Pertes et préjudices : les riches doivent faire mieux

Un sujet difficile s’invite dans les discussions de la COP27 : combien les riches sont-ils prêts à payer pour les pertes et dommages engendrés par les changements climatiques dans les pays pauvres ? 

Zahid Hussain / AP / La Presse Canadienne

L’auteure est directrice des politiques nationales du Réseau action climat Canada.

Parmi les enjeux fondamentaux qui vont être abordés à la 27e conférence mondiale de l’ONU sur le climat, en Égypte, l’indemnisation des pays du Nord offerte aux États vulnérables pour compenser les pertes et dommages causés par les changements climatiques sera un test décisif.

Il y a quelques  jours, le rapport de synthèse de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) nous informait que les engagements actuels des 196 États signataires mènent la planète vers un réchauffement de 2,6 °C d’ici la fin du siècle. Bien loin du 1,5 °C, cette limite cruciale au-delà de laquelle nous nous exposons aux impacts les plus catastrophiques des changements climatiques. 

Et même si cette trajectoire à plus long terme doit nous inquiéter et être infléchie, nous devons aussi affronter les conséquences qui surviennent maintenant, alors que nous avons déjà atteint 1,2 °C de réchauffement. Comme le démontrent les tragiques événements des derniers mois — de la mousson meurtrière qui a inondé plus du tiers du Pakistan jusqu’à l’ouragan Fiona qui a semé la destruction aux Îles-de-la-Madeleine —, nous vivons aujourd’hui même les effets de la crise climatique. Malgré l’importance de continuer à tout faire pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre et préparer nos collectivités à ces phénomènes plus récurrents, il faut se rendre à l’évidence : il y a des impacts qu’il est impossible d’atténuer, et auxquels on ne peut pas s’adapter.

C’est le financement de ces « pertes et préjudices » qui est un point de contention central à la conférence de Charm el-Cheikh.

Prenons l’exemple d’un petit État insulaire du Sud, comme la Barbade ou les Fidji. La montée du niveau de la mer fait que ces îles deviennent progressivement inhabitables. Bon nombre de leurs citoyens sont déjà forcés de migrer, et le déplacement de populations entières commence aussi à être envisagé. Une fois que ces personnes seront dispersées loin de leur terre d’origine, c’est non seulement leurs avoirs qu’elles auront perdus, mais également leur lien avec le territoire et leur sentiment d’appartenance à la communauté.

C’est aussi le cas pour des populations comme la nation innue de Pessamit, près de Baie-Comeau. L’érosion des berges du Saint-Laurent et le déplacement des espèces sur le territoire, entre autres, ont un effet important sur la nation. Dans une recherche effectuée conjointement avec Amnistie internationale, les Innus notent que « les aîné·e·s ont moins la possibilité de partager certaines de leurs connaissances liées à l’occupation du territoire, ce qui nuit à leur identité ». Ils ajoutent que « le mode de vie plus sédentaire […] nuit aussi à la transmission de la langue innue-aimun ».

Les pertes et préjudices incluent donc tout autant des coûts financiers, liés par exemple à des infrastructures ou à des biens matériels, que des coûts qui sont difficiles à quantifier, comme la perte de vies, de santé, de territoire, de patrimoine culturel ou identitaire, de connaissances autochtones et locales, de biodiversité et j’en passe.

***

Devant cette réalité, l’architecture climatique internationale est inadéquate : aucune institution multilatérale à l’intérieur de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques ne permet de dédommager financièrement les victimes — États, collectivités et personnes — pour ces pertes et préjudices.

À Glasgow l’année dernière, le sujet avait obtenu une place dans le programme officiel de la COP26, mais avec peu de promesses de financement. C’est donc cette année que la partie se joue. C’est l’une des requêtes principales des pays du Sud et de la société civile dans différents coins du monde d’instaurer un mécanisme de financement des pertes et préjudices. Au petit matin dimanche, le financement des pertes et préjudices a pour la première fois été ajouté nommément à l’ordre du jour de la COP27 — mais tout est loin d’être gagné. 

L’Alliance des petits États insulaires (AOSIS) demande que la COP27 donne naissance à un nouveau fonds multilatéral adapté aux besoins et désigné comme entité opérationnelle du mécanisme financier de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. AOSIS souhaite également que soit explicité à la COP le lien direct entre la nécessité de ce fonds et la réponse mondiale inadéquate en matière d’atténuation des émissions de GES. Elle rappelle qu’en atteignant l’objectif de limitation de l’augmentation de la température à 1,5 °C, cela réduirait considérablement les pertes et préjudices.

Alors que les gens, partout dans le monde, souffrent non seulement des impacts des changements climatiques, mais aussi de l’inflation galopante, les compagnies pétrolières et gazières engrangent des profits records. Ces faits ne sont pas déconnectés les uns des autres. Au contraire. La montée actuelle des coûts de fabrication des produits est liée en grande partie à la hausse des prix du pétrole et du gaz résultant de l’invasion russe de l’Ukraine — ce que Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, appelle « fossilinflation ».

