Quand les mémés militent

Des grands-mères de Lanaudière ont créé le groupe Les mémés pour le climat pour soutenir les jeunes dans leur combat contre le réchauffement climatique.

De gauche à droite : Christiane Robidoux, Éliane Massé, Céline Poissant et Louise Leduc. Photo : Marie Boule

Dans le hall d’entrée de la Brûlerie du Roy à Joliette, on entend des éclats de rire provenant de l’étage. Le charmant restaurant boisé est le quartier général d’une joyeuse bande de grands-mères qui ont décidé de consacrer leur retraite à la mobilisation et à l’action environnementale. Christiane Robidoux, 67 ans ; Louise Leduc, 60 ans ; Céline Poissant, 59 ans et Éliane Massé, 69 ans, sont les membres fondatrices du groupe Les mémés pour le climat. Les quatre retraitées, attablées autour de thés au citron, de soupes à l’oignon gratinées et de poutines aux légumes, racontent pourquoi elles ont choisi de se lancer dans l’activisme et la désobéissance civile.

« Passé 65 ans, on se fait souvent dire : “Vous l’avez eu, c’est plus à vous, restez tranquille chez vous, tricotez”. Nous, on dit : “Certainement pas !” », explique Christiane Robidoux, qui a travaillé pendant près de 40 ans dans le domaine de la santé. Les militantes sont aujourd’hui devenues amies, mais elles ne se connaissaient pas avant de se rencontrer sur Facebook à l’automne 2019, lorsque Céline Poissant a commenté un article sur l’histoire d’une centenaire allemande qui milite aux côtés des jeunes. « Où sont les mémés pour le climat au Québec ? », a-t-elle demandé. Immédiatement, Christiane Robidoux a répondu, et les deux autres ont rejoint la conversation avec la même envie : montrer que les grands-mères peuvent être militantes, rebelles et soutenir les jeunes générations avec fougue.

Elles ont lancé ensemble le groupe Facebook Les mémés pour le climat, qui compte 83 membres au moment de notre rencontre, et la troupe a décidé d’un premier mot d’ordre : l’optimisme. « La situation climatique est de plus en plus grave, mais le positivisme doit prévaloir, et l’humour aussi ! », dit Christiane Robidoux. Les mémés pour le climat sont admiratives des jeunes qui se mobilisent sans relâche, et sont là pour les soutenir, « sans leur voler la vedette », précise Éliane Massé. 

La marche mondiale pour le climat du 27 septembre a été leur première sortie officielle. Coiffées de chapeaux et vêtues de tenues colorées, elles ont chanté en harmonie des paroles de leur composition. « Les chansons, c’est notre moyen de faire passer nos messages, même si nous ne sommes pas des chanteuses ! On n’est pas un chœur, on a juste beaucoup de cœur », dit Louise Leduc, une ancienne enseignante en éducation spécialisée.

Il existe d’autres groupes de militants seniors au Québec, dont le groupe des Aînés pour la justice climatique, qui lutte contre les projets de pipeline en solidarité avec les Premières Nations, et le groupe des Mémés déchaînées, la branche francophone des Raging Grannies, un collectif créé au Canada à la fin des années 80. Les Mémés déchaînées, qui participent à toutes les manifestations qui touchent les droits humains, fêtent leurs 20 ans de vie. C’est leur militantisme en chanson qui a inspiré les mémés pour le climat. 

Au téléphone, Louise-Édith Hébert, 84 ans, la fondatrice des Mémés déchaînées, parle justement de sa chanson préférée, qui explique pourquoi les aînés sont d’excellents activistes, et qui s’intitule « Prends deux verres d’humour mon minou ». L’octogénaire précise que, pour elle comme pour la dizaine de membres actifs que compte son groupe, le militantisme, c’est aussi du sérieux. « Pas question qu’on nous dise quoi faire ou qu’on nous dise comment faire, nous sommes des délinquantes ! », affirme-t-elle de sa voix fluette. 

Les mémés pour le climat de Lanaudière ne se sont pas encore fait arrêter par la police. Mais l’idée ne leur fait pas peur. « Ça dépend de ce qu’on a à faire le lendemain ! », plaisante Christiane Robidoux. Les militantes donnent en exemple l’actrice Jane Fonda, âgée de 81 ans, qui a été appréhendée à plusieurs reprises lors de manifestations pour le climat à Washington ces derniers mois. 

