Les requins du Saint-Laurent, mal-aimés et menacés

Oui, il y a des requins dans le Saint-Laurent. Et même sept espèces, du golfe jusqu’à l’estuaire et dans le fjord du Saguenay. Une biodiversité qui gagne à être connue, et protégée.

Chercheur du GEERG avec un requin du Groenland à Baie-Comeau. (Crédit : GEERG / Jeffrey Gallant)

L’auteure est professeure associée à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski et présidente-directrice générale du cabinet de consultation M — Expertise marine, spécialisé dans les services environnementaux et océanographiques. 

La dizaine de fois par an où une rencontre avec un requin au Québec est signalée sur les réseaux sociaux, la nouvelle fait les manchettes. Pourtant, la présence de requins dans nos eaux n’est ni nouvelle ni inhabituelle. Elle remonte probablement à la fin de la dernière période glaciaire, il y a environ 10 000 ans. La surprise et l’émerveillement viennent surtout du fait qu’ils sont largement méconnus des gens. Quoiqu’il n’existe aucune donnée sur l’abondance des populations, on pourrait en rencontrer de l’estuaire moyen jusqu’au golfe, soit de la pointe est de l’île d’Orléans jusqu’à Terre-Neuve, selon Jeffrey Gallant, qui a mené de nombreuses expéditions de recherche dans l’hémisphère Nord.

Jeffrey Gallant lors d’une expédition au Groenland. (Crédit : Françoise Gervais)

Directeur scientifique de l’Observatoire des requins du Saint-Laurent (ORS), Jeffrey Gallant est considéré par ses pairs comme un spécialiste des requins nordiques. L’organisme qu’il a fondé en 2003 s’est donné pour mission d’étudier et mieux faire connaître les espèces du Saint-Laurent. Et de contribuer à la préservation de leur habitat. Car le fait que l’humain ait peur des requins n’aide en rien les efforts de conservation des plus de 500 espèces de requins vivants sur la planète, dont le tiers sont en danger à l’heure actuelle. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : les requins tuent environ 10 personnes par année, tandis que les humains causent la mort de jusqu’à 100 millions d’entre eux.  

Jeffrey Gallant fait partager ici un pan de ses nombreuses connaissances sur les requins, du petit chien de mer (l’autre nom de l’aiguillat commun, qui fait à peine plus de 1 m de longueur) jusqu’au requin pèlerin, au deuxième rang des plus gros poissons de la planète après le requin-baleine. 

Les requins du Saint-Laurent par ordre de grosseur : requin pèlerin, requin blanc, requin du Groenland, requin bleu, requin maraîche, aiguillat commun, aiguillat noir. (Crédit : ORS / Jeffrey Gallant)

Le requin blanc 

(En voie de disparition selon le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada [COSEPAC])

Près de 50 ans après la sortie du film, la simple mention de son nom évoque les deux premières notes du thème musical des Dents de la mer. Ce visiteur saisonnier (de juillet à octobre) se nourrit principalement de phoques et autres mammifères marins, abondants dans le golfe. Aucun humain n’a été attaqué à ce jour par ce mal-aimé, qui fait 7 m de longueur, dans les eaux du Saint-Laurent. Ailleurs dans le monde, sa réputation de mangeur d’hommes est surfaite, mais pas complètement fausse non plus.

Le requin pèlerin 

(Situation préoccupante selon le COSEPAC)

Le requin pèlerin est observé des douzaines de fois au cours de l’été, en train de manger à la surface autour de la péninsule gaspésienne et dans le détroit de Jacques-Cartier. Ses 12 m (à peu près la longueur d’un autobus scolaire) impressionnent, pourtant ce requin ne présente aucune menace pour les humains : il se nourrit exclusivement de plancton, en nageant lentement pour filtrer l’eau avec sa gueule béante, telles les baleines à fanons.

