La bourse du vin

Pour certains amateurs, une bonne bouteille de vin, c’est plus qu’un plaisir des sens. C’est un investissement qui peut rapporter gros !

La bourse du vin
Photo : James Andanson/Corbis

Denis s’est payé une folie en 2008 : deux bouteilles de Pétrus 2005, à 3 500 dollars chacune, qui vieillissent dans la cave à vins qu’il loue à la SAQ au prix de 2 150 dollars par année.

Cet amateur de grands crus attend avec impatience non pas de les boire, mais de les… revendre, lorsqu’elles auront pris de la valeur.

« Les mêmes bouteilles se sont vendues 6 500 dollars à la SAQ il y a quelques mois, de sorte que mon investissement a déjà augmenté de près de 30 % par année. Mes vins vaudront peut-être 12 000 dollars dans 20 ans », dit-il. Au cours des sept dernières années, il a accumulé plus de 1 000 bouteilles.

« Le vin me permet de diversifier mon portefeuille en vue de ma retraite », poursuit ce gestionnaire, qui a préféré qu’on taise son nom, ne voulant pas que les gens sachent combien il paie ses bouteilles. « Cela exige un appren­tissage et c’est plus compliqué que d’acheter un certificat de dépôt. Mais ça rapporte plus que des placements bancaires. »

Bien sûr, Denis s’en ouvre une de temps en temps. « Mais les bouteilles à 3 000 dollars, ce n’est pas moi qui les bois ! » précise-t-il.

Depuis quelques années, les investisseurs se tournent de plus en plus vers les grands crus, en passe de devenir une valeur refuge, à l’abri des hauts et des bas de la Bourse. L’indice Liv-ex Fine Wine 50, qui enregistre les variations du prix des 50 vins les plus recherchés au monde, a augmenté de 28,1 % en 2010 et de 191 % en cinq ans. Au cours des mêmes périodes, la Bourse de Toronto a augmenté respectivement de 13 % et de 47 %.

Qu’est-ce qui fait grimper la valeur des millésimes ? D’abord, leur quantité limitée. À partir du moment où l’on commence à ouvrir des bouteilles, l’offre diminue, mais pas la demande.

C’est l’effet de rareté qui joue, d’autant plus que l’intérêt pour le vin s’est accru depuis quelques années, notamment chez les Asiati­ques, en partie responsables de l’envo­lée des prix des grands crus. En 2003, un Château Lafite Roth­schild 1982 se vendait en moyenne 490 dollars à l’encan. En 2009, la même bouteille s’est vendue 2 586 dollars, soit un rendement annuel de 70 % !

Sur une période de 13 ans, de 1996 à 2009, le prix des vins les plus vendus à l’encan aux États-Unis a augmenté de 149 %, celui des vins de Bordeaux de 198 %, des vins du Rhône de 296 % et des premiers crus de 448 %, selon une étude publiée en 2010 par les économistes Philippe Masset, professeur à l’École hôtelière de Lausanne, et Jean-Philippe Weisskopf, chercheur à l’Université de Fribourg.

Pendant la même période, l’indice Russell 3000 – qui mesure le comportement boursier des 3 000 plus grandes entreprises américaines – a augmenté de seulement 42 %. Le prix du vin a ainsi résisté à deux crises financières et aux attentats du 11 septembre 2001, notamment.

En revanche, un tel investissement ne peut être improvisé, prévient le Britanno-Colombien Mahesh Kumar, spécialiste en finance et en gestion, auteur du livre Wine Investment for Portfolio Diversification (investir dans le vin pour diversifier son porte­feuille). Il faut miser sur des vins dont la qualité est impeccable et qui peuvent être conservés plusieurs années.

Ceux qui achètent quelques précieux crus pour diversifier leur portefeuille de placements doivent être bien préparés : il faut savoir quoi acheter et quel prix payer, conserver les bouteilles dans un cellier qui respecte de strictes conditions et, surtout, savoir quand les revendre pour en tirer le meilleur profit.

Beaucoup achètent les grands vins « en primeur », c’est-à-dire avant qu’ils soient embouteillés, profitant ainsi de prix plus bas (la SAQ en met en vente chaque année). Mais c’est un coup de dés, car il est difficile de con­naître la qualité du millésime à cette étape-là. Et il faut généralement conserver les vins de 3 à 10 ans pour espérer un rendement intéressant.

Autre détail qui a son importance : il faut savoir où vendre son vin. Au Québec, les options sont réduites, puisque la SAQ a le monopole de la vente d’alcool. Bien sûr, des particuliers s’en vendent entre eux, ni vu ni connu. Un collectionneur qui déménage à l’étranger liquidera sa cave en offrant ses bouteilles à des connaissances.

Il y a même du vin en vente dans les petites annonces, dans Internet. Mais c’est illégal. L’encan reconnu par la SAQ est la seule façon de vendre ses bouteilles.

Au Québec, seul Iegor – Hôtel des encans, à Montréal, organise des ventes de millésimes plusieurs fois par année. « Les bouteilles proviennent de collectionneurs, souvent au moment d’un déménagement ou d’une succession, explique Laurent E. Berniard, commissaire-priseur. Nous ne vendons pas que des grands crus, mais aussi des vins ordi­naires qui ne sont pas offerts à la SAQ. »

Depuis peu, les acheteurs peuvent miser par Internet. Mais il y a beaucoup plus d’ambiance dans la salle d’encan, installée dans l’ancienne église Saint-Henri, à Montréal. Par un soir pluvieux de printemps, ils sont une trentaine de passionnés à chercher la bonne affaire parmi les centaines de lots qui défilent dans le chœur. Les acheteurs potentiels parcourent leurs notes, se consultent les uns les autres, misent et s’exclament, dans une ambiance décontractée. Bon nombre des bouteilles vendues ce soir-là ne seront pas bues par leurs acquéreurs.

« Les fonds de placement ne rapportent rien actuellement. Le vin donne un meilleur rendement, si on le voit comme un investissement à long terme », dit Claude, notaire dans la soixantaine qui refuse aussi de révéler son nom complet, « par crainte des voleurs ». Avec deux de ses amis, il achète des grands crus. « C’est plus facile d’acheter à trois. Ce qu’on souhaite, c’est pouvoir boire 4 bouteilles d’une caisse de 12 et revendre les 8 autres à profit. »

Au prix misé sur un lot de bouteilles, les acheteurs doivent ajouter les taxes (13,5 %) et 20 % de frais d’encan. Les vendeurs doivent, eux aussi, verser 20 % du prix de vente à l’encanteur. La moitié de cette somme sera remise à la SAQ, qui supervise la vente, s’assurant notamment de la qualité et de la provenance des produits vendus.

D’ici quelques mois, la SAQ entend offrir une autre option aux collectionneurs qui désirent se départir de bouteilles. « Nous travaillons à la mise en place d’un système qui permettra de revendre des vins à la SAQ ou à un autre particulier », explique Linda Bouchard, porte-parole de la société d’État, sans pouvoir donner plus de détails.

Peu importe, bien des amateurs n’attendent pas l’instauration de telles mesures pour faire leur négoce. « Le marché noir est très fort au Québec, et c’est bien plus rentable ! » confie un jeune collectionneur, qui a déjà vendu de nombreux grands crus et en conserve des centaines d’autres pour se constituer « un fonds de pension ». Et si, par un quelconque revers de fortune, ses chères bouteilles perdent de leur valeur, il pourra toujours les boire pour noyer sa peine… Ce qui, on en conviendra, ne pourra jamais se faire avec des certificats de placement !

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie