaires ne suffiront pas à atteindre l’objectif de réduction des émissions mondiales de GES d’ici 2030. Il faudra faire preuve d’imagination, et d’audace. 

Jolygon / Getty Images

L’année 2020 aura été celle de la convergence des crises — crises de santé publique, économique, climatique, du logement et racisme systémique… Ces problèmes auxquels nous nous heurtons collectivement aujourd’hui sont injustes, dangereux, complexes, urgents… Or, la réponse préconisée par les gouvernements est loin d’être proportionnelle à la gravité de ces enjeux. 

C’est à cause d’une autre crise : la crise de l’imagination. Celle-ci afflige d’abord et avant tout les décideurs, mais également le discours public. 

Répondre de façon adéquate à des crises d’une telle ampleur nécessite de repenser ce que nous croyions possible et atteignable. Heureusement, des exemples historiques nous aident à nous rappeler que, lorsque nous devons faire face à une urgence, des interventions gouvernementales qui auraient pu nous sembler impossibles deviennent réalité.

On peut d’abord penser, comme l’a méticuleusement documenté le chercheur en politiques publiques Seth Klein, à la participation massive du gouvernement canadien dans l’économie pendant la Deuxième Guerre mondiale. Pour soutenir la contribution du Canada aux forces alliées, pas moins de 28 entreprises de la Couronne ont été mises sur pied afin d’assurer la coordination de certains secteurs et de répondre aux besoins en fournitures et munitions — des technologies de radar aux moteurs à réaction en passant par les polymères. De nouvelles agences ont été créées pour contrôler les coûts et l’offre des matériaux nécessaires à la production de guerre, et plus de 300 000 Canadiens ont suivi le Programme de formation d’urgence en temps de guerre, pour servir dans les industries concernées ou les forces armées. C’est l’économie au complet qui a été mise au service de la lutte contre l’Axe.

Ensuite, dans son plus récent livre, la professeure Mariana Mazzucato, directrice de l’Institute for Innovation and Public Purpose, au University College de Londres, utilise le programme Apollo de la NASA pour présenter les leçons de ce type de « mission économique ». Ce programme de l’ordre de 283 milliards de dollars américains (en dollars d’aujourd’hui) a non seulement permis à l’humain de mettre les pieds sur la Lune, mais a aussi catalysé l’innovation dans plusieurs secteurs — celui de l’aéronautique, mais également ceux des matériaux et de l’énergie renouvelable —, ce qui a eu pour effet de créer des milliers d’emplois et de renforcer les compétences et le savoir-faire de la fonction publique. 

L’élaboration de vaccins contre la COVID-19 est un autre cas. Ce sont plus de 12 milliards de dollars américains issus des fonds publics qui ont été investis dans la recherche et le développement, les essais cliniques et la production de six vaccins (Pfizer, Moderna-Lonza, AstraZeneca-Oxford, Johnson & Johnson, GlaxoSmithKline-Sanofi Pasteur et Novavax-Serum). Réussir à mettre au point des vaccins en un an n’est pas arrivé par hasard : la pandémie a créé un besoin évident et urgent, qui a stimulé la coordination du secteur public et des investissements privés, le tout en bâtissant sur des années de recherche et développement. Il faudra toutefois faire beaucoup plus pour que cette mission soit mise au service du bien commun, que les vaccins soient accessibles à tous, partout dans le monde, et ce, gratuitement — plutôt que ce soient les profits des sociétés pharmaceutiques qui soient optimisés. 

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Ces exemples nous ouvrent l’esprit sur ce que les gouvernements peuvent accomplir lorsqu’ils décident de jouer un rôle de premier plan dans la résolution de problèmes. Si nous n’avons pu envisager des projets collectifs d’une telle ampleur pour répondre adéquatement à la convergence des crises, c’est en grande partie à cause des œillères du néolibéralisme, l’idéologie dominante des 30 dernières années. Celle-ci nous a empêchés d’envisager un rôle de l’État qui irait au-delà de l’imposition du cadre légal nécessaire au fonctionnement des marchés et de la correction des échecs de ces derniers. Ces mêmes œillères nous ont empêchés d’imaginer une intervention gouvernementale qui viserait plutôt à façonner les marchés, en fournissant du financement public sur l’ensemble de la chaîne d’innovation ; en adoptant des politiques visant à créer de nouveaux écosystèmes technologiques et industriels ; et en mettant sur pied des institutions jouant les rôles d’entrepreneur et d’investisseur principal, désireuses et capables de prendre des risques extrêmes indépendamment du cycle d’affaires. Cette approche proactive permet d’anticiper les transformations économiques et de contribuer à les orienter en réponse aux besoins sociétaux, qu’ils soient régionaux, provinciaux ou nationaux, plutôt que de les subir passivement, en mettant à risque emplois et cohésion sociale, santé et sécurité des collectivités. 

Nulle part n’est-ce plus visible que lorsque vient le temps d’analyser la réponse de nos gouvernements à la crise du climat. Effectivement, malgré des investissements historiques en ce sens dans le budget fédéral déposé en avril et un nouveau plan climatique, on n’aura pas comblé l’écart entre ce que la science demande et les politiques mises en place. Il en va de même pour la réponse du gouvernement du Québec : son Plan pour une économie verte est un outil plus complet que ce que proposaient les gouvernements précédents, mais il n’arrive même pas à atteindre les cibles fixées, qui manquent elles aussi d’ambition.  

Pour limiter l’augmentation de la température sous 1,5 °C, les émissions mondiales de GES doivent être réduites de moitié d’ici 2030. Sans exagération, nous devons transformer tous les secteurs de notre économie afin de les affranchir de notre dépendance aux énergies fossiles.

Il s’agit d’une occasion monumentale et d’un défi colossal, dont il ne faut pas minimiser la complexité ni la difficulté. Pour atteindre nos objectifs, il faudra agir au-delà des mesures incitatives et des programmes volontaires, qui ne suffiront pas. Il faudra faire preuve d’imagination, d’audace et de proactivité.

Nous avons besoin d’une intervention dans l’économie qui diffère de ce à quoi nous avons été habitués dans les dernières années, à l’aide d’une réglementation robuste et d’une stratégie industrielle axée sur une mission de bien commun, celle de décarboniser l’économie de façon juste et inclusive. Les investissements climatiques des gouvernements devront être substantiellement bonifiés. Selon l’éminent économiste Nicholas Stern, c’est 2 % du PIB qui devrait être alloué à l’action climatique, soit 40 milliards de dollars. Le Centre canadien de politiques alternatives évalue que c’est plutôt 0,25 % du PIB du pays qui a été affecté à ces dépenses dans le budget d’avril.

Nos plus grandes initiatives collectives ont fait appel à notre audace et à notre créativité. Pour répondre adéquatement à la crise du climat, il faudra d’abord faire face à la crise de l’imagination. Parce que penser à l’extérieur du cadre établi générera des solutions possibles et réalistes. Et parce que, tout simplement, l’ampleur des défis à relever ne nous laisse pas le choix.


Caroline Brouillette est analyste des politiques pour les campagnes domestiques et communautés francophones de Climate action network Canada. Précédemment, elle était analyste des politiques climatiques à Équiterre.

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