Le requin du Groenland 

(Données insuffisantes pour un statut COSEPAC)

Résident permanent du Saint-Laurent, il se tient surtout dans les grandes profondeurs du Saguenay et du chenal Laurentien, jusqu’à 300 m. Toutefois, il lui arrive de remonter à la surface pour des raisons jusqu’ici inconnues. La région de Baie-Comeau, lieu principal des recherches du Groupe d’étude sur les élasmobranches et le requin du Groenland (GEERG), dont Jeffrey Gallant est aussi le directeur scientifique, détient toujours le record mondial avec ses centaines d’observations à faible profondeur. Le requin du Groenland a la plus longue espérance de vie connue sur la planète, soit au moins 272 ans.

Le requin bleu

Pouvant atteindre près de 4 m de longueur, cette espèce est relativement rare dans nos eaux. Visiteur estival, le requin bleu est facilement reconnaissable à sa couleur, alors que les autres espèces du Saint-Laurent sont nettement plus sombres. Grand voyageur, il migre en faisant le tour de l’Atlantique, affrontant d’innombrables menaces, dont la prise accessoire, c’est-à-dire la capture accidentelle de requins par les engins de pêche.

Le requin maraîche 

(En voie de disparition selon le COSEPAC)

Les pêcheurs, lorsqu’ils en voient — le requin maraîche a été recensé dans l’estuaire jusqu’à La Malbaie —, croient souvent avoir affaire à un petit requin blanc. Vrai qu’il lui ressemble, mais il s’agit en fait d’une espèce piscivore. Son intérêt marqué pour les poissons fait de lui le requin le plus souvent capturé de façon accidentelle par les pêcheurs dans le Saint-Laurent.

L’aiguillat commun 

(Situation préoccupante selon le COSEPAC)

Contrairement à beaucoup d’espèces plutôt solitaires, le petit chien de mer est normalement grégaire. Il y en aurait des milliers dans le Saint-Laurent, et c’est le requin le plus populeux sur la planète. Les plongeurs récréatifs qui en ont rencontré ont signalé des groupes de dizaines, voire de centaines d’individus — dont un cas recensé à Mont-Saint-Pierre, en Gaspésie, en juillet 1992.

L’aiguillat noir

Atteignant seulement une soixantaine de centimètres, l’aiguillat noir est le plus petit squale du Québec. Il affectionne le même environnement glacial et profond que le requin du Groenland et il est le seul autre résident à l’année du Saint-Laurent. 

Des piliers de l’écosystème grandement menacés

Les requins jouent un rôle crucial dans les océans, car ils régulent les populations de nombreux autres poissons et d’autres espèces marines. Malheureusement, la surpêche dans certains pays, la prise accessoire ainsi que la chasse pour les ailerons mettent en péril leur survie. 

Les ailerons sont particulièrement prisés en Chine, où la soupe aux ailerons de requin est un plat traditionnel. Le reste de l’animal est rejeté à la mer, une pratique dévastatrice tant pour les requins que pour les écosystèmes.

L’aileronnage est interdit au Canada depuis 1994, mais l’importation d’ailerons est toujours permise, tant que ceux-ci demeurent « attachés à la carcasse ». Une mesure récente (2019) peu efficace pour protéger les requins, selon Jeffrey Gallant. Une solution plus profitable (tant pour les pêcheurs que pour la conservation) serait d’étiqueter les ailerons, comme les OGM, pour en certifier la provenance. En déclarant qu’ils ne vendent ou ne consomment que des ailerons provenant de pêcheries sanctionnées, les commerçants, les acheteurs et les pêcheurs d’ici seraient valorisés, et les populations de requins, moins menacées. 

Comme Cousteau le disait si bien, « on protège ce qu’on aime ». Les requins souffrent ainsi de notre ignorance et de la peur qu’ils nous inspirent. La clé de leur conservation se trouverait donc dans l’éducation, c’est-à-dire la découverte et la connaissance de ces espèces fascinantes.

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