Une retraite sans risques ?

Pour faire fructifier les bas de laine des travailleurs, les gestionnaires des caisses de retraite doivent prendre de plus en plus de risques dans leurs placements. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Illustration : Sébastien Thibault

Une inconnue est apparue dans la gestion des caisses de retraite : la diversification des actifs. Et elle pourrait causer des surprises lors de l’inévitable prochaine crise, croient de nombreux experts.

Oh ! Il y a peu de risques que la prochaine crise soit une tempête comme celle qui a frappé en 2008. Provoquée par la fameuse crise des papiers commerciaux, la chute des cours boursiers avait déplumé les REER d’à peu près tout le monde et, plus brutalement encore, les caisses de retraite d’employeurs, qui ont dû depuis revoir leurs stratégies pour les renflouer. Les régimes de ce type, dits à prestations déterminées, promettent une rente fixe aux retraités jusqu’au décès, peu importe les vents contraires des marchés. Et des grands vents, il y en a eu et il y en aura !

Qu’on se rassure, les régimes de retraite à prestations déterminées du secteur privé « se portent bien », affirme Michel St-Germain, actuaire au cabinet de services-conseils Mercer et président désigné de l’Institut canadien des actuaires. Mais les rendements des obligations à long terme, ces placements sécuritaires qui ont toujours été le pain et le beurre des caisses de retraite, sont au plancher depuis tellement longtemps que les promoteurs des régimes se tournent vers d’autres actifs pour compenser ces pertes. Des investissements plus performants, mais aussi plus complexes et peut-être plus risqués. Et cette diversification des portefeuilles pourrait causer de mauvaises surprises lors d’une nouvelle crise financière ou économique.

« Puisque nous sommes dans une situation sans précédent dans l’histoire des régimes de retraite, tout le monde est en mode essai-erreur », dit l’actuaire Bernard Morency, professeur associé à HEC Montréal et ancien premier vice-président et chef des opérations à la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Même si votre employeur ne vous offre pas de fonds de pension, la situation vous concerne aussi. La fameuse « rente du Québec » qui vous attend en fin de carrière, c’est en quelque sorte le fruit d’un régime à prestations déterminées : le Régime de rentes du Québec (RRQ) confie la gestion de ses actifs à la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui fait fructifier le capital, et promet à chacun une rente annuelle d’environ 25 % du revenu de carrière moyen.

Deux secteurs, deux réalités

Source : Statistique Canada (2017)

Ces 12 %, c’est presque deux fois moins qu’en 1997 (21 %). « Beaucoup d’entreprises privées ferment les régimes à prestations déterminées, jugés trop coûteux et risqués », explique Michel St-Germain. Elles ne peuvent modifier les régimes des employés déjà en poste, mais certaines offrent aux nouveaux employés un régime à cotisations déterminées, où l’employeur cotise au REER de l’employé, qui lui seul est alors responsable de faire fructifier son épargne-retraite.

Tout comme Michel St-Germain, Bernard Morency estime que les régimes de retraite à prestations déterminées vont bien. « Le ratio de solvabilité, qui mesure leur santé financière en comparant leur actif à leurs engagements advenant leur cessation, s’est amélioré au cours des dernières années. » Mais il faut prendre en compte qu’en 2016, la loi québécoise encadrant les régimes complémentaires de retraite a été assouplie, de façon à donner 10 ans aux employeurs du privé plutôt que 5 ans pour renflouer les caisses (bien qu’il y ait eu des mesures temporaires d’allègement qui ont permis aux employeurs d’allonger cette période d’amortissement entre 2008 et 2016). « Si la loi n’avait pas été assouplie, beaucoup de régimes auraient actuellement de la misère », soutient Bernard Morency.

Historiquement, les obligations à long terme ont assuré les sommes nécessaires pour verser les rentes promises aux retraités dans 10, 20 ou 30 ans. Leurs rendements sont aujourd’hui à leur plus bas en 60 ans, touchés par la chute des taux d’intérêt qui sévit depuis l’éclatement de la bulle technologique, au début des années 2000. « Des obligations qui rapportaient auparavant de 4 % à 5 % de rendement en 30 ans ne rapportent plus que de 1,5 % à 2 % », souligne Vincent Morin, président de Trans-Canada Capital, la société qui gère les caisses de retraite des employés d’Air Canada.

Actuellement, le piètre rendement des obligations à long terme est tel que les employeurs et les employés pourraient devoir compenser en augmentant leurs cotisations de près de 20 %, a signalé Mercer à l’automne 2019. Au même moment, la société de gestion Aon affirmait que, dans le contexte « d’incertitude économique actuel », la chute des rendements obligataires et le faible rendement des actifs nuisent à la solvabilité des régimes.

