L’effet surprenant de la pandémie sur le portefeuille des Québécois

Si certains connaissent des temps difficiles, d’autres n’ont jamais eu autant d’argent dans leur compte de banque.

Illustration : Guillaume Perreault

Quand la pandémie a frappé, en mars 2020, le pianiste Jérôme Beaulieu terminait une tournée de cinq concerts en France avec son groupe Misc. « On a dû rentrer au Canada tout de suite », raconte cette étoile de la scène jazz montréalaise, qui fut Révélation Radio-Canada en 2014. 

J’ai rencontré Jérôme Beaulieu sept mois plus tard, quand il est arrivé chez moi non pas pour jouer du jazz, mais pour réparer le portail de notre jardin ! 

« Je gagnais bien ma vie comme musicien », affirme ce papa d’un garçon de quatre ans. Mais avec la pandémie, Jérôme Beaulieu a vu s’évaporer 75 % de ses revenus, un engagement après l’autre. Presque tout a été annulé. Et qui sait quand le milieu culturel va reprendre ses activités. Le pianiste, dont la conjointe est chanteuse, a donc décidé d’ajouter une nouvelle pièce à son répertoire : les petits boulots de rénovation résidentielle. « C’est en faisant des travaux dans le jardin, chez moi, que j’y ai pris goût. » Il avait une certaine expérience, ayant déjà aidé son père bricoleur. « Je poursuis quelques projets musicaux, mais je devrai faire de la rénovation pour avoir un revenu d’appoint pendant un certain temps », dit-il, philosophe.

Jérôme Beaulieu, qui s’est prévalu de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), compte parmi les deux millions de Québécois qui se sont tournés vers cette aide gouvernementale, dont la presque totalité des artistes, des employés d’hôtels, de bars et de restaurants. À la fin avril au Québec, un homme sur cinq et une femme sur quatre avaient été mis à pied, selon une étude commune du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), de la Chaire de recherche sur les enjeux économiques intergénérationnels (CREEI) et de l’Institut sur la retraite et l’épargne (IRE) de HEC Montréal. Près du tiers (29,5 %) des ménages avaient vécu un changement de statut d’emploi par rapport à 2019 en raison de la COVID-19. 

Presque un an après le début de la pandémie, il est encore difficile d’établir un portrait exact de son effet global sur les finances des Québécois. Sommes-nous plus riches ? Qui sont les gagnants et les perdants ? Les mesures sanitaires ont-elles aggravé les inégalités ? 

« On est tous solidaires face à la même tempête, mais certains sont en chaloupe et d’autres sont en paquebot cinq étoiles », résume François Décary, directeur de l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) Appalaches-Beauce-Etchemins. 

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Il faut se le dire, tout n’est pas noir pour tout le monde. Malgré les pertes d’emplois et les fermetures, durant les cinq premiers mois de 2020, la rémunération hebdomadaire moyenne était en progression de 7,1 % par rapport aux cinq premiers mois de 2019, selon l’Institut de la statistique du Québec. Considérant qu’à la fin avril, d’après l’étude menée par le CIRANO, la CREEI et l’IRE, la moitié (55,5 %) de tous les ménages disaient avoir connu une baisse de revenus — de 8,4 % en moyenne —, on peut conclure que certains ont vu leur situation financière s’embellir. 

Félix Cadotte, 27 ans, qui travaille comme chargé de projet au Centre de transfert technologique en écologie industrielle à Sorel, était très inquiet au début de la pandémie, mais dès le mois de juin, il est passé d’un poste à temps partiel à un emploi à temps plein. « Les affaires marchent plus fort que jamais. Les organisations et les ministères se rendent compte que le développement durable va de pair avec la rentabilité. L’intérêt grandissant pour l’achat local est un des canons du développement durable, ce qui fait qu’il y a une demande énorme pour ce qu’on fait. »

Par ailleurs, comme il est désormais en télétravail cinq jours par semaine, Félix Cadotte a éliminé un certain nombre de dépenses en vêtements et en restaurants, et surtout, il s’est défait d’une auto. « J’ai gagné sur deux plans. J’ai une job à temps plein et moins de frais. Ma copine et moi n’avons plus besoin de deux voitures, seulement une », dit le jeune homme, qui épargne pour l’achat d’une maison en attendant la naissance de son premier enfant.

