Le boum pandémique de l’agriculture soutenue par la communauté

Les abonnements aux paniers des fermiers de famille ont explosé dans la dernière année. Croissance normale ou bulle éphémère ?

Photo : Fertnig / Getty images

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, la question de l’autonomie alimentaire a refait surface avec une plus grande acuité. Déjà, il y a un an, la FAO (Food and Agricultural Organization) s’inquiétait d’un bouleversement de la chaîne alimentaire mondiale en raison de cette crise sanitaire. Au Québec, la dépendance aux importations, particulièrement celles des États-Unis, pose un vrai enjeu de sécurité alimentaire.

Selon les sources, c’est entre 35 % et 51 % des aliments consommés au Québec qui proviennent d’ici. Le gouvernement en appelle à la responsabilité des consommateurs pour encourager le produit local, notamment par l’initiative du Panier bleu.

Les petits maraîchers n’ont pas attendu le coup de sifflet de l’État pour travailler vers l’autonomie alimentaire. Et cette année plus que jamais, leur engagement a été couronné de succès. Le Réseau des fermiers de famille (RFF), qui vend des paniers directement aux consommateurs, a bénéficié d’une augmentation de 94 % de ses abonnements cette année. Un phénomène que l’on retrouve aussi aux États-Unis.

Cet été et au cours de l’automne, notre équipe du Département d’études urbaines et touristiques de l’Université du Québec à Montréal s’est penchée sur l’agriculture soutenue par la communauté (ASC) à Montréal. L’objectif était d’observer et de caractériser les points de livraison, où agriculteurs et abonnés se rencontrent chaque semaine durant la saison des récoltes.

Les visites de ces lieux nous ont permis de tâter le pouls des activités, de manière à comprendre les effets de la pandémie et des restrictions sanitaires sur l’ASC à Montréal.

Le mois de septembre est savoureux pour les abonnés du Réseau des fermiers de famille.(Photo : D.R.)

Une communauté alimentaire

Avec l’agriculture soutenue par la communauté, le consommateur achète d’avance à un producteur sa part des récoltes pour la saison. Il offre ainsi au fermier une assurance de revenus dès le début de la saison et s’engage à partager les aléas du maraîchage (météo, insectes nuisibles, etc.). En contrepartie, il s’assure un panier hebdomadaire de légumes frais.

Fonctionnement pratique de l’ASC. Plusieurs formules existent : on peut choisir des légumes à hauteur de la somme hebdomadaire prévue ou récupérer un panier au contenu prédéfini. (Source : Réseau des fermiers de famille)
Ce modèle favorise une certaine « éducation alimentaire » pour les abonnés. Ils bénéficient d’informations de première main quand ils discutent avec les agriculteurs : réalités du métier, conservation, recettes. De nombreuses exploitations produisent du contenu pédagogique ou documentent l’actualité de la ferme par des blogues ou des infolettres. Certains agriculteurs réalisent même des vidéos ou des balados.

Les points de livraison où se rencontrent familles et fermiers demeurent un espace privilégié de communication qui permet de créer une communauté alimentaire réelle.

Un fermier tend une botte de carottes à un enfant d’une famille abonnée, venue à vélo.
Lancé en 1995 sur l’initiative d’Équiterre, le Réseau des fermiers de famille met aujourd’hui en contact 132 fermes avec plus de 20 000 familles. Depuis 2020, c’est la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique (CAPÉ) qui gère le Réseau.

En période estivale, on compte plus de 500 points de livraison, principalement concentrés dans le sud de la province. Près d’un cinquième sont situés sur l’île de Montréal. Dans le cadre de notre étude, plus de la moitié de ceux-ci ont été visités.

Croissance normale ou bulle éphémère ?

Plus de 90 % des fermes de notre échantillon ont vu leurs abonnements augmenter cette année, dans certains cas du simple au double. Nombreuses sont celles qui ont dû clore les inscriptions au début de l’été, alors qu’elles pouvaient demeurer ouvertes pendant toute la saison auparavant.

En revanche, beaucoup de nouveaux abonnés sont vraisemblablement arrivés par conjoncture et non par conviction. Les fermiers estiment que le climat d’incertitude actuel renforce l’intérêt pour le produit local. Mais ils observent des comportements en décalage avec la solidarité cultivée dans l’ASC. Une agricultrice nous a raconté qu’un client lui avait demandé de rompre son engagement, parce qu’« il y avait de la terre sur les carottes ». Les fermiers s’interrogent sur le taux de réabonnement à anticiper.

En cette année de pandémie, de nouvelles logistiques de livraison alourdissent une organisation qui est déjà compliquée en temps normal. Pour les abonnés récents, elles pourraient fragiliser leur intérêt pour les saisons à venir. En effet, les files d’attente systématiques et la distanciation ont remplacé la proximité sociale et les interactions. Pour éviter les manipulations de légumes, certaines fermes ont mis des pinces, désinfectées entre chaque utilisation, à la disposition des abonnés ; et les sacs en plastique permettent de préparer des portions, au grand désarroi des fervents du « zéro déchet ».

Une longue file d’attente se forme au parc Le Prévost, avenue Christophe-Colomb. (Photo : D.R.)

Un manque de fermes

Si l’engouement pour l’ASC devait se maintenir, la demande pourrait dépasser l’offre du Réseau. En effet, près de la moitié des fermes de notre échantillon déclarent ne pas vouloir accepter de nouveaux abonnés, afin de respecter leur capacité productrice. Les appels du gouvernement à consommer localement finiront par sonner creux si, en parallèle, il n’agit pas assez pour encourager la production.

Que les petits maraîchers québécois soient établis ou en devenir, leur contribution à l’autonomie alimentaire de la province est limitée, entre autres, par un accès restreint à la terre. Selon un rapport de 2020 du ministère de l’Agriculture, l’essentiel des terres agricoles sert à nourrir du bétail. De plus, les maraîchers qui veulent se lancer ou étendre leurs cultures sont en concurrence avec les citadins, qui investissent de plus en plus la campagne.

Les villes doivent s’impliquer davantage

À l’échelle urbaine, favoriser l’ASC pourrait passer par une plus grande implication des villes dans la recherche de lieux pour la collecte.

Une fermière aidée de bénévoles déploie le chapiteau. Elle a trouvé ce point de livraison en téléphonant à l’arrondissement, qui a fait le pont avec l’organisme responsable de cette friche urbaine aménagée en parc de ruelle.
À ce jour, on constate que seulement 3 des 52 lieux étudiés sur l’île ont bénéficié d’un appui de la Ville. Un endroit accessible, verdoyant et pourvu de tables à pique-nique est invitant. Il apporte à la livraison une dimension sociale importante pour l’ASC. Peut-être le Réseau pourrait-il collaborer avec la Ville dans son effort de recherche d’emplacements, voire, un jour, dans la création d’aménagements urbains destinés à cet usage ?

La majorité des fermiers dégotent leur point de livraison eux-mêmes ou avec l’aide du RFF. Parfois, un bout de trottoir fait l’affaire.

On pourrait, par exemple, aménager des configurations propices (sentiers, tables, ombrage, accès) dans des parcs ou dans des lieux d’animation estivaux. L’objectif est de faciliter le travail de fidélisation pour les fermiers et fermières du Réseau, et de permettre aux citadins de se procurer un panier de légumes frais, dont ils connaissent la provenance.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.