Pour tenter de compenser la faiblesse des taux des obligations, les promoteurs des régimes de retraite investissent davantage dans des placements non traditionnels : immobilier, infrastructures (ponts, transports, aéroports, etc.), placements privés (obligations de société), etc. Le portefeuille typique, qui depuis les années 2000 était constitué d’environ 40 % d’obligations (revenus fixes et sûrs), 50 % d’actions canadiennes ou étrangères et 10 % de placements non traditionnels, a changé. Aujourd’hui, dépendamment des rentes promises à court, moyen ou long terme, et de la taille de la caisse, « la répartition des actifs est plutôt d’un tiers en obligations, un tiers en actions et un tiers en placements non traditionnels », explique Michel St-Germain, de Mercer.

C’est grosso modo le portrait du portefeuille du Régime de retraite de l’Université du Québec (RRUQ), confirme son directeur général, Alain Vallée, qui veille sur une caisse d’environ quatre milliards de dollars. « Les placements non traditionnels ne sont cependant pas nouveaux pour nous, dit-il. Les grandes caisses comme la nôtre commençaient déjà à investir dans ces types de placements en 2008. Mais il est vrai que les sommes qu’on leur alloue augmentent, car les investissements en infrastructures et placements privés promettent un rendement intéressant. »

Au Régime de rentes du Québec, 36,5 % des actifs sont investis dans les placements non traditionnels : infrastructures (7,5 %), immobilier (14 %) et placements privés (15 %). « Depuis la crise financière de 2008, la gestion des risques financiers a évolué », affirme Jean-François Therrien, actuaire en chef du RRQ. Cette gestion a notamment favorisé la mise en place de plus de « tests de tension », soit la simulation des effets que pourraient avoir diverses crises passées ou à venir.

De 2014 à 2018, le rendement moyen du fonds du RRQ a été de 9,2 %. Le bas de laine des Québécois vaut maintenant 73 milliards de dollars, et la cagnotte sera de 390 milliards de dollars dans 25 ans ; une somme suffisante pour honorer les rentes promises à plus de quatre millions de cotisants et deux millions de bénéficiaires, selon la dernière évaluation, rendue publique en décembre 2019.

Les placements non traditionnels ne se retrouvent pas que dans les gros portefeuilles. Depuis 10 ans, de nombreux fonds communs comprennent cette classe d’actifs de manière à les rendre plus accessibles aux petites et moyennes caisses de retraite, explique Claude Lockhead, associé administratif aux solutions de retraite à la société de gestion Aon. « Elles peuvent maintenant y accéder avec aussi peu que cinq millions de dollars. » L’offre grandissante de placements non traditionnels contribue à leur popularité dans le portefeuille des caisses. « Des autoroutes à péage, des aéroports, des trains, des immeubles… ça rapporte des revenus tous les mois, notamment des loyers », illustre Bernard Morency. De plus, investir dans les entreprises québécoises et canadiennes, « ça fait rouler l’économie », souligne Vincent Morin, de Trans-Canada Capital.

Ces investissements permettent de réduire la vulnérabilité aux mouvements des taux d’intérêt, ajoute-t-il.

D’autres sont toutefois d’un avis plus mitigé. Ces actifs dits « illiquides » ont certes l’avantage de ne pas être soumis à une évaluation quotidienne sur les marchés financiers comme les actions, « mais la volatilité est là quand même, elle est juste moins apparente », note Bernard Morency.

Par ailleurs, ces actifs ne sont pas « moins liquides » pour rien ! Les experts consultés s’entendent sur le fait qu’ils peuvent être plus difficiles à liquider si les caisses ont soudainement besoin de se renflouer. « C’est important de bien gérer ses liquidités. Je dirais que la difficulté de liquider rapidement de tels actifs est probablement un des risques les plus importants », affirme Vincent Morin. En cas de crise financière majeure, « les placements illiquides pourraient aussi mal réagir que des actions et plusieurs pourraient avoir des surprises ».

En outre, les investissements non traditionnels en obligations de sociétés, en dettes privées et en obligations émises par des pays étrangers entraînent des risques additionnels, estime Bernard Morency, « car la gestion de l’ensemble devient plus complexe ». D’autant que les gestionnaires utilisent de plus en plus de « produits leviers » : un peu comme le particulier qui emprunte pour mettre de l’argent dans ses REER, ils empruntent des sommes pour les investir dans l’espoir de réduire certains risques financiers ou d’obtenir de bons rendements, explique l’actuaire. « Mais il faut être très vigilant. » Les produits leviers sont risqués parce qu’il faut rembourser l’emprunt quoi qu’il arrive, qu’ils rapportent ou pas.

