Le château suspendu

La nature frappe là où nous sommes vulnérables. Elle éternue et l’humanité entière attrape la COVID-19. Nous ne pouvons plus faire comme si on vivait dans une BD, croit l’environnementaliste Karel Mayrand.

Photo : L'actualité

L’auteur est directeur général pour le Québec et l’Atlantique de la Fondation David-Suzuki.

Je devais avoir huit ou neuf ans. J’avais mis la main sur une bande dessinée qui avait secoué mon monde en me plaçant pour la première fois devant une impasse de la logique. Dans cet album de la série Philémon dessiné dans un style psychédélique tendance LSD — ce qui suffisait déjà à causer un certain malaise dans ma tête d’enfant —, on entrait dans un château suspendu. Un personnage demandait à un certain moment : « Suspendu à quoi ? » « Mais à rien, bien sûr. » Mon cerveau avait explosé.

Ce château suspendu est une splendide métaphore du monde dans lequel nous avons vécu jusqu’à la mi-mars. Notre économie est suspendue au vide, comme si le monde naturel qui l’entoure et la soutient n’existait pas lui-même. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les ressources s’épuisent ? Peu importe, la Bourse bat des records. Des superordinateurs transigent par fibre optique des produits financiers virtuels que seuls des algorithmes puissants peuvent comprendre, tout cela pendant que le monde réel disparaît. Nous vivons dans La Matrice des soeurs Wachowski.

Puis, un jour, un virus microscopique coupe le fil et le château est en chute libre. Et nous sommes rappelés à la seule vérité objective qui soit : l’être humain est un animal, totalement dépendant du monde naturel qui l’entoure. Depuis l’antiquité, la nature se charge de nous rappeler périodiquement que nous lui appartenons et non l’inverse. L’Ancien Testament et les récits de nombreuses cultures sont peuplés de pestes, de sauterelles, de déluges, de continents engloutis. La nature frappe là où nous sommes vulnérables. La nature éternue, l’humanité entière attrape la COVID-19.

Dans une entrevue au Guardian, la directrice générale du Programme des Nations unies pour l’environnement, Inger Andersen, affirme que la pandémie de COVID-19 n’est qu’un coup de semonce et que les pressions que l’humanité inflige aux milieux naturels favorisent le développement et la dissémination de pathogènes. En somme, notre civilisation joue avec le feu en continuant d’appauvrir la biodiversité et de dérégler le climat.

Des études démontrent déjà que jusqu’à 75 % des nouveaux virus trouvent leur origine chez la faune sauvage. Les mécanismes qui mènent au transfert de ces pathogènes chez l’humain sont multiples, les plus directs étant le transfert d’une espèce à l’autre et la contamination d’humains dans des marchés où se côtoient des animaux sauvages et de la production vivrière. C’est ce qui s’est vraisemblablement produit avec la COVID-19 dans un marché de Wuhan. Pour Thomas Gillespie, du Département de sciences environnementales de l’Université Emory à Atlanta, ces marchés sont un terreau parfait pour la transmission de pathogène d’une espèce à l’autre, puisqu’on y trouve une forte concentration d’espèces soudainement en contact avec des humains. Kate Jones, du University College de Londres, affirme de son côté que le marché d’animaux sauvages de Lagos, la plus grosse ville du Nigéria, est une bombe nucléaire à retardement.   

Il serait facile de nous contenter de démoniser ces marchés, qui sont malheureusement essentiels à la subsistance et à la sécurité alimentaire de populations parmi les plus pauvres au monde. Mais la problématique est plus complexe qu’elle n’y parait. Et elle met en cause l’ensemble de nos rapports à notre environnement, et plus particulièrement à la destruction de milieux naturels. Jean-François Guégan, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique en France, explique qu’aux quatre coins du monde nous avons développé des zones d’élevages entre les milieux urbains et les milieux naturels. Ces milieux sont des passerelles qui permettent aux pathogènes de muter et de s’attaquer ensuite aux populations les plus vulnérables de la planète, souvent entassées dans des bidonvilles dans des conditions sanitaires catastrophiques.

Mais au-delà de ces zones tampons et des marchés qui constituent des voies de transfert des pathogènes vers l’humain, c’est l’appauvrissement global de la biodiversité et le rétrécissement des milieux naturels qui sont en cause dans la multiplication des virus d’origine animale. David Quammen, auteur du livre Spillover: Animal Infections and the Next Human Pandemic (2013), expliquait au New York Times : « Nous envahissons les forêts tropicales et les autres milieux sauvages, qui abritent tant d’espèces animales et végétales — et au sein de ces créatures, tant de virus inconnus. Nous avons coupé les arbres ; nous tuons les animaux ou les mettons en cage et les envoyons sur les marchés. Nous perturbons les écosystèmes et nous débarrassons les virus de leurs hôtes naturels. Lorsque cela se produit, ils ont besoin d’un nouvel hôte. Souvent, nous le sommes. »

Le rétrécissement, la fragmentation et la perturbation d’habitats naturels ont pour effet d’éroder la biodiversité, d’affaiblir la diversité et l’immunité de certaines espèces et d’accroître les contacts entre des espèces qui se retrouvent confinées dans un espace plus restreint. Ces conditions ouvrent de nouvelles niches pour les pathogènes qui peuvent s’implanter chez de nouvelles espèces et se répandre rapidement au sein de populations à l’immunité affaiblie. Pour Richard Ostfeld, du Cary Institute of Ecosystem Studies à Millbrook, New York, ces conditions favorisent également la prolifération d’espèces comme les rats et les chauves-souris, qui bénéficient des perturbations humaines aux écosystèmes et qui sont d’excellents vecteurs de virus. Conclusion : plus nous perturbons les forêts et les écosystèmes naturels, plus nous nous exposons au danger. Ajoutons au tableau l’impact croissant des changements climatiques qui permettent à certains virus, particulièrement ceux portés par les insectes comme la maladie de Lyme, le virus du Nil occidental ou même la malaria de se répandre sur de nouveaux territoires.

