La guerre du sable aura-t-elle lieu ?

Pour nous, ce sont des plages. Mais pour les développeurs et le crime organisé, c’est de l’or en barre destiné à assouvir notre faim boulimique de béton.

Photo : Marcin Jozwiak / Unsplash

Après l’eau, le sable est la ressource naturelle la plus consommée sur terre. La demande mondiale pour le sable et le gravier atteint entre 40 et 50 milliards de tonnes par an selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). La rareté de ces ressources pourrait mener à une pénurie à l’échelle mondiale. Le seul moyen de l’éviter passe par une meilleure gouvernance de l’extraction et de l’utilisation du sable.

Le sable nécessaire à la fabrication des fioles dans lesquelles on stocke les vaccins fait exploser la demande mondiale. Celles-ci manquaient avant même que la recherche d’un vaccin contre le nouveau coronavirus n’annonce des besoins supplémentaires.
Du Maroc à la Floride en passant par d’autres régions célèbres pour leurs plages, le commerce du sable alimente des conflits. Mais ce sont surtout l’urbanisation et la demande associée en béton, remblai, asphalte et verre qui gonflent la demande en sable plus que toute autre activité. D’ici 2030, le nombre de citadins passera de 4,4 à 5,2 milliards de personnes, faisant les beaux jours des secteurs mondiaux de la construction et du béton. Ceux-ci carburent au sable.
Les perspectives de ce marché suscitent l’intérêt — et l’avidité — d’entrepreneurs, du crime organisé et d’autres acteurs économiques. Le secteur est aussi reconnu pour exploiter de la main-d’œuvre bon marché et les impacts environnementaux qu’il engendre, incluant une destruction généralisée des habitats naturels et l’érosion des côtes, des berges et des deltas.

Violences et précarités

Les conditions de travail des mineurs de sable varient considérablement. Au Cambodge et dans le sud-ouest de la Chine, les mines de sable, très mécanisées, créent peu d’emplois pour les populations locales. Au Népal, l’extraction se fait à la main et chaque mine emploie des centaines de personnes. Au Myanmar (Birmanie), les ménages riverains travaillent dans de petites exploitations artisanales.

Les mines de sable sont souvent dangereuses. Les noyades de mineurs qui plongent sous l’eau pour récolter le sable sont fréquentes. Des centaines de mineurs, de militants, de journalistes, de policiers, et de cadres locaux sont assassinés chaque année en lien avec le sable.

Des travailleurs sur une barge de sable près de Phnom Penh, Cambodge. Photo : Lukas Van Arragon

Une panoplie d’acteurs, dont certains issus du crime organisé, est impliquée dans la filière du sable. Des criminels chassent les dépôts de sable à draguer, potentiellement équipés de technologies militaires pour brouiller les balises GPS de leurs navires. Des « mafias du sable » sévissent en Inde et probablement dans 70 autres pays où elles contrôlent les mines et districts adjacents.

Nous savons qu’exploitation du sable et violence vont souvent de pair. Cependant, les ramifications et le fonctionnement de ce secteur en bonne partie interlope demeurent méconnus. La culture du secret qui entoure l’extraction du sable dissimule les flux financiers en amont et en aval de cette activité, de même que les obstacles et résistances qui sont déployés pour nuire aux efforts visant à réglementer le secteur et à améliorer sa gouvernance.

Gaz à effet de serre et disparition des terres

L’exploitation non durable ou illégale du sable des écosystèmes marins, côtiers et fluviaux a des impacts environnementaux importants, incluant les émissions de gaz à effet de serre et la disparition des terres. Tout porte à croire que la situation continuera de se dégrader, mais les données incomplètes, et souvent contradictoires, sur l’extraction et le commerce du sable nous empêchent de bien évaluer l’ampleur et la géographie des impacts présents et futurs.

