Au boulot, les retraités !

La tendance à la retraite à 55 ans inquiète de plus en plus les gouvernements ! Québec multiplie les mesures pour inciter les travailleurs âgés à rester actifs. Et à y voir un avantage financier.

Au boulot, les retraités !
Photo : iStock

Des effets de tous ces départs à la retraite à 55 ans, la ministre des Finances du Québec en a assez. « Il va falloir que ça arrête ! » a lancé Monique Jérôme-Forget en présentant son budget, en mai dernier. En boutade, elle a rappelé qu’elle avait elle-même 66 ans et encore tous ses moyens, ou presque. « J’ai besoin de lunettes », a-t-elle précisé.

Les premiers baby-boomers auront 62 ans cette année, trois ans de plus que l’âge moyen de la retraite au Québec. En disant « bye-bye, boss », ils signalent le début d’une hémorragie annoncée par tous les démographes. Dès 2012, les jeunes travailleurs ne seront plus assez nombreux pour prendre leur relève, en raison du faible taux de natalité. Et pendant que les ponctions dans les fonds de retraite et les coûts du système de santé exploseront, les contributions à la cagnotte collective dégringoleront.

Première mesure pour inciter les boomers à rester au travail plus longtemps, annoncée dans le budget du gouvernement Harper en mars 2007 : les Canadiens peuvent désormais attendre jusqu’à 71 ans, plutôt que 69, avant de convertir leur régime enregistré d’épargne-retraite (REER) en fonds enregistré de revenus de retraite (FERR) ou en rente.

Prenons un homme de 69 ans qui vit seul et qui a accumulé 300 000 dollars dans son REER. Avant, il aurait été forcé de retirer 15 000 dollars à 70 ans, puis 22 140 à 71 ans, et d’ajouter ces sommes à sa déclaration de revenus. En retardant ces retraits, il économisera 10 800 dollars en impôts pour les deux années en question (en supposant un taux d’imposition de 29 %). Ses 300 000 dollars continueront de fructifier à l’abri du fisc et 30 750 dollars supplémentaires s’accumuleront ainsi dans son REER (en supposant un rendement de 5 %). S’il continue de plus à travailler et à verser des cotisations, il pourra placer jusqu’à 20 000 dollars dans son REER en 2008, et 21 000 dollars en 2009.

Le budget fédéral 2007 a apporté d’autres bonnes nouvelles aux travailleurs qui veulent prolonger leur carrière, plus particulièrement ceux qui profitent d’un régime de retraite à prestations déterminées offert par leur employeur (le montant de la rente est fixé à l’avance, par opposition au régime à cotisations déterminées, où la rente dépend, entre autres, du rendement du fonds). En vertu de la Loi de l’impôt sur le revenu du Canada, il était jusqu’à maintenant impossible pour ces employés de recevoir une pension de leur régime de retraite tout en continuant à y cotiser. Le cumul (le double-dipping, disent les anglophones) était interdit.

« Sous l’ancienne loi, il était souvent avantageux pour un employé qui devenait admissible à sa pleine pension de laisser son emploi, même s’il souhaitait continuer de travailler à temps plein ou à temps partiel », souligne Ian Markham, directeur de l’innovation en matière de retraite pour la société Watson Wyatt, cabinet international qui fournit des conseils en gestion des avantages sociaux. « Il préférait quitter l’entreprise, recevoir sa pleine pension et être recruté par un autre employeur, qui offrait un régime de retraite distinct. »

Le changement apporté par Ottawa permettra à tout employé âgé d’au moins 55 ans et bénéficiaire d’un régime de retraite à prestations déterminées, admissible à sa pleine pension, d’encaisser jusqu’à 60 % de la pension à laquelle il a droit, de continuer de travailler à temps plein ou à temps partiel pour son employeur et de poursuivre ses cotisations au régime de retraite de l’entreprise.

Mais il faudra d’abord que les provinces changent leur propre législation. Car sauf exception, les régimes complémentaires de retraite relèvent de la compétence des provinces.

Le Québec avait déjà pris des mesures en ce sens. Moyennant certaines conditions, un employé québécois qui se trouve à moins de 10 ans de l’âge normal de la retraite et qui choisit de réduire ses heures de travail peut retirer une somme annuelle de son fonds de retraite (à prestations ou à cotisations déterminées) tout en continuant de travailler pour son employeur. « Il ne s’agit pas d’une rente mensuelle, puisque la loi fédérale l’interdisait, mais d’un montant forfaitaire annuel », explique Danielle Éthier, conseillère principale chez Watson Wyatt, à Montréal.