Nous nous trouvons donc face à une pandémie qui trouve son origine dans la destruction généralisée des écosystèmes naturels, la prolifération des espèces vectrices de virus et la multiplication des passerelles permettant leur transfert vers l’être humain. Bien que le risque d’épidémies trouvant leur origine chez les animaux sauvages ait toujours existé, il est aujourd’hui devenu chronique, et il le demeurera tant que nous n’aurons pas rétabli l’équilibre nécessaire entre nos besoins et ceux de la nature.

La bonne nouvelle, s’il en est une dans cette tragédie d’ampleur biblique, c’est que la nature a la capacité de se régénérer pour peu qu’on lui laisse l’espace libre d’interférence humaine. Non, les dauphins ne sont pas de retour à Venise, mais dans le monde la nature vit un moment de répit. Les rôles sont inversés : ce sont les humains qui se retrouvent confinés. Souhaitons que le choc que nous vivons soit salutaire et nous permette de comprendre une vérité toute simple : nous ne pouvons plus vivre indéfiniment dans le mirage d’un château suspendu. Nous ne sommes pas suspendus dans le vide, nous vivons au cœur d’un arbre immense, celui de la vie sur terre, et il faut cesser de le couper. C’est ce que vient nous rappeler brutalement la pandémie de COVID-19.

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3 commentaires
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L’évocation de Philémon par Karel Meyrand me rappelle le temps où je lisais le journal Pilote par où passèrent tellement de bédéistes visionnaires. Impossible de tous les nommer.

Les causes précises de la naissance et de la propagation de la Covid-19 sont à ma connaissance en cours d’investigations. C’est pourquoi nous devons rester prudents sur les conclusions. Quoiqu’il en soit monsieur Meyrand relève des faits qui devraient désormais faire consensus au sein de la population pour orienter nos choix futurs.

La biodiversité, la perte d’habitat pour de nombreuses espèces, la santé des écosystèmes sont autant des facteurs qui bouleversent les équilibres naturels ; cela influe sur les climats ; contribue à la propagation de pathogènes. Certains d’entre eux ont peu d’incidence (voire pas du tout) sur la vie humaine, d’autres sont plus dévastateurs.

J’ajouterai un autre facteur : celui du mode de vie et du comportement des habitants. Si bien sûr les progrès dans le transport devraient être considérés comme un bien ; il faut admettre que les gens cherchent et obtiennent de plus en plus de destinations exotiques et lointaines, le pouvoir d’achat des uns aidant, tandis que le pouvoir des autres stagne.

Avec la catastrophe actuelle, il faut bien relever que ceux qui importent une maladie dans un milieu de vie sont les premiers bénéficiaires de ce style de vie.

Je comprends bien que le tourisme, le tourisme d’affaire, les sommets, congrès de toutes sortes, etc., sont des éléments importants de l’activité économique, incluant des revenus aux pays en voie de développement ; il n’en reste pas moins que le tourisme débridé d’hier est un facteur non négligeable du confinement d’aujourd’hui.

La situation actuelle montre encore l’inégalité des uns et des autres face au confinement et aux risques de transmission du virus. Les risques d’infections communautaires sont plus grands là où la densité des gens augmente et la promiscuité accrue.

Pourtant la réflexion sur l’habitat humain n’est pas d’aujourd’hui. Dès 1933, la « Charte d’Athènes » faisait de l’habitat un facteur prioritaire de la santé globale et non pas un objet de spéculation comme c’est plus que jamais le cas maintenant.

Comment protéger la vie et l’habitat des espèces, s’il n’est pas une politique de l’habitat humain en même temps ?

N’observer que le volet écologique et environnemental ne sera rien tant et aussi longtemps que ne sera pas corrigée la manière dont nous vivons sur cette terre, la façon dont nous la partageons et plus précisément ce que nous faisons pour cette terre pour la rendre à tous points de vue plus habitable pour tous, toutes espèces confondues.

Le château en suspension de Philémon est une allégorie de la Terre sur laquelle nous vivons. Fred, Gébé, Cabu et quelques autres étaient au nombre de ces bédéistes qui croyaient dans les années 70, qu’il y aurait un « an 01 », une sorte de page blanche à partir de laquelle nous pourrions tout redessiner depuis l’oméga.

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Toujours agréable de vous lire Serge. Le changement de notre mode de vie et de certains de nos comportements est impératif.

Cette citation (rapportée par AFP) ne pourrait mieux décrire l’inégalité dont vous parlez : «L’ironie, c’est que cette maladie a été amenée au Brésil par avion, par les riches, mais c’est chez les pauvres qu’elle va exploser», estime Paulo Buss, directeur du centre de relations internationales de la Fiocruz, centre de recherche en santé publique de référence.

@ Fabien Claveau,

Merci beaucoup pour vos commentaires, cela m’encourage à continuer. Vous avez parfaitement bien compris le sens de mes propos. Bénéficiez de toute mon admiration.