Le financement des pertes et préjudices est une occasion de réparer une autre injustice : la distribution inégale de la responsabilité entre pays ajoutée au degré de capacité d’affronter les changements climatiques. Les pays du Nord, dont le niveau de vie et les émissions de gaz à effet de serre per capita sont plus élevés, sont les plus grands bénéficiaires de l’économie fossile. Ceux du Sud, quant à eux, n’ont pas les mêmes ressources ni la même qualité de vie, et ressentent de façon disproportionnée les impacts climatiques de cette économie fossile. Les phénomènes climatiques extrêmes auxquels ils sont exposés à une fréquence grandissante contribuent même de plus en plus à faire augmenter leur dette.

Le Québec et le reste du Canada doivent aider à contrer cette iniquité et repousser les tactiques de blocage des pays du Nord. En 2022, la pression de la société civile et des nations vulnérables aux changements climatiques ont contribué à faire du Canada l’une des premières voix progressistes en matière de financement des pertes et dommages. Le ministre Steven Guilbeault a demandé aux pays riches d’intervenir, mais ce qui se passera à la COP27 confirmera si ces intentions sont jointes par des actions. Si le Canada veut collaborer de manière constructive au débat, il devra travailler avec les nations vulnérables au climat qui recherchent la création historique d’un fonds pour les pertes et dommages au sein de l’ONU, et s’engager à fournir un financement par l’intermédiaire de ce fonds. Le Québec doit également emboîter le pas à d’autres États infranationaux, comme l’Écosse et la Belgique, et verser de l’argent spécialement dans cet objectif.

À la COP27, les pollueurs doivent être tenus responsables de la dévastation climatique et économique qu’ils imposent au monde. Ce sera une tâche difficile dans le contexte géopolitique actuel, avec la guerre en Ukraine et les tensions croissantes entre les États-Unis et la Chine. Mais la convergence de ces crises — climatique, énergétique, économique, sécuritaire — amplifie l’urgence d’une réponse transformationnelle. Et comme dans tout ce qui touche la crise climatique, l’effort n’est rien lorsqu’on le compare aux coûts pharaoniques de l’inaction.

Ce texte a été mis à jour le 9 novembre 2022.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.

Voici déjà de nombreuses années qu’il est considéré qu’il devrait exister une sorte de péréquation pour les pays et les populations qui souffrent le plus des changements climatiques occasionnés par nos modes de vie et nos technologies de production.

En d’autres mots, ce sont des paiements de transferts que devraient considérer les pays mieux nantis, sommes versées dans un fonds mondial de compensations. Si ce n’est que la coopération n’est pas encore parvenue à maturité dans un cadre de compétition, voire de rivalité entre les nations. Que les résultats positifs d’un tel fonds sont intrinsèquement conditionnels à la qualité de sa gestion.

Si les sommes ne vont pas à ceux qui devraient en être les bénéficiaires, on n’obtiendra pas de résultats.

― J’ai un deuxième point : Lorsque madame Brouillette écrit ceci : « La montée actuelle des coûts de fabrication des produits est liée en grande partie à la hausse des prix du pétrole et du gaz résultant de l’invasion russe de l’Ukraine », je ne suis guère en accord avec ces propos.

L’un des éléments déterminants de la fluctuation des cours est essentiellement dû au choix des pays membres de l’OPEP de limiter leur production ou de la relâcher. Cette tendance plus haussière des cours du pétrole et du gaz était relevée dans le courant de l’année 2021 ; pratiquement le prix du gaz était en progression depuis une dizaine d’années, bien avant le déclenchement des opérations en Ukraine.

Nous avons pu constater cette année même que le prix du pétrole à la pompe avait sensiblement baissé ces derniers mois, lorsqu’il repart actuellement à la hausse simplement parce que (dit-on) l’OPEP a refusé d’accroitre sa production.

Comme bon nombre de contrats d’approvisionnement en pétrole sont négociés de gré à gré à un prix inférieur au prix du marché (cette mécanique s’appliquait aussi pour le gaz russe notamment), il n’est pas rare que les prix soient gelés plusieurs mois, en sorte que ce sont les intermédiaires qui empochent la différence entre le prix de détail qui reflète les cours boursiers et le prix réel payé au niveau du brut. Cela explique les profits engrangés par les compagnies pétrolières notamment.

Comme les capacités de raffinage sont limitées, depuis des années elles n’ont pas augmenté. Les marges bénéficiaires en matière de raffinage n’ont cessées de s’accroitre, c’est avec le transport, ce segment qui contribue à générer sur la vente des combustibles fossiles, un prix de vente élevé.

Ainsi, le prix de vente des matières premières n’a qu’une incidence relative sur les prix que nous payons. Certains pays industrialisés comme le Japon qui dépendent presque à 100% de l’importation d’énergie, développent des techniques de productions qui préservent en bonne partie leurs coûts de production.

On a « beau jeu » de vouloir mettre l’odieux de la situation actuelle sur la Russie, quand les bénéfices engrangés par les uns et les sanctions économiques adoptées par les États hostiles aux Russes, résultent beaucoup plus d’une âpreté au gain des partenaires économiques qui est principalement soutenue par la peur de manquer des gens.

Répondre