Ce n’est pas devant le Capitole, mais aux Galeries Joliette que les mémés ont mené leur première action de désobéissance civile, le jour du Vendredi fou en novembre dernier. Chacune avait écrit des paroles dénonçant l’urgence climatique et la surconsommation, sur des airs de chansons connues, comme celle de la Bolduc Ça va venir, découragez-vous pas. Les grands-mères en ont fait un remixage : « Citoyens je vous conjure, de prendre soin de la nature / la Terre mère est bardassée / faudrait pas l’abandonner. Des idées faut en avoir/ pour pas juste broyer du noir / c’est le temps de s’activer / le GIEC l’a répété. » 

Elles étaient une petite dizaine à chanter à tue-tête au milieu du centre d’achats. Au bout de quelques minutes, des agents de sécurité sont venus. « Ils nous disaient qu’on nuisait aux commerces, mais on a résisté et on a continué, raconte Louise Leduc. Ensuite, ils ont demandé à la SQ d’intervenir. C’était trop drôle ce moment-là ! »  

Éliane Massé, la plus diplomate du groupe d’après ses amies, a été désignée pour discuter avec le policier. « Il m’a dit : “Je vais être obligé de vous embarquer.”  J’ai comme figé, et j’ai répondu, ne me mettez pas en tentation ! » dit-elle, hilare.

Le policier a ri, et les militantes ont quitté les lieux. « Ça aurait été une belle image le groupe de mémés dans le fourgon ! », dit Louise Leduc. Au moment où elle termine sa phrase, une sirène de police retentit dans la rue devant le restaurant. Les quatre copines éclatent de rire. « Ils sont là pour nous les mémés ! », s’écrie Louise Leduc. 

Quelques femmes intéressées par le collectif ont fait part de leur malaise par rapport au terme « mémé ». Les fondatrices ont débattu de la question : ce mot est-il péjoratif ? Pour Céline Poissant, le mot peut être utilisé de façon dépréciative si l’on dit « les vieilles mémés » par exemple, mais sa connotation reste plutôt sympathique. « C’est un mot qui donne le sourire, donc on en est venues à la conclusion que c’était le mot juste. Quel autre mot utiliser ? », demande l’agricultrice à la retraite. 

Les quatre femmes parlent de leur âge sans tabou. « Depuis 2019, j’ai envie de vivre très très vieille parce que je sens le plaisir d’avoir du temps », explique Éliane Massé. Avant de partir à la retraite, elle a eu plusieurs vies : secrétaire juridique, formatrice en alphabétisation ou encore intervieweuse terrain pour Statistique Canada. « J’étais plutôt individuelle, mais maintenant je m’implique et je me dis que tout est possible ! »

L’année dernière, des médecins ont annoncé à Céline Poissant qu’elle n’avait plus beaucoup de temps à vivre. Elle a réagi avec combativité. « On me dit encore que je ne guérirai jamais de ce cancer et je ne les crois pas, dit-elle. Je suis en pleine forme, mais pour moi c’est important que les journées que j’ai à vivre soient utiles, qu’elles aient du sens. »

Pour Louise Leduc, sa plus grande motivation est la responsabilité qu’elle ressent face aux générations plus jeunes. « Notre génération a profité de tout. On a tout eu à notre disposition, c’était facile », dit-elle. Sa gorge se serre quand elle parle de ses enfants et petits-enfants. « Je vois ça comme une injustice pour eux. On n’était pas conscients de ce qui se passait, mais on doit être proactives. Ma motivation, c’est de me battre pour ceux qui sont là à cause de nous. »  

Pour prendre la photo, elles enfilent leurs « costumes » de grands-mères. « Les mémés d’aujourd’hui, on n’est plus forcément habillées comme ça », commente Louise Leduc. Mais quand on leur demande où elles ont trouvé leurs tenues, elles rient à nouveau. « Dans mon placard ! », répond Christiane Robidoux. Céline Poissant a apporté quelques chapeaux pour ses copines. « Elle pense toujours aux autres, Céline », dit Louise Leduc en nouant un foulard autour de son chapeau noir pour « ajouter de la couleur ».

Les quatre grands-mères comptent organiser d’autres actions de désobéissance civile prochainement et souhaitent être présentes à chaque manifestation pour le climat en 2020. L’autre objectif de l’année, c’est de recruter de nouvelles membres. « On est principalement à Lanaudière, mais on peut franchiser, dit Christiane Robidoux. On veut des mémés partout au Québec ! »

Le groupe aimerait également convaincre les individus de leur génération qui ne sont pas encore mobilisés sur les questions de changement climatique. « On veut chercher ceux de notre âge qui ne sont pas conscients de ces problèmes, ou même ceux qui dénigrent ce que les jeunes dénoncent, parce qu’on est tous dans le même bateau », explique Céline Poissant.   

Il y a quelques jours sur la page Facebook du groupe, les mémés ont reçu ce message : « Vous acceptez aussi les pépés dans votre groupe ? » La décision a été prise à l’unanimité et sans hésitation : oui, les pépés sont les bienvenus. Henri Péquignot, l’auteur de cette question, est le seul pépé pour le moment, mais les fondatrices espèrent qu’ils seront nombreux à les rejoindre, de tous âges et de tous horizons. Les critères sont simples : vouloir attirer l’attention sur l’urgence climatique, soutenir les jeunes pour le climat, et surtout, garder un inébranlable sens de l’humour. 

« À chaque fois qu’on se voit, on ressort heureuses, dit Christiane Robidoux. On s’aime, les mémés. »