Je cours les coupons…

Au lieu de découper des bons de réduction dans des cahiers publicitaires, les économes nouveau genre les reçoivent par courriel. Réelles ou virtuelles, ces aubaines doivent être utilisées avec précaution.

Dollars et cents : Je cours les coupons…
Photo : R. Simard

Tous les matins, Julie Bernèche commence sa journée de chasseuse d’aubaines en s’installant devant son ordinateur. Dans sa boîte de courriels l’attend une série d’offres-surprises : massages, repas au restaurant ou lavages de voiture à 50 % de réduction et même plus. En quelques clics, elle fait des achats presque chaque semaine, convaincue de faire de bonnes affaires.

Comme de plus en plus de consommateurs, cette graphiste montréalaise de 33 ans est abonnée à des sites d’achats groupés ou d’aubaines d’un jour, concept qui se propage de façon fulgurante depuis quelques mois. Il existe 130 services du genre au Canada, dont une trentaine au Québec. Le leader mondial dans le domaine, Groupon, fondé en 2008 à Chicago, affirme avoir 115 millions d’abonnés dans 500 villes du monde – dont 11 au Québec. Le marché québécois est toutefois dominé par une entreprise locale, Tuango, qui compte 400 000 adeptes dans sept villes de la province et réalise des ventes de 1,5 million de dollars par mois. Parmi les autres sites populaires au Québec, on trouve TeamBuy, Promo du jour, Living Social, Dealfind et Le Renard.

Chaque jour, ces sites présentent, pour une ville donnée, une aubaine dénichée chez un commerçant, qu’ils font aussi connaître par courriel à leurs abonnés. L’offre est d’une durée limitée, soit de un à six jours. Pour qu’elle se concrétise, il faut un nombre minimal d’acheteurs, qui variera selon le type de produit ou de service. Les consommateurs achètent en ligne, par carte de crédit, et reçoivent par courriel un bon qu’ils impriment. Ils ont généralement entre 3 et 18 mois pour l’utiliser. D’après une étude universitaire, 17 % des Américains ont déjà fait de tels achats, surtout ceux qui ont l’habitude d’Internet et qui habitent les villes, où sont offertes la majorité des promotions.

Les offres portent principalement sur les services que proposent spas, salons de beauté, restaurants, auberges, studios de photo, gymnases et centres de yoga. On a aussi vu des offres de vêtements, lunettes, matelas, pâtisseries, tours d’avion, sauts en parachute, cours de langue, réparation de vitres, cartouches d’encre et brosses à dents ultrasoniques (!), entre autres.

Les sites qui présentent ces aubaines touchent de 40 % à 50 % du prix des ventes. Ainsi, sur un bon de 10 dollars donnant droit à un repas de 20 dollars, les restaurateurs ne reçoivent que 5 ou 6 dollars. Comment y trouvent-ils leur compte ? « Ils espèrent que le client dépensera plus que la somme à laquelle son bon donne droit et qu’il reviendra ensuite, explique Albert Bitton, consultant montréalais dans le domaine du marketing en ligne. De nombreux marchands se servent aussi des bons comme outils publicitaires pour se faire connaître auprès d’une nouvelle clientèle. » Les abonnés sont encouragés à faire circuler les offres sur les réseaux sociaux et parmi leurs contacts : les sites leur remettent des crédits lors­qu’une personne qu’ils ont recom­mandée fait son premier achat.

Outre leur désir d’économiser, bien des consommateurs consultent ces sites pour faire des trouvailles. « J’ai acheté plusieurs bons de réduction pour des restaurants où je ne serais pas allée, mais où je vais sûrement retourner », confie Julie Bernèche, qui reçoit ses offres d’aubaines de six sources.

Par contre, elle a aussi eu de moins bonnes expériences (mauvais service, portions minuscules), tout comme de nombreux internautes qui font part de leur déconfiture sur le Web. Le système a en effet connu des ratés : il y a quelques mois, à Toronto, une boucherie bio a vendu tellement de bons que les proprié­taires ont dû appeler la police pour expulser des clients mécontents de la longue attente et du manque de choix dans les rayons ; en février, avant la Saint-Valentin, le réseau de fleuristes FTD a artificiellement gonflé les prix de ses bouquets afin que les rabais paraissent plus alléchants (les clients floués ont été remboursés) ; et des consommateurs se sont heurtés à des portes closes, le marchand ayant fait faillite avant qu’ils réclament ce qu’ils avaient acheté.

Au Québec, l’Office de protection du consommateur (OPC) n’a pas reçu de plaintes concernant les sites d’achats groupés. Les acheteurs devraient cependant s’assurer que celui dans lequel ils s’apprêtent à faire une transaction s’engage à les rembourser en cas de problème.

Selon le consultant Albert Bitton, les sites sérieux n’hésitent pas à rembourser les clients insatisfaits. Il a lui-même eu des pépins : il a mis trois mois avant de réussir à joindre le service d’entretien ménager pour lequel il avait acheté un bon. Et quand il a enfin eu quelqu’un au bout du fil, on n’a pu lui fixer de rendez-vous avant trois autres mois ! « J’ai communiqué avec le site d’aubaines et j’ai obtenu un remboursement », raconte-t-il.

Les consommateurs doivent sur­tout prendre garde à ne pas lais­ser expirer leurs bons, explique le spécialiste. « Près de 15 % à 20 % des rabais ne sont pas utilisés, parce que les consommateurs oublient la date limite ou n’ont pas le temps de s’en servir », dit-il. L’OPC précise que, une fois la date d’expiration passée, le bon vaut encore la somme dépensée pour l’acheter ; ainsi, un bon payé 10 dollars pour un repas de 20 dollars conserve une valeur de 10 dollars. La règle qui s’appli­que est la même que pour les chè­ques-cadeaux, qui ne peuvent pas avoir de date d’échéance.

Il faut utiliser ces sites avec dis­cernement, recommande Marie Lachance, professeure de sciences de la consommation à l’Université Laval. « Personne n’est contre les rabais, mais le problème, c’est qu’on pousse le consommateur à acheter rapidement, souligne-t-elle. On mise sur des achats impulsifs. Si les gens avaient le temps de réfléchir, ils se rendraient peut-être compte que leur achat est inutile. » Le fait de recevoir quotidiennement des aubaines par courriel peut comporter des risques pour les acheteurs compulsifs, qui seront soumis à une « tentation supplémentaire », ajoute Marie Lachance.

« Il faut aussi lire les textes en petits caractères, parce qu’il y a souvent des restrictions », dit Annie Bourret, informaticienne accro aux rabais de toutes sortes. En effet, des offres ne sont valides que certains jours et des commerçants acceptent un nombre limité de coupons par visite.

Même pour les plus motivés des amateurs de soldes, il peut aussi devenir lassant de passer en revue un grand nombre d’offres. Des « agrégateurs », comme OneSpout, Yipit et MyDealBag, ont donc regroupé les offres présentées dans une même ville.

Des observateurs des tendances du Web prédisent la fin de la croissance échevelée de ce secteur, qui approche de la saturation. Dans l’avenir, les sites d’aubaines devront se choisir un créneau, soutient Albert Bitton, qui donne l’exemple de RestoBoom, exclusivement consacré aux aubaines dans les restos. Aux États-Unis, certains services ciblent les familles, les Juifs, les homosexuels ou les écolos. Ainsi ciblés, les consommateurs devront être encore plus vigilants, pour éviter d’acheter plus de bons qu’ils ne pourront en utiliser.

 

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