Pourtant, très peu de Québécois se sont prévalus de ce privilège. C’est que la mesure comprend une source majeure d’irritation. « Les retraits effectués pendant la retraite progressive constituent une avance, explique Danielle Éthier. En effet, le travailleur voit sa rente réduite d’un montant équivalent à la valeur des retraits lorsqu’il prend sa retraite définitive. »

Québec attendait qu’Ottawa modifie la Loi de l’impôt pour adopter des règles plus avantageuses. Maintenant que c’est fait, le nouveau régime devrait être mis en place sous peu.

Même si toutes les provinces changent leur législation (elles vont le faire, selon toute vraisemblance), rien ne garantit aux employés qu’ils auront droit au cumul. Les provinces pourraient laisser les employeurs décider s’ils veulent offrir cet avantage ou non.

Autre bémol, de taille : les nouvelles mesures ne visent que les employés qui bénéficient d’un régime de retraite à prestations déterminées. Or, de 20 % à 25 % seulement des travailleurs canadiens du secteur privé profitent d’un tel régime. « Et ce type de régime tend à disparaître au profit des régimes à cotisations déterminées », dit Danielle Éthier.

La majorité des travailleurs doivent compter sur leur REER et les régimes publics de retraite : la Régie des rentes du Québec (RRQ) ou, dans les autres provinces, le Régime de pension du Canada (RPC). « La RRQ est légèrement plus avantageuse que le RPC pour les travailleurs qui envisagent la retraite progressive », souligne Aurèle Courcelles, directeur de la planification financière avancée au Groupe Investors, à Winnipeg.

Au Québec, un travailleur de 55 ans ou plus, mais de moins de 70 ans, peut réduire ses heures de travail tout en continuant à cotiser à la RRQ comme s’il travaillait à temps plein, dans la mesure où son employeur est d’accord. Par exemple, s’il gagne 40 000 dollars par an et qu’il réduit ses heures pour n’en gagner que 30 000, il peut cotiser à la RRQ comme s’il gagnait toujours 40 000 dollars. Cela lui permettra d’encaisser une rente plus généreuse lorsque viendra le moment de la pleine retraite. Cet avantage n’est pas offert par le RPC.

Le Québec a depuis longtemps une longueur d’avance sur les autres provinces. Ainsi, dès 1983, un an après le Manitoba, il a aboli la retraite obligatoire. L’Ontario l’a abolie en décembre 2006, la Saskatchewan, en novembre 2007, et la Colombie-Britannique, le 1er janvier 2008. La Nouvelle-Écosse prévoit le faire le 1er juillet 2009. Seul le Nouveau-Brunswick n’a encore rien annoncé en ce sens.

Une enquête menée en 2007 par la société Écho sondage auprès des travailleurs et retraités québécois âgés de 55 à 64 ans a révélé que 24 % d’entre eux ont pris ou prévoient prendre leur retraite avant 56 ans. Seulement 5 % souhaitent continuer de travailler après l’âge de 65 ans. Frank Reid, économiste à l’Université de Toronto, a d’ailleurs démontré que l’abolition de la retraite obligatoire au Québec, en 1983, n’avait eu aucun effet notable sur la rétention de la main-d’œuvre.

Au final, toutes ces mesures arriveront-elles à ralentir le départ à la retraite des baby-boomers ? « Elles sont certainement intéressantes, répond Danielle Éthier. Toutefois, on peut douter qu’un employé qui se sent prêt à prendre sa retraite, pour s’adonner à ses loisirs et pour passer du bon temps avec ses petits-enfants, changera d’idée simplement parce qu’on lui offre plus d’argent. »

Trois mesures incitatives pour garder les baby-boomers au travail

1. L’âge où l’on doit obligatoirement convertir ses REER en fonds enregistré de revenus de retraite (FERR) ou en rente passe de 69 à 71 ans.

2. Un employé âgé d’au moins 55 ans qui est bénéficiaire d’un régime de retraite à prestations déterminées et admissible à sa pleine pension pourra encaisser jusqu’à 60 % de sa pension, continuer de travailler pour son employeur à temps plein ou à temps partiel et poursuivre ses cotisations au régime de retraite. Les provinces devront modifier leurs lois fiscales pour que la mesure puisse s’appliquer.

3. Au Québec, un travailleur ayant entre 55 et 70 ans peut réduire ses heures de travail tout en continuant de cotiser à la Régie des rentes comme s’il travaillait à temps plein.

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