Les relations humaines d’abord

Les recherches de l’anthropologue Geneviève Brisson permettent de mieux comprendre les conséquences psychologiques et sociales liées à la gestion d’un désastre naturel.

Photo : Sophie Jean pour L'actualité

Il n’était point question d’écoanxiété quand Geneviève Brisson a commencé à s’intéresser aux effets psychosociaux des changements climatiques, au début des années 2000. Mais déjà, l’anthropologue de l’environnement étudiait comment les gens vivaient dans leur for intérieur un bouleversement environnemental ou une crise.

Au cours de sa carrière, la professeure au Département sociétés, territoires et développement de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) a constaté que les décideurs sont souvent très efficaces pour répondre à une crise quand elle survient, mais moins pour prévoir la prochaine — « ou pour accompagner les victimes », souligne-t-elle. Son travail leur permet de mieux comprendre les conséquences psychologiques et sociales liées à la gestion d’un désastre naturel. « Le meilleur plan de gestion des risques, basé sur les études scientifiques les plus solides, peut échouer si l’ingrédient social n’est pas pris en compte », résume la chercheuse de 50 ans.

En Beauce, par exemple, où la rivière Chaudière sort souvent de son lit au printemps, elle a étudié la réponse des services de santé et des services communautaires lors d’inondations. Les riverains doivent être mieux préparés sur le plan psychologique à revivre ces événements voués à se répéter, a-t-elle constaté en observant  les réseaux informels de sentinelles mis en place pour reconnaître les personnes les plus vulnérables.

Quand une zone est déclarée à risque, ou un quartier déplacé, le milieu de vie perd sa signification. Sur la Côte-Nord et dans la baie de Percé, notamment, l’érosion a des conséquences psychologiques sur la population. « Notre chez-nous réconfortant devient menaçant. Alors, les gens perdent facilement leurs repères. »

Dans les rapports qu’elle signe pour l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), Geneviève Brisson insiste donc sur la nécessité, pour les municipalités et les organismes communautaires, de renforcer la cohésion sociale en amont, et plaide en faveur de mesures d’urgence qui prévoient des structures de soutien pour ensuite épauler les victimes sur les plans psychologique, matériel et administratif.

Elle a pu constater la portée et la puissance des relations humaines en situation de crise lors de l’évacuation de Baie-Johan-Beetz par la mer, en 2013, alors qu’un feu de forêt menaçait le village d’une centaine d’habitants. « Les gens sont bienveillants, s’entraident spontanément. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas une organisation, mais il faut aussi leur laisser de la place. »

Son plan de gestion des risques idéal ? Il serait construit avec les citoyens sur le terrain, et non élaboré pas des techniciens dans leur bureau. Il s’appuierait également sur leur propre connaissance du milieu. « Les changements climatiques sont imprévisibles par nature, il n’y a pas de réponse type à déployer partout », insiste Geneviève Brisson.

Ce message, l’anthropologue le porte au sein de l’INSPQ depuis 2004. « À l’époque, j’étais la seule en sciences sociales parmi les 40 chercheurs de l’équipe en santé environnementale, se souvient-elle. J’étais très sollicitée par mes collègues, car j’amenais une approche nouvelle, une autre façon de voir les choses. » Depuis, de nombreux anthropologues se sont joints au centre d’expertise en santé publique. « On amène de l’humain au milieu de sciences dures, et ce n’est pas simple de briser leurs moules très rationnels », estime celle qui se perçoit comme « la voix des sans-voix ».

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