Le Québec doit mieux protéger son territoire

Des commerces de proximité qui déménagent dans des centres commerciaux à ciel ouvert bâtis au bord des autoroutes. Des hôpitaux installés en pleine zone agricole. Pourquoi accepter de telles aberrations ?

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L’auteur est professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique. Il se spécialise notamment dans les domaines de l’aménagement du territoire et de la géographie environnementale.

Le Québec est le théâtre d’une série de faux pas qui se répètent sans cesse depuis une cinquantaine d’années. On pense bien sûr à la destruction de terres arables, d’espaces verts ou de milieux naturels, mais aussi à la construction en zone inondable, à la multiplication des autoroutes, à l’étalement urbain et à l’abandon du patrimoine bâti, marqueur de notre histoire et de notre identité québécoise. Bien que plusieurs décisions — souvenons-nous seulement de la saga de l’aéroport de Mirabel — se soient avérées désastreuses, une absence de vision commune et de stratégie persiste dans le domaine de l’aménagement du territoire. La Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, adoptée en 1979, n’a jamais fait l’objet d’une refonte majeure. Quelques politiques ont bien sûr permis de réduire les impacts sur le territoire au fil des ans, mais toujours de façon fragmentée.

La conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, dont le rapport final est attendu au printemps 2022, ainsi que la campagne électorale municipale en cours sont deux excellentes occasions de réfléchir aux orientations que le Québec devrait se donner pour les prochaines décennies. C’est ce que proposent les huit organismes, dont Équiterre et Vivre en Ville, qui ont publié cet été le document La série noire de l’aménagement du territoire pour résumer de manière très concrète une douzaine de mauvaises décisions courantes.

Il est impératif de faire de l’intégrité du territoire et de l’intérêt collectif une priorité pour mieux faire face à la menace des changements climatiques et de la perte de biodiversité, mais aussi pour stopper l’accroissement des inégalités, comme les déserts alimentaires des secteurs vulnérables. Voyons de plus près l’ampleur du chantier à mettre en branle.

Un terroir attaqué de toutes parts

L’exemple des terres agricoles illustre très bien l’actuel manque de cohérence dans la prise de décisions. En 1978, le gouvernement provincial a adopté le projet de loi 90 sur la protection du territoire et des activités agricoles, créant une commission chargée d’examiner tous les projets qui nécessiteraient le dézonage de terres agricoles. Malgré ce cadre législatif, les sols arables du sud du Québec ont continué d’être sacrifiés, au fil des ans, au profit de l’étalement urbain et du développement industriel et commercial, mais au détriment de l’intérêt collectif. Depuis une vingtaine d’années, 34 000 hectares de terres agricoles ont disparu, et ce, malgré leur statut de protection.

Le Québec s’est aussi doté de grandes lignes de conduite, dont l’orientation 10, qui impose aux municipalités régionales de comté (MRC) l’obligation de consolider le développement de leurs services et équipements dans un secteur principal, plutôt que de les éparpiller sur tout leur territoire.

Ces éléments n’ont pas empêché le gouvernement caquiste de donner son aval, en 2019, au projet de schéma d’aménagement et de développement (SAD) de la MRC de Montcalm, dans Lanaudière. Ce faisant, il a autorisé le dézonage de terres agricoles au profit de l’étalement urbain. Malgré l’avis défavorable de trois ministères (Affaires municipales et Habitation ; Transports ; Santé et Services sociaux), le gouvernement a donné le feu vert, par le SAD, au dézonage de 158 hectares de terrains de la zone agricole permanente pour permettre la construction de maisons individuelles détachées sur de grands terrains.

L’installation d’un centre de données de Google à Beauharnois constitue un autre exemple de projet qui a fait diminuer peu à peu la superficie agricole, déjà restreinte, de notre territoire. Nos sols cultivables, principalement situés dans les basses terres du Saint-Laurent, représentent en effet à peine 2 % de la superficie du Québec. Or, les effets de la pandémie ont démontré la nécessité de prioriser la sécurité et l’autonomie alimentaires, ce qui passe inévitablement par la protection de notre patrimoine agricole.

Un territoire morcelé

L’automobile occupe une place centrale dans la façon dont nous avons développé le Québec. Avec Calgary, Montréal et Québec sont les régions métropolitaines qui comptent le plus de kilomètres d’autoroute par habitant au pays. Les autoroutes de navettage et les grands stationnements, par exemple, contribuent à créer des îlots de chaleur, favorisent le ruissellement des eaux et nuisent à l’essor de modes de transport actifs et durables. Nous avons aussi morcelé le territoire au détriment des corridors écologiques si bénéfiques aux espèces qui y vivent.

La destruction des milieux naturels au profit de l’étalement urbain, de l’exploitation des ressources et du développement industriel et économique engendre, dans la seule région de Montréal, une perte évaluée à 235 millions de dollars par année. Cette somme correspond à la valeur économique des « services écologiques », comme la pollinisation ou la protection contre les inondations, que les écosystèmes ne peuvent plus fournir une fois modifiés.

Une conversation cruciale

Bonne nouvelle : si la conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire a été lancée, en janvier 2021, c’est que le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) reconnaît l’importance d’une réflexion approfondie sur la planification et le développement de notre territoire. Des citoyens et de nombreux groupes interpellés par les questions d’urbanisme et d’aménagement du territoire y ont participé, ce qui démontre bien leur intérêt et leur volonté commune d’améliorer la situation.

Après des mois de consultations, les responsables de la conversation en sont à l’étape de la rédaction du rapport. Leurs travaux permettront de déterminer les grandes orientations en vue de l’élaboration d’une Stratégie nationale d’urbanisme et d’aménagement des territoires (SNUAT), dont l’adoption est prévue pour avril 2022. 

Cette démarche est fondamentale puisqu’il est grand temps que, à titre de société, nous mettions en œuvre une stratégie globale qui tienne compte des changements climatiques et de la crise de la biodiversité. Mais au-delà de la SNUAT, nous devrons également nous doter de programmes et de lois qui permettront de concrétiser cette vision et de protéger nos territoires comme il se doit. En tête de liste, pensons à la réforme de la fiscalité municipale qui fait que les municipalités sont très dépendantes des taxes foncières, ce qui les pousse à favoriser le développement urbain et la destruction des milieux naturels, au détriment de leur protection.

La campagne municipale est un bon moment pour interpeller les élus au sujet de l’aménagement du territoire, afin de s’assurer qu’ils en feront une priorité lors du prochain mandat. L’administration municipale constitue en effet une pierre angulaire en matière de développement social, culturel et économique, d’urbanisation et d’aménagement. Les décisions qui y sont prises et le pouvoir d’action qui y est exercé ont un impact réel et concret sur le climat, en plus d’avoir l’avantage d’engendrer des résultats tangibles pour les citoyens.

Cessons de considérer la protection de l’environnement comme un élément contraignant et coûteux. Il faut plutôt la voir comme une occasion d’investissement et d’évitement de coûts (coûts de santé et de protection contre les événements extrêmes notamment), et une façon de préserver non seulement la nature, mais aussi notre bien-être individuel et collectif.

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Pourquoi ne pas construire des habitations ou des serres sur les toits des centres commerciaux, ainsi, on protégerait le territoire, et rendrait utiles ces espaces perdues pour l’agriculture.

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