Un plan pour protéger la biodiversité du sud du Québec

Dans un livre blanc à paraître aujourd’hui, des spécialistes de la conservation présentent une quarantaine de recommandations pour accélérer la protection de notre patrimoine naturel au sud du 49e parallèle. Car le temps presse.

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Souvent dans l’ombre des changements climatiques et des cibles de réduction des émissions de GES, le déclin de la biodiversité constitue pourtant un enjeu tout aussi crucial et urgent. D’autant plus qu’ils sont tous deux intrinsèquement liés. La biodiversité est complexe. Elle englobe les différents gènes, espèces et écosystèmes sur Terre, et leurs interactions. Cette variété précieuse nous est vitale : elle permet de nourrir le monde, de diminuer les impacts des catastrophes naturelles, d’absorber du CO2, et elle fournit plus de la moitié des médicaments qui nous soignent. 

La 15e Conférence des Parties (COP15) de la Convention sur la diversité biologique, amorcée en octobre dernier et qui se poursuivra au printemps 2022 à Kunming, en Chine, a justement pour ambition de porter la protection de la biodiversité au même niveau que la gestion de la crise climatique. Le Québec aussi devra agir en ce sens afin de conserver son patrimoine naturel et tous les bénéfices qui en découlent, particulièrement au sud du 49e parallèle, en se dotant d’un Plan Sud pour la protection de la biodiversité. Car si on pouvait se réjouir de l’annonce du gouvernement provincial, à la fin de l’année 2020, quant à l’atteinte de l’objectif de 17 % d’aires protégées au Québec, on constate que ce fut surtout grâce à la protection de portions de territoire dans le Nord, alors que 83 projets proposés dans le Sud ont été laissés en suspens. Or, la diversité des territoires protégés est encore plus importante que la superficie elle-même pour réaliser de vrais gains dans la préservation de la biodiversité.

Il est impératif de repenser et de modifier dès maintenant la relation à notre patrimoine naturel. C’est d’ailleurs sur cette prémisse que repose le livre blanc Un Plan Sud pour le Québec, élaboré et diffusé par un groupe de travail formé de partenaires du milieu universitaire et d’acteurs de la conservation, dont le Centre de la science de la biodiversité du Québec et le Réseau de milieux naturels protégés. Ce document est le résultat d’un large processus consultatif mené sur deux ans auprès de quelque 200 spécialistes de la conservation. Présenté le 1er décembre, il compte six grandes orientations, qui se déclinent en une quarantaine de recommandations, pour accélérer la protection de notre patrimoine naturel au sud du 49e parallèle, soit au sud de Baie-Comeau et Chibougamau.  

Le temps presse

Le plus récent rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) estime qu’environ un million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction dans le monde. En septembre 2020, l’Organisation des Nations unies (ONU) a dressé son bilan du Plan stratégique pour la préservation de la biodiversité 2011-2020, mieux connu sous le nom des Objectifs d’Aichi, qui avait été adopté par les États membres de la Convention sur la diversité biologique (CDB) en 2010. Son bilan montrait qu’aucun des objectifs n’était atteint.

Le Québec, comme toutes les autres régions du monde, soumet le territoire ainsi que la biodiversité et les écosystèmes qu’il contient à de fortes pressions de développement et à des arbitrages de toutes sortes quant à son aménagement. Cette situation est particulièrement exacerbée au sud du 49e parallèle, là où se retrouve la majeure partie de sa biodiversité. Par exemple, dans la grande région de Montréal, 85 % de la superficie des milieux humides a été perdue. Au Québec, 153 espèces fauniques sont désignées vulnérables, menacées ou susceptibles de l’être et 511 espèces floristiques sont menacées ou en situation précaire. 

De telles pertes, et le déclin de la biodiversité plus globalement, sont attribuables à divers facteurs, dont les changements climatiques, la pollution, la prolifération des espèces envahissantes et les activités humaines. Les pressions exercées par le développement résidentiel et commercial, l’agriculture, l’extraction (les mines, par exemple), les activités forestières et le récréotourisme contribuent à dégrader, fragmenter et détruire la biodiversité et les écosystèmes.

