Myriophylle à épis : un casse-tête pour les riverains

Une plante exotique envahissante s’est implantée dans plus de 200 lacs du Québec. Nuisible aux activités de plaisance, elle cause bien des soucis aux riverains.

Alison Fox / Université de la Floride / Bugwood.org

Ses herbiers vastes et denses compliquent les déplacements en bateau et rebutent les baigneurs. Dans les cas les plus impressionnants, la décomposition automnale du myriophylle à épis dégage même parfois des odeurs de putréfaction ! Pas étonnant que de nombreux riverains s’inquiètent de sa présence et souhaitent s’en débarrasser au plus vite. Mais pour que la lutte soit efficace et réellement utile, on doit s’y prendre de la bonne manière, soutient Claude Lavoie, spécialiste en gestion des plantes envahissantes à l’Université Laval.  

Plante aquatique aux longues tiges ramifiées, le myriophylle à épis se multiplie à toute vitesse grâce à la reproduction par fragmentation : chaque été, des tiges se détachent de la plante mère puis s’enracinent un peu plus loin. « Les fragments sont produits par dizaines de milliers, et les racines poussent sur les tiges avant que celles-ci ne se détachent », précise le biologiste. Ainsi, couper la plante pour tenter de s’en débarrasser risque plutôt d’aggraver le problème, car un seul morceau échappé est susceptible de créer une nouvelle colonie. De même, le passage des bateaux dans une forêt de myriophylle favorise la propagation de ces fragments à d’autres secteurs du lac, voire à d’autres lacs lorsque les embarcations sont déplacées.  

La prévention d’abord 

Contrôler le myriophylle à épis demande énormément de temps, et ce sont souvent des bénévoles qui s’y consacrent. « C’est beaucoup mieux d’investir en prévention », assure Claude Lavoie. Afin d’éviter la propagation d’un lac à l’autre, les plaisanciers devraient inspecter leur embarcation avant de la mettre à l’eau, étant donné que les fragments de myriophylle peuvent rester en vie jusqu’à 35 heures hors de l’eau.  

On ne se débarrassera probablement jamais de cette plante exotique envahissante, mais on pourrait limiter les risques d’en introduire de nouvelles, par exemple en réglementant l’importation. En effet, les scientifiques croient que le myriophylle à épis serait arrivé ici comme plante d’aquarium, et de nombreuses espèces aquatiques au potentiel envahissant sont aujourd’hui en vente pour ce même usage.  

Bâches et arrachage manuel 

Lorsqu’un lac est infesté, les spécialistes québécois privilégient l’installation de bâches par des plongeurs, au ras des colonies, pour contrôler la croissance du myriophylle. Avant de procéder à cette opération, toutefois, il est obligatoire de déposer une demande au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec. Une fois l’autorisation reçue, des associations de riverains, des organismes de bassins versants ou des entreprises privées coordonnent le plan de lutte contre le myriophylle en faisant appel à des spécialistes. Les dépenses sont ensuite prises en charge par les municipalités et les associations de riverains, qui bénéficient parfois de subventions provinciales ou fédérales allégeant la facture.

Composées de jute ou de fibre de verre, les toiles tuent les plantes recouvertes en 10 semaines, en les empêchant de croître. Et après ? Les bâches sont laissées sur place dans le cas du jute, et récupérées pour ce qui est de la coûteuse fibre de verre, mais la lutte est loin d’être terminée. « Le bâchage doit obligatoirement être combiné à de l’arrachage manuel », explique Claude Lavoie. Pour ce faire, les plongeurs repèrent le myriophylle qui a survécu, puis l’arrachent, de la tige à la racine. Pour récolter les fragments extirpés, qu’ils ne doivent surtout pas échapper dans l’environnement, ils sont équipés d’un aspirateur sous-marin. 

Bien que fastidieuse et chère, cette technique a fait ses preuves. Au lac des Abénaquis, dans Chaudière-Appalaches, où travaillent le biologiste Claude Lavoie et son équipe, la superficie touchée par le myriophylle est maintenant de seulement 5 % de ce qu’elle était en 2016. Toutefois, l’arrachage manuel devra se poursuivre, potentiellement pour toujours, car les scientifiques ne croient pas qu’il soit possible d’éradiquer cette plante. « Dès qu’on arrête d’entretenir les lacs, le myriophylle revient », insiste Claude Lavoie.  

Une plante sans adversaires 

Outre le myriophylle à épis, on retrouve au Québec sept types de myriophylle indigène, ce qui signifie qu’il est présent naturellement, sans intervention humaine. Aucun n’est envahissant. Introduit en Amérique pour la première fois près de Washington dans les années 1940, le myriophylle à épis est plutôt indigène en Eurasie. L’une des hypothèses expliquant pourquoi cette espèce exotique est problématique ici, mais pas dans ses régions d’origine, est qu’elle aurait été apportée sans ses ennemis. Virus, champignons, insectes, composés toxiques produits par d’autres végétaux : les plantes doivent normalement lutter contre de nombreux parasites ou compétiteurs, ce qui participe à l’équilibre de l’écosystème. Une plante qui colonise un nouveau territoire exempt des adversaires auxquels elle est vulnérable peut donc prendre de l’expansion, encore et encore.  

Alors, pourquoi ne pas combattre le myriophylle à l’aide de l’un de ses ennemis naturels ? « Si on utilisait un insecte de Chine, ça fonctionnerait », explique Claude Lavoie. Mais, par ailleurs, on ne voudrait surtout pas introduire d’autres insectes ravageurs, comme la coccinelle asiatique ou l’agrile du frêne, renchérit-il. Ainsi, au lac Supérieur, près de Mont-Tremblant, c’est un charançon — un type de coléoptère — indigène qui a été choisi pour tenter la lutte biologique. Résultat : non concluant. « En principe, ça devrait fonctionner. Mais ça prend en fait un ensemble de conditions parfaites pour que ce soit efficace », constate Claude Lavoie.  

Gare aux solutions inefficaces

Dans certains lacs, on a recours à une faucardeuse, sorte de grosse tondeuse flottante, qui coupe les têtes des plants de myriophylle. Solution temporaire, cette tonte permet l’usage du lieu par les plaisanciers, mais ne vise pas à contrôler l’envahissement. Aux États-Unis, les herbicides sont aussi largement utilisés contre le myriophylle, une méthode qui nuit souvent beaucoup plus aux plantes indigènes, estime le biologiste. 

Viser le bon ennemi

La lutte contre le myriophylle est un éternel recommencement, c’est pourquoi Claude Lavoie invite les associations de riverains à bien s’informer avant de s’y lancer. « Dans certains lacs, la lutte contre les plantes envahissantes est loin d’être une priorité », prévient-il. En effet, dans les lacs en mauvais état, il est bien plus bénéfique d’agir sur la gestion des eaux usées, sur les rejets agricoles ainsi que sur la revitalisation des berges. Ces interventions visent notamment à limiter l’eutrophisation, c’est-à-dire l’apport excessif de nutriments, comme l’azote et le phosphore. 

La forte concentration en nutriments encourage la croissance du myriophylle, mais n’est toutefois pas essentielle. « C’est une plante qui a une grande tolérance écologique : elle pousse autant dans l’eau fortement enrichie que dans les eaux non polluées des lacs en santé », poursuit Claude Lavoie. Sa grande flexibilité explique d’ailleurs en partie son caractère envahissant. 

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