De l’art en banque

Cinq cents dollars. Il n’en faut pas plus pour investir dans l’art. Mais si le marché s’est démocratisé depuis quelques années, encore doit-on apprendre à déceler les tendances et à reconnaître les artistes prometteurs.

De l’art en banque
Illustration : Alain Reno

Les lieux de culte sont désertés au Québec, mais l’église Saint-Henri, construite en 1923 dans le quartier mont­réalais du même nom, fait exception. Rachetée en 2004 par la maison Iegor, elle accueille désormais les fidèles… de l’art.

Chaque mois, des dizaines d’amateurs s’y retrouvent pour la vente aux enchères d’Iegor. La nef a été transformée en salle d’exposition, vitrine pour les œuvres proposées. Nous sommes en février 2010. « Cette fois, indique fièrement Silvia Casas, directrice du Département des arts décoratifs du 20e siècle chez Iegor, le clou de l’exposition est sans conteste des toiles de Jean-Paul Riopelle, de l’automatiste Marcelle Ferron et de l’artiste américaine Joan Mitchell, qui fut pendant 25 ans la compagne de Riopelle. »

Silvia Casas souligne que l’affluence à ces enchères est un bon indicateur de l’intérêt croissant des investisseurs pour le marché de l’art. Un marché qui se porte très bien. En 2007, sa valeur mondiale atteignait un sommet de 65 milliards de dollars américains, selon les estimations de Clare McAndrew, fondatrice d’Arts Economics, une société irlandaise de recherche dans le marché de l’art. Aujourd’hui, au Canada, la valeur de ce marché chatouillerait les 75 millions de dollars.

« Mais ces estimations ne prennent en compte que les données rendues publiques, comme celles des ventes aux enchères. Elles ne compta­bilisent pas les transactions entre collectionneurs, galeristes et évaluateurs », explique Paul Maréchal, spécialiste du marché de l’art qui donne un cours sur le sujet à l’UQAM. Ce collectionneur professionnel, passionné d’Andy Warhol et des meubles de l’époque de Charles X, est également conservateur de la collection Power Corporation du Canada. Selon lui, le marché mondial oscillerait plutôt entre 130 et 190 milliards de dollars américains, soit plus du double des estimations officielles.

Longtemps réservé aux seuls initiés, le marché de l’art s’est démocratisé depuis quelques décennies. Au cours des années 1980, de simples particuliers se sont lancés à l’assaut des ventes aux enchères. Résultat : aujourd’hui, un acheteur sur quatre serait un collectionneur amateur. « Contrairement à la croyance populaire, le marché n’est pas hermétique. Tout le monde peut acheter des œuvres », dit Paul Maréchal. Mais encore faut-il avoir apprivoisé le marché. Ce qui n’est pas si simple.

Dans cet univers, tous s’entendent pour dire que la clé de l’investissement réside dans la connaissance de l’art. Et cette con­naissance, il n’y a pas mille façons de l’acquérir. « Il faut courir les musées, dit Silvia Casas, discuter avec les propriétaires des galeries, lire des ouvrages sur l’art et consulter l’inventaire détaillé des œuvres dans ce qu’on appelle les catalogues raisonnés. »

Quand on s’intéresse à un artiste émergent dont la production est encore peu connue, il ne faut pas hésiter à le rencontrer, ajoute-t-elle. « Il faut le faire parler de son avenir, voir s’il compte continuer à produire et savoir de quelle façon il perçoit son cheminement artistique. Ces questions permettent de situer son œuvre dans son époque. Les actionnaires se renseignent sur les entreprises dans lesquelles ils investis­sent en lisant leurs rapports annuels ; les collectionneurs, amateurs ou professionnels, doivent eux aussi prendre leurs renseignements. »

« Pour ma part, j’ai commencé en achetant graduellement », dit Matthieu Gauvin. Ce collectionneur de 37 ans a payé son premier tableau 500 dollars. C’était en 2004. Une somme modeste qui lui a ouvert les portes du marché. Six ans plus tard, il possède 67 œuvres d’artistes contemporains, et sa collection est évaluée à plus ou moins 100 000 dollars. Cet autodidacte est devenu mordu au point de transformer sa passion en métier : il est aujour­d’hui consultant indépendant en art. « C’est un peu obsessif comme passion ! » admet-il en souriant.