Des solutions existent

Les recommandations du livre blanc visent notamment à fixer et atteindre des cibles intérimaires de conservation au Québec, soit 25 % d’aires protégées et autres mesures de conservation efficaces (AMCE) — c’est-à-dire des lieux où la conservation de la biodiversité est assurée in situ et à long terme, mais qui ne sont pas des aires protégées au sens strict — d’ici 2025, le tout suivi d’une protection du territoire de 30 % en 2030, pour finalement atteindre la cible d’au moins 50 % en 2050. Et ce, tout en faisant en sorte que la biodiversité et les milieux naturels au sud du 49e parallèle soient adéquatement représentés.  

La nécessité d’intégrer la conservation de la biodiversité dans l’aménagement du territoire, à tous les niveaux — que ce soit dans les orientations gouvernementales en matière d’aménagement du territoire (OGAT), par les plans métropolitains ou les zonages municipaux —, fait également partie des recommandations. Cela s’inscrit d’ailleurs en phase avec ce que préconisent de nombreuses organisations dans le cadre de la grande conversation nationale sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire, notamment par l’entremise de la La série noire de l’aménagement du territoire

En ce sens, la nouvelle politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire, qui devrait être adoptée au printemps 2022 par la ministre des Affaires municipales et le ministère de la Culture, est l’occasion de favoriser une meilleure cohérence entre la gestion du territoire et la conservation de la biodiversité. Par exemple, par l’entremise d’objectifs tels que l’interdiction de lotissements ou d’usages dans les habitats des espèces vulnérables ou menacées et la réduction de l’étalement urbain grâce à la densification.

Parmi les recommandations du livre blanc, on retrouve aussi la nécessité de simplifier les procédures pour la conservation de milieux naturels, notamment sur des terres privées — lesquelles occupent d’ailleurs la majeure partie du territoire dans le sud du Québec —, mais également de mieux outiller les municipalités dans leurs efforts de conservation. Cela pourrait se faire, par exemple, en offrant un meilleur encadrement juridique à celles qui souhaitent protéger les milieux naturels, ce que ne permet pas l’actuelle Loi sur l’expropriation. Ainsi, il est proposé que la Loi soit modifiée afin qu’une municipalité qui voudrait faire l’acquisition de milieux naturels par expropriation puisse payer la juste valeur marchande sans avoir à verser en prime un dédommagement pour le profit qu’un promoteur aurait pu y faire. 

L’importance d’une stratégie commune

De plus en plus d’experts de tous les horizons démontrent l’importance de la biodiversité pour maintenir les systèmes économiques en place et pour assurer le bien-être individuel et collectif des sociétés, en plus d’éviter les impacts environnementaux déjà bien connus. Le rapport indépendant dirigé par l’économiste Sir Partha Dasgupta, The Economics of Biodiversity : The Dasgupta Review, réalisé à la demande du ministère des Finances britannique et publié en février 2021, étudie de façon détaillée cette interrelation. Il arrive également à la conclusion que des changements structurels majeurs doivent s’opérer, à tous les niveaux et par tous les acteurs, si l’on veut parvenir à freiner le déclin de la biodiversité.

Bien que l’on observe une certaine progression de l’importance accordée aux enjeux climatiques et de la biodiversité dans les prises de décisions des pouvoirs politiques et du secteur des affaires, c’est d’une stratégie commune et réfléchie que nous devons nous doter. Une stratégie qui permet d’intégrer la protection de la biodiversité au cœur du développement économique du Québec, et à laquelle doit se rattacher un financement assurant sa mise en œuvre. Par exemple, en augmentant les sommes consacrées à la conservation, la protection, la restauration et l’aménagement de la biodiversité au ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques et dans les autres ministères concernés ; en bonifiant le Fonds des municipalités pour la biodiversité ; ou encore en mettant en place des mécanismes qui permettraient aux municipalités de varier leurs sources de revenus pour compenser les pertes en impôts fonciers. 

Le Plan pour une économie verte (PEV), présenté par Québec à l’automne 2020, est assorti d’une enveloppe de 6,7 milliards de dollars sur cinq ans pour la réalisation d’un plan d’électrification et de lutte contre les changements climatiques. Le Québec devrait en faire autant pour assurer le maintien de la biodiversité. 

Les recommandations pour la protection de la biodiversité et les actions à entreprendre pour y parvenir sont connues, il est maintenant temps de les mettre en œuvre. Dotons-nous d’un véritable plan d’action incluant des objectifs, des cibles intermédiaires, des programmes et des gestes concrets, allouons-leur les budgets requis et établissons des mécanismes de suivi et de révision des objectifs. Parce que 2030, c’est demain matin.