Commerce mondial du sable, tel que rapporté par les pays exportateurs et importateurs. Source : UN Comtrade
Les données sur le commerce du sable cambodgien sont probantes. De 2007 à 2016, Singapour a déclaré avoir contracté le tiers de ses importations de sable au Cambodge, soit 80,2 millions de tonnes. Les registres commerciaux cambodgiens mentionnent plutôt que 2,77 millions de tonnes ont été exportées vers la Cité-État, masquant l’importance de ce produit pour le développement du pays. La demande en infrastructures dope la croissance du secteur du béton, dont les différentes filières sont responsables de 8 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone.
L’exploitation et l’utilisation du sable sont intimement liées à notre avenir climatique. L’inverse est aussi vrai : en témoigne l’intérêt que la fonte de la calotte glaciaire du Groenland et que les sédiments qu’elle libère massivement suscitent. Des scientifiques ont également démontré le lien entre l’exploitation du sable et l’instabilité des berges du Mékong, du Yangtze et d’autres grands fleuves. En plus de causer de l’érosion, le dragage fluvial altère l’hydrographie des cours d’eau et ravage les habitats aquatiques, de même que la faune et la flore qu’ils abritent.
Érosion des berges du Mékong, Cambodge. Photo : Lukas Van Arragon

Au Myanmar (Birmanie), les agriculteurs riverains voient leurs terres disparaître au rythme de l’intensification de l’exploitation du sable. Dans le Delta du Mékong, le bruit des dragueuses perturbe la disponibilité des ressources halieutiques dont dépend la survie des pêcheurs, et toujours plus de maisons et de routes s’effondrent dans les rivières et canaux.

Mobiliser autour d’un agenda du sable

Le rapport 2019 du PNUE sur la gouvernance du sable souligne le besoin urgent d’accroître la transparence des chaînes de valeur du sable, et de responsabiliser les acteurs qui y participent. Il s’agit d’un appel important pour l’élaboration d’une meilleure gouvernance du sable. Il est essentiel d’établir des mécanismes mondiaux de gouvernance pour ce secteur.

Aborder efficacement les crises du sable et du climat nous impose de modifier la façon dont nous construisons nos villes. À l’aube des plans de relance économique post-COVID-19 et d’une probable accélération mondiale des chantiers d’infrastructures, nous devons nous demander pourquoi le béton occupe une telle place dans nos vies urbaines. Nous devons adopter des matériaux de construction moins nuisibles, et promouvoir des innovations comme le bio-béton et les géopolymères, à défaut de quoi notre monde croulera sous le poids de nos châteaux de sable.

Pour mobiliser et conscientiser la population aux défis liés à l’exploitation du sable, les chercheurs et militants peuvent mettre l’accent sur des récits qui insistent sur la crise climatique ou d’autres dimensions écologiques. Ce faisant, ils pourraient souligner les liens entre le dragage du sable et les glissements de terrain ou la pollution aquatique, ou entre le remblaiement et la destruction des milieux humides.

La dénonciation des conditions de travail qui prévalent dans certaines mines de sable ou des liens entre l’extraction de cette ressource et le financement de groupes politiques pourrait aussi engendrer une plus grande prise de conscience populaire. Nous devons enquêter sur les façons dont le secteur repose sur l’exploitation de la main-d’œuvre bon marché et des flux financiers fébriles potentiellement destinés à recycler les profits d’activités frauduleuses.

L’élaboration d’un agenda pour une gouvernance du sable guidée par l’amélioration des conditions de travail et les impératifs environnementaux nous permet d’aspirer à un avenir plus vert, et plus juste.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

Les commentaires sont fermés.

La guerre du sable aura-t-elle lieu ?
J’en apprends tous les jours en lisant les articles de L’Actualité.
Dont celui-ci.
Heureusement que vous indiquez de petites pistes de solutions…
La Vie, si belle, semble de plus en plus difficile à vivre – et c’est bien triste :o(

Je ne suis pas un connaisseur,mais il me semble ,que sur la planète,il y a plusieurs déserts de sable.Pourquoi le prendre sur les plages ou dans la mer?