Les deux solitudes sur le climat

Pour la toute première fois, le dossier climatique a fait l’objet de segments complets lors des débats électoraux d’une campagne électorale fédérale. Or, quand on s’attarde à leur contenu, on constate l’existence de deux conversations totalement différentes.

Montage L'actualité

L’auteure est directrice des politiques domestiques du Réseau action climat Canada.

En français, la discussion semble avoir franchi une nouvelle frontière et ose aborder le sujet précédemment tabou de la dépendance de notre économie aux énergies fossiles. En anglais, on reprend des tropes de l’industrie pétrolière et gazière en introduction des questions.

Un discours pour les francophones…

Lors du débat francophone du 8 septembre, la journaliste Noémi Mercier a lancé le segment sur l’environnement de façon bien sentie et en utilisant l’expression « urgence climatique ». Elle a ensuite rappelé que le Canada venait de traverser un été suffocant et que le pays se réchauffait deux fois plus vite que la moyenne mondiale, ce à quoi la solution n’est rien de moins que « des réductions draconiennes des émissions de gaz à effet de serre ».

Les mots ont un poids, et le fait qu’ils soient prononcés sous les projecteurs du débat des chefs n’est pas anodin. La terminologie utilisée pour évoquer l’état de nos systèmes naturels est importante, autant pour la rigueur journalistique que pour l’exactitude scientifique.

Noémi Mercier a ensuite mis en exergue le fait que les jeunes générations sont celles qui auront à subir les conséquences du réchauffement. Puis elle a donné la parole au désormais célèbre Charles Leduc, 11 ans, dont la question, bien qu’elle paraisse évidente, s’est retrouvée pour la première fois la scène d’un débat électoral national : « Comment réduire l’utilisation d’énergies fossiles ? »

Les réponses des chefs à cette question ont été plus ou moins satisfaisantes (j’ai abordé plus en détail les différentes propositions des partis à ce sujet dans une autre chronique). Mais le fait qu’on nomme enfin ouvertement l’éléphant dans la pièce des politiques climatiques canadiennes que constitue le secteur pétrolier et gazier était une véritable bouffée d’air frais. Cela signale que la conversation sur l’action climatique au Canada est devenue plus mûre et plus honnête — du moins en français.

… et autre chose pour les anglophones

Le lendemain, toutefois, mon optimisme à l’égard de la capacité de notre pays d’avoir cette conversation complexe mais impérative en a pris un coup. Même si le temps alloué à la crise climatique a surpassé celui des autres débats, la prémisse de la première question relative au climat de la modératrice du débat anglophone, Shachi Kurl, m’a laissée bouche bée : « La transition du Canada vers une économie verte dépend des pipelines. À un moment où l’Ontario et le Québec font face à un approvisionnement énergétique incertain avec la ligne 5, ce pays ne peut ni extraire ni distribuer de pétrole au pays […] Lequel d’entre vous est le mieux placé pour faire preuve de leadership sur ces enjeux complexes ? »

L’idée que la transition vers une économie verte dépende de pipelines non seulement est loufoque, mais elle reprend la pensée magique promue par l’industrie fossile, soit que nous pouvons réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en continuant d’augmenter la production de pétrole et de gaz.

Une étude publiée dans la revue scientifique Nature la semaine dernière établit pourtant que, étant très chers à extraire et très riches en carbone, 84 % du pétrole et du gaz canadiens devront rester dans le sol pour limiter la hausse de la température moyenne mondiale à 1,5 °C. Construire plus d’infrastructures qui visent à transporter ces ressources vers les marchés alors qu’il faut cesser l’expansion de la production tient de l’absurde. D’autant plus que la rentabilité financière de ce type de projets d’infrastructures est de plus en plus ténue.

Quelques minutes plus tard, la modératrice du débat anglophone a encore une fois posé une question qui m’a sidérée : « Un Canadien sur quatre ne croit pas que les changements climatiques sont causés par l’activité humaine. Comment pouvons-nous faire de véritables progrès alors que les gens débattent toujours sur le postulat de base ? »

La statistique présentée étonne et semble tout droit sortie des années 1990. Pourquoi ne pas plutôt mettre en avant le fait que cet été, la crise climatique dominait pratiquement tous les sondages interrogeant les Canadiens sur les enjeux qui les préoccupent ? Ou encore le fait que la forte majorité (76 %) des 302 876 utilisateurs de la Boussole électorale de Radio-Canada estiment que le Canada devrait faire plus d’efforts pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre ? Pourquoi ne pas mentionner que selon un sondage Ipsos, 49 % des Canadiens disent que les événements météorologiques extrêmes de l’été les ont rendus plus conscients de l’urgence de lutter contre les changements climatiques ?