Lorsqu’est arrivé le grand confinement et qu’il a fallu renoncer aux sorties romantiques au resto, aux 5 à 7 avec les collègues et aux escapades en famille, de nombreux Québécois se sont en quelque sorte placés en « simplicité involontaire », redécouvrant les vertus du « fait maison » et de l’épargne. Même chose après la pause estivale, quand à peu près tout le Québec s’est retrouvé en zone rouge. « La pandémie nous fait réaliser combien nous consacrons d’argent au superflu comme les sorties, les voyages et les restaurants », explique Nathalie Bachand, présidente d’ÉducÉpargne (ex-Question Retraite), un organisme sans but lucratif dont le mandat est de sensibiliser la population à l’importance de cultiver de bonnes habitudes d’épargne. « Quand tout ça disparaît, on voit plus clairement nos besoins réels », dit-elle.

En juin, selon un sondage SOM commandé par l’organisme, 50 % des Québécois avaient revu leur budget et leurs priorités financières, les deux tiers « par prudence » plutôt que « par obligation ». Et la moitié des répondants souhaitaient mieux se préparer financièrement pour la prochaine crise. 

Par ailleurs, 85 % des Québécois avaient réduit leur consommation et 59 % avaient annulé ou reporté une dépense importante, d’après le même sondage. 

Pour la majorité, ce n’était que partie remise : selon l’Institut de la statistique du Québec, les dépenses des Québécois ont augmenté de 15,9 % au troisième trimestre par rapport au précédent. Dans l’ensemble du pays, les dépenses en biens durables ont augmenté de 38 % au cours de la même période — la plus forte hausse jamais enregistrée, selon Statistique Canada —, une augmentation de 7,7 % par rapport au quatrième trimestre de 2019 !

Chez d’autres, une certaine prise de conscience s’est installée. « Plusieurs ont réussi à réduire leurs dépenses de manière durable durant la pandémie, et ils constatent qu’en éliminant les restaurants et les sorties, ils débitent leur compte de 400 à 800 dollars de moins chaque mois », note Pierre Leblanc, fondateur et président du syndic de faillite Groupe Leblanc. 

Dans l’ensemble du pays, le taux d’épargne des Canadiens a monté jusqu’à 27,5 % au deuxième trimestre, aidé par la progression de la rémunération, les aides gouvernementales ainsi que les dépenses à la baisse. Il a certes reculé à 14,6 % au troisième, mais ça demeure nettement plus que le taux d’épargne de 2 % enregistré au quatrième trimestre de 2019, observe Statistique Canada.

Selon un sondage mené en juillet 2020 par Angus Reid, 8 Canadiens sur 10 jugeaient leur situation financière « bonne » ou « excellente » !

Les institutions financières ont noté cette tendance aux économies. Pour les neuf premiers mois de 2020, le Mouvement Desjardins a mesuré une augmentation des dépôts de 17 % en comparaison avec la même période en 2019

Et ceux qui avaient placé leur argent dans les marchés financiers n’ont rien perdu. « Au début de la pandémie, il y a eu une panique boursière qui a duré du 23 février au 20 mars environ. C’était une véritable descente aux enfers qui a effacé trois années de gains. Beaucoup de clients n’ont pas résisté à l’émotion et nous ont demandé de tout vendre », raconte Louis-Bernard Dubé, planificateur financier à iA Groupe financier à Terrebonne. « En six mois, toutes les places boursières étaient revenues au même point. Ceux qui ont gardé la tête froide et qui n’ont rien vendu sont demeurés dans la même situation. Ceux qui ont vendu ont reculé pour la plupart. »

David Paré, planificateur financier à Valeurs mobilières Desjardins, répète lui aussi à ses clients qu’il n’est jamais bon de réagir sous le coup de l’émotion. « Une personne qui sort du marché a seulement une chance sur quatre de bien s’en tirer, parce qu’il est presque acquis qu’elle aura vendu et racheté ses actions au mauvais moment. »

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Les personnes déjà en difficulté financière avant la pandémie ont eu accès pendant six mois à toute une série de mesures de report de paiements et de taux réduits pour leurs prêts hypothécaires, leurs dettes de cartes de crédit, leurs prêts étudiants et leurs factures d’Hydro-Québec. « Cet effort concerté, c’est du jamais vu ! » dit Pierre Fortin (aucun lien avec le chroniqueur économique de L’actualité), président de Jean Fortin & Associés, un syndic autorisé en insolvabilité à Laval. Au 31 octobre, pas moins de 13 institutