Gentils contre méchants : qui fait le plus d’argent ?

Les personnes dites « agréables » seraient plus susceptibles d’avoir des problèmes financiers, selon des études. Pourquoi ? Les réponses de deux chercheurs. 

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Du vieil Ebenezer Scrooge de Charles Dickens jusqu’au rude Séraphin Poudrier des Pays d’en haut, de l’avare Harpagon de Molière jusqu’au tyrannique monsieur Burns des Simpson, les personnages fortunés qui font partie de la culture populaire sont rarement les plus sympathiques. Si les récits en tous genres nous renvoient à cette idée que richesse et méchanceté sont liées, jusqu’à quel point est-ce vrai en dehors de la fiction ? Faut-il choisir entre l’argent et la gentillesse ?

L’agréabilité et les finances personnelles

Avant de se pencher sur la situation financière des gentils, encore faut-il déterminer ce qu’est la gentillesse. Elle est souvent synonyme de caractère agréable. Selon la théorie des « Big Five », qui définit la personnalité humaine en cinq grands facteurs individuels, une personne ayant un niveau d’agréabilité élevé est généralement chaleureuse, serviable et attentionnée. Mais cette attitude socialement souhaitable va-t-elle de pair avec des comportements financiers désirables ?

Plusieurs études récentes ont révélé que les personnes dites « agréables » seraient plus susceptibles d’avoir des problèmes financiers, y compris plus de dettes, plus de défauts de paiement, un moins bon score de crédit et moins d’économies. Pourquoi ? Deux chercheurs — de l’Université Columbia à New York et du University College de Londres — ont voulu comprendre quels éléments de la personnalité agréable conduisent à ces difficultés. 

Les gens agréables seraient-ils désavantagés dans leurs transactions à cause de leur style de négociation coopératif, qui les amène à faire moins de demandes et plus de concessions ? 

Accordent-ils une valeur subjective moins grande aux biens matériels et à l’argent ?

La recherche

Pour trouver des réponses à ces questions, les chercheurs ont compilé et analysé les données de plus de trois millions de participants britanniques et américains. 

Ils n’ont pas observé de corrélation entre le style de négociation des gens agréables et leurs résultats financiers. En effet, même s’il s’avère que l’agréabilité a eu une incidence marquée sur leur façon de négocier, le style de négociation coopératif ne semble pas avoir de répercussions sur les finances personnelles des participants. Si les gentils ont plus de problèmes financiers, ce ne serait donc pas parce qu’ils seraient de mauvais négociateurs ou qu’ils seraient plus susceptibles de se faire exploiter par les autres.

En revanche, l’agréabilité a eu un effet direct clair sur la valeur subjective de l’argent pour les participants. La faible importance qu’ils lui accordent a eu, à son tour, un effet direct majeur sur leur épargne. Les chercheurs notent que les personnes agréables se soucieraient tout simplement moins de l’argent et seraient ainsi plus sujettes à en faire une mauvaise gestion.

On a aussi voulu évaluer les effets modérateurs, puisque la gentillesse ne semble pas toucher tout le monde de la même façon. Et d’après les résultats, les personnes agréables disposant d’un revenu suffisamment élevé souffriraient moins de leur mauvaise gestion de l’argent, puisqu’elles bénéficient de plus de ressources et d’un meilleur filet de sécurité financière pour compenser.

Les deux chercheurs ont également mesuré le lien dans le temps entre la gentillesse et les finances. Ils se sont donc basés sur les données d’une étude longitudinale (la British Cohort Study) où, dans un premier temps, l’agréabilité des participants a été évaluée en 1986, lorsqu’ils avaient 16 ou 17 ans. Cette mesure a ensuite été utilisée pour prédire leurs résultats financiers en 2012, quand ils auraient 42 ans. Encore une fois, le lien entre agréabilité et difficultés financières a été maintenu, puisque les participants les plus agréables à l’adolescence éprouvaient inévitablement de plus grandes difficultés financières 25 ans plus tard.

Si le lien entre agréabilité et problèmes financiers semble clair sur le plan individuel, les chercheurs ont voulu savoir si l’effet pouvait se faire sentir dans une localité. Encore là, les régions où la population était considérée comme étant la plus agréable et où la moyenne des revenus était la plus faible étaient aussi celles où le taux de faillite était le plus élevé. Ainsi, les zones géographiques ayant obtenu un score d’agréabilité considérablement plus élevé étaient aussi celles où le taux de faillite était de 50 % supérieur.

Les gentils désavantagés

Le travail des chercheurs démontre donc qu’il existe bel et bien un lien entre agréabilité (ou gentillesse) et difficultés financières. Ces difficultés sont observables dans la cote de crédit, l’épargne, la dette et les taux d’insolvabilité, principalement parce que, pour les individus dits « agréables », l’argent ne serait pas une priorité. Dans tous les volets de l’étude, l’agréabilité était le seul trait de personnalité des « Big Five » systématiquement lié aux difficultés financières.

L’argent ou les gens

Avec ces résultats, les chercheurs notent que si la combinaison de l’agréabilité et du faible revenu conduit aux pires résultats financiers, il est également possible que ça se joue en sens inverse. En effet, des difficultés financières combinées à un statut socioéconomique faible pourraient faire augmenter le niveau d’agréabilité d’une personne. Les gens des catégories socioéconomiques inférieures auraient tendance à donner la priorité à la communauté plutôt qu’à l’argent. Les relations sociales (et non l’argent) seraient leur principal soutien lorsqu’ils font face à une situation difficile. Être agréable mène donc à moins se concentrer sur l’argent, mais moins se concentrer sur l’argent pourrait également mener à se tourner vers les autres et à être plus agréable.

Évidemment, un phénomène aussi complexe et multifacette que les difficultés financières ne pourrait être déterminé que par quelques facteurs prédictifs de personnalité, mais il demeure qu’être agréable semble bel et bien avoir un coût financier. Reste à savoir si on est le personnage gentil ou méchant de l’histoire…

Source principale : MATZ, Sandra C., Ph.D., Columbia Business School et Joe J. GLADSTONE, Ph.D., University College de Londres, School of Management. « Nice Guys Finish Last : When and Why Agreeableness Is Associated With Economic Hardship », Journal of Personality and Social Psychology, 11 octobre 2018.