Contradictions chez les chefs de parti 

Les leaders politiques ont, eux aussi, modulé leurs propositions selon le public auquel ils s’adressaient. Durant le Face-à-face diffusé à TVA le 2 septembre, Erin O’Toole a affirmé qu’il ne voudrait pas d’un pipeline qui passe par le Québec. Yves-François Blanchet lui a demandé de le répéter pendant le débat des chefs en anglais, O’Toole a refusé.

C’est un fait connu dans le milieu environnementaliste canadien que le Québec bénéficie d’un consensus social enviable sur l’action climatique. C’est sans aucun doute pourquoi Jagmeet Singh a fait sa première annonce climatique, sur l’élimination des subventions aux énergies fossiles, à Montréal et que Justin Trudeau a dévoilé son plan climatique avant le Face-à-face de la chaîne TVA.

Au-delà des choix stratégiques légitimes, on peut se demander si tenir un double discours selon la langue de l’auditoire est au service de l’intérêt public. À un moment où nous avons besoin que toutes les autorités intensifient leurs efforts et travaillent ensemble dans un renouveau du fédéralisme coopératif face à la crise climatique, vendre et présenter différentes versions de l’action climatique selon ses interlocuteurs est inquiétant et contre-productif.

Évidemment, différents publics se soucient de différentes choses ; il est normal de parler aux gens de façon à viser ce qui compte pour eux. Tous les partis, malgré un niveau de sérieux variable dans leurs propositions climatiques, sont loin d’offrir une réponse proportionnelle à la gravité de la crise. Mais ils devraient, au minimum, être honnêtes avec tous les Canadiens quant à l’action nécessaire. Et cela vaut aussi pour les journalistes.

Je me permets finalement une suggestion. Plusieurs débats thématiques secondaires sont organisés au cours d’une campagne, mais l’urgence climatique impose de passer à la vitesse supérieure : que les chefs en discutent pendant deux heures de grande écoute à la télévision. Aux prochaines élections, en plus de continuer à augmenter le temps consacré à ce sujet dans les débats francophones et anglophones, pourquoi ne pas diffuser un débat bilingue, coorganisé par les médias français et anglais, qui porterait uniquement sur la question climatique ? Cela ferait en sorte que les Canadiens soient tous sur la même page, et permettrait que l’enjeu du climat soit abordé avec la profondeur qu’il mérite.

Répondre au commentaire de Manon

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Quelle serait la réaction du Québec si le focus du combat contre les GES devenait celui de fermer les usines d’Airbus? Nous savons tous que les avions polluent beaucoup. Ce serait une autre façon d’attaquer le problème à la source.

Jean-Marie Brideau
Moncton NB

Répondre

Monsieur Brideau
Vous vous trompez de cible.
Nous n’aurons pas à fermer les usines d’Airbus, Bombardier et Boeing pcq
si on continue à mettre notre avenir entre les griffes de l’industrie du fossile, les journées à plus de 50°C augmenteront et les avions ne pourront plus voler,
Ça règlera ce qui semble vous inquiéter, mais vous serez obligé de vous cacher dans un trou sous terre pour ne pas cuire au soleil.
https://www.bbc.com/news/science-environment-58494641

Pourtant un thermomètre c’est bilingue;
le nombre de jours qui ont dépassé les 50°C partout dans le monde ont doublé depuis 1980.

https://www.bbc.com/news/science-environment-58494641

Mais quand le salaire (ou pot de vin) dépend de l’habileté de ne pas comprendre et de casser le thermomètre, même un débat bilingue pourrait être arnaqué, pour ne pas avoir à défendre les mensonges et les incohérences des PLC ou PCC.

Ceux qui sont dans le déni ne pourraient pas supporter un débat contre la vérité scientifique, l’industrie du fossile / de l’auto à pollution / de l’agriculture chimique et leurs faux-nez envahiraient les médias pour nous mentir encore plus et même de ne pas le permettre ou de saboter ce débat.

Répondre

Tous les débats devraient être bilingues avec traduction simultanée. Comme ça, tous les canadiens auraient la même version de l’histoire. Et avoir des animateurs professionnels et non biaisés serait aussi un plus pour tous les anglophones.

Répondre