Louis Robert : Sonner l’alerte

L’agronome de 59 ans est au carrefour de deux événements qui ont marqué 2019 : la défaillance du système de protection des lanceurs d’alerte, et une prise de conscience collective que le bonheur n’est pas dans les prés. 

Photo : Christian Blais

Ce n’est que le 21 octobre dernier, lors d’une tournée à Saint-Hyacinthe, que le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, a rencontré l’agronome Louis Robert pour s’excuser de vive voix, 270 jours après s’être vanté d’avoir autorisé son renvoi. « C’était la première fois qu’on se parlait », note l’agronome.

Devant un café, en ce vendredi venteux de novembre, Louis Robert raconte, avec le sourire de celui qui a retrouvé son poste en août dernier, l’année « angoissante » et « rocambolesque » qu’il a vécue. « Ç’a été très difficile par moments, mais les résultats ont dépassé mes espérances », dit-il.

L’agronome de 59 ans est au carrefour de deux événements qui ont marqué 2019 : la défaillance du système de protection des lanceurs d’alerte malgré une loi adoptée en 2017, et une prise de conscience collective que le bonheur n’est pas dans les prés lorsqu’il est question des meilleures pratiques en matière d’épandage de pesticides et d’engrais. Il a dénoncé un détournement de fonds publics, des conflits d’intérêts ainsi que l’ingérence des lobbys privés dans la recherche sur l’utilisation de ces produits et les conséquences pour l’environnement, ce qui a mené à une enquête de Thomas Gerbet de Radio-Canada. Des recherches étaient cachées et des centres d’expertises noyautés par des représentants des entreprises désireuses de vendre toujours plus de leurs produits.

Louis Robert n’en veut pas au ministre Lamontagne, même si les rumeurs que celui-ci a colportées — sur son comportement et ses compétences — lui ont fait mal, jusqu’à générer des nuits d’insomnie. « Je n’exonère pas le ministre, parce qu’il aurait dû faire ses devoirs, mais il s’est fait passer un sapin par son sous-ministre Marc Dion. » Ce dernier a pris une retraite anticipée l’été passé, dans la foulée d’un rapport accablant de la protectrice du citoyen.

Selon la convention collective, parler aux médias sans autorisation aurait dû valoir à Louis Robert une semaine de suspension, et non quatre mois, de septembre 2018 à janvier 2019. Et certainement pas un congédiement par la suite. « C’était un prétexte. On a voulu se débarrasser de moi », dit-il.

En près de 30 ans au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), Louis Robert a prononcé plus de 600 conférences et écrit 300 articles, dont beaucoup démontrent que le Québec pulvérise trop d’engrais et d’insecticides, ce qui met en danger la qualité de l’eau, la faune (les abeilles, notamment) et la pérennité des sols. « À quelques reprises, le sous-ministre a reçu des plaintes parce que je disais qu’on utilise trop d’engrais d’azote pour le maïs, raconte-t-il. Or, c’est une business de plusieurs dizaines de millions de dollars par année au Québec. C’était toujours la même chose : un représentant de l’industrie appelait le sous-ministre pour lui dire que ça leur faisait du tort. » Contacté par L’actualité, Marc Dion nie avoir reçu personnellement des plaintes lorsqu’il était sous-ministre au MAPAQ, de 2008 à 2011 et de 2017 à 2019.

Ce qui fâche Louis Robert : le manque de colonne vertébrale de la fonction publique, qui s’est d’abord écrasée devant le secteur privé, puis s’est tue après son congédiement. « Quand un lobbyiste appelle un sous-ministre ou un ministre et qu’une décision contraire à l’intérêt public est prise, qui est à blâmer ? C’est la personne en autorité, l’employé de l’État. J’en veux à ceux qui sont payés pour servir le bien commun et qui ne font pas leur job. »

À son retour au travail, le 6 août, ses collègues immédiats ne lui ont pas fait la gueule, « au contraire ». Mais lui leur en a voulu un peu, convient-il en riant. « Je me suis dit : Quand je vais croiser mes collègues, des agronomes, des ingénieurs, des cadres, je vais les regarder droit dans les yeux. Et je l’ai fait. » La plupart des supérieurs de Louis Robert ont été mutés ou sont partis, de sorte que le groupe de cadres a changé. « Ça va super bien. »

Sa cause progresse tranquillement. La recherche scientifique est moins soumise aux caprices des entreprises privées. Les producteurs l’écoutent davantage. « C’est grave, et ce n’est pas encore réglé, mais ça s’améliore. Il y a une prise de conscience du public, ce qui met beaucoup de pression sur le gouvernement », dit-il.

Avec le recul, referait-il la même chose ? Il cherche ses mots quelques secondes. « Oui, ça valait la peine. J’ai vécu des moments pénibles, mais je m’en sors indemne. »

La vague d’amour l’a touché. « J’ai ressenti un fort appui du public, de ma famille, de mes amis, et même des journalistes quand ç’a mal tourné. Je ne m’attendais pas à ça. Les gens étaient fiers de moi. Il y a eu des pétitions, des marches d’appui devant l’Assemblée nationale. Wow ! »

Il prend une gorgée de café. Un sourire illumine son visage légèrement buriné par le soleil et les grands vents. « Ça faisait plus de 20 ans que je me demandais comment le public réagirait si c’était connu. Maintenant, je sais. Et je suis content. »

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2 commentaires
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Merveilleux M. Louis Robert, vous avez sûrement sauvé beaucoup de cancers dans notre futur, si il y avait plus de ces lanceurs d`alerte qui ont l`honnêteté et le courage de dénoncer les couillons qui couillonnent la construction de nos infrastructures publiques, que se soit nos routes, nos écoles, nos hôpitaux et j`en passe, tout ces travaux qui coutent deux fois le coût réel de ces constructions, il serait bon d`enquêter sur le travail de ces inspecteurs du gouvernement qui sont payé avec l`argent de nos taxes et qui ferme leur boite…..étant payé pour la fermer…. Amen.

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Ça prend du courage et je trouve que c’est grandement inspirant de voir qu’il est possible de parler et de réussir. Travailler pour le bien commun n’est vraiment pas facile.

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