Le parcours de Matthieu Gauvin est similaire à celui de nombre de collectionneurs. Ses coups de cœur ont dicté ses premiers achats, et peu à peu il s’est spécialisé dans un créneau particulier. Dans son cas, celui des œuvres picturales contemporaines. « Mes choix sont dictés par des orientations artistiques, mais aussi par le potentiel des artistes. » Ainsi est-il en mesure d’affirmer que les œuvres qu’il possède déjà ont au mieux pris de la valeur, au pire conservé leur valeur initiale.

Mais au-delà de tout commerce, les œuvres doivent être considérées pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire des formes d’expression artistique. « Et ça, il ne faut jamais l’oublier. Ce ne sont ni des produits de luxe, ni une forme de divertissement, ni l’équivalent d’une action échangeable en Bourse », rappelle Paul Maréchal. L’appréciation d’une œuvre d’art doit primer les autres considérations. Après tout, contrairement à un portefeuille d’actions, les tableaux achetés seront accrochés bien en vue aux murs d’un salon. « Quoi qu’on en pense, l’art n’est pas fait pour être revendu dans les cinq ans. C’est un long processus. Dans le cas de l’art contemporain, ça peut prendre 15 ou 20 ans avant qu’une œuvre prenne de la valeur. »

Il est facile d’acheter un tableau. Le revendre, c’est une autre paire de manches. Première étape : l’évaluation. « Les évaluateurs sont plutôt rares à Montréal, explique Paul Maréchal, parce que beaucoup jugent que cela représente trop de problèmes. Je dirais même que dans le secteur de l’art décoratif, les antiquaires sont particulièrement paresseux. Par contre, certains galeristes se prêtent plus volontiers à ce processus. » Il faut dire que pour évaluer une seule œuvre, les spécialistes doivent procéder à partir de ventes comparables, effectuées le plus souvent en dehors du pays : beaucoup de recherche en perspective.

Le marché de l’art, on l’imagine bien, n’est pas à l’abri des fluctuations économiques. De 1973 à 1975, à la suite du choc pétrolier, les prix des œuvres impressionnistes avaient chuté de 54 %. Après avoir repris du poil de la bête, ils retombaient en 1990 : un plongeon de 55 %. En 2008, après sept années consécutives de hausse des prix, le marché de l’art a été frappé de plein fouet par les crises financière et économique. Le coup a été particulièrement violent pour le marché américain de l’art contemporain : les ventes de ce secteur ont diminué des deux tiers.

Paul Maréchal explique que les achats les plus sûrs pour un collectionneur sont sans conteste ceux issus du mar­ché secondaire, c’est-à-dire du marché des œuvres reconnues. « Leurs auteurs ont déjà fait leurs preuves. La valeur de leurs œuvres ne risque pas – ou risque moins que les œuvres contemporaines – de chuter. Une toile de Riopelle ou de Marc-Aurèle Fortin sera toujours unique », explique-t-il.

Sur ce plan, le marché de l’art est similaire au marché financier, dit Silvia Casas. Les œuvres des artistes les moins connus sont celles dont la valeur risque le plus d’augmenter… mais aussi de chuter, car rien n’assure que leurs auteurs perceront. Le collectionneur qui s’intéresse aux artistes émergents est l’équivalent du recruteur dans le sport professionnel : « Il doit s’assurer que l’artiste continuera de produire et que son œuvre saura durer. »

Cette passionnée d’art croit que le critère principal de l’inves­tisseur reste l’amour de l’art. Et que c’est dans l’unicité et l’originalité de l’œuvre que réside le réel bénéfice. Elle conclut : « Je ne comprends toujours pas pourquoi on hésite à investir 500 dollars dans une toile qu’on aime, alors qu’on est prêt à débourser 5 000 dollars pour ins­taller un cinéma maison, qui perdra nécessairement de sa valeur. Évidemment, tout est relatif. »

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