Enfin, le « verdissement » des portefeuilles des caisses incite à abandonner les actions traditionnelles canadiennes, dont bon nombre sont émises par des entreprises pétrolières, au profit des actions étrangères. « À cause de l’enjeu des changements climatiques, cette tendance s’accélère », souligne Claude Lockhead, d’Aon. Un exemple probant : depuis 2017, la Caisse de dépôt et placement du Québec s’est engagée à diminuer l’intensité carbone de son portefeuille global de 25 % par dollar investi d’ici 2025.

Tous ces éléments mis ensemble font que la diversification des portefeuilles des caisses de retraite pose aujourd’hui « un risque de mauvaise gestion », croit Michel St-Germain, de Mercer. « Les gestionnaires doivent faire leurs devoirs très sérieusement. »

Des spécialistes des placements non traditionnels doivent être inclus dans les équipes de gestion des caisses, croit aussi Vincent Morin. « Avec les années, à Air Canada, on a développé notre équipe d’experts. »

Cela dit, les plus petites caisses n’ont pas toujours les moyens d’employer ce type d’experts et s’entourent plutôt de consultants au besoin. Le rôle de ces spécialistes est d’expliquer le fonctionnement et la pertinence des placements, tant traditionnels que non traditionnels, aux membres des comités de retraite. Formés de travailleurs et de retraités élus par leurs pairs, ces comités votent sur les politiques de placement qui leur sont proposées.

N’importe qui peut être élu à un comité de retraite : employés, représentants syndicaux, etc. Aucune formation en finance ni aucun autre savoir pertinent ne sont demandés. « L’exigence de la loi québécoise sur les régimes complémentaires de retraite est d’avoir un niveau de compétence minimal, c’est-à-dire être capable de comprendre l’information donnée et de remettre en question les recommandations des experts », explique Julien Ranger, avocat spécialisé en droit des régimes de retraite au bureau montréalais du cabinet Osler.

Or, puisque les produits financiers et les stratégies d’investissement se complexifient, ce niveau de compétence minimal devient un enjeu de gouvernance, selon le juriste.

Cependant, Claude Lockhead constate que, depuis la crise de 2008, les comités de retraite posent beaucoup plus de questions, ce qui ne peut pas nuire dans un contexte où « le défi, c’est d’augmenter le risque pour obtenir un rendement acceptable », tout en tenant compte des dangers, rappelle-t-il.

Cette logique implacable s’adapte donc comme elle peut en ces temps mouvementés : urgence climatique, guerres géopolitiques et commerciales, investissements croissants dans les fonds indiciels négociés en Bourse (FNB)… « Qui sait comment les algorithmes qui gèrent ces fonds réagiront en temps de crise », commente Bernard Morency.

Mais à son avis, le plus grand risque qui nous pend au bout du nez est peut-être l’oubli. « Ça fait plus de 10 ans qu’on n’a pas vu de crise majeure. C’est long. Beaucoup de gestionnaires n’ont pas vécu la crise de 2008. Et chez ceux qui, comme moi, l’ont vécue, la mémoire peut s’estomper… Restons vigilants. »

Le bas de laine national grossit

Les Québécois qui n’ont aucun régime de retraite fourni par leur employeur peuvent toujours compter sur la pension de la Sécurité de la vieillesse, versée par le fédéral à partir de 65 ans, et sur le Régime de rentes du Québec (RRQ), qui verse une rente annuelle équivalant à environ 25 % du revenu de carrière moyen dès l’âge de 65 ans.

La bonne nouvelle est que grâce à la réforme du RRQ entrée en vigueur en 2019, qui vise l’équité intergénérationnelle et l’amélioration de la qualité de vie des aînés, cette rente sera de plus en plus généreuse, explique Jean-François Therrien, actuaire en chef du RRQ.

Grâce au régime supplémentaire mis en place, le taux de remplacement du revenu de 25 % augmentera progressivement pour atteindre 33,33 % en 2065. Par exemple, en 2020, la rente annuelle maximale du RRQ est de 14 110 dollars pour une personne de 65 ans qui avait un revenu d’emploi de 70 000 dollars. Avec le régime supplémentaire, cette rente augmentera progressivement à 21 440 dollars d’ici une quarantaine d’années, soit 7 330 dollars de plus (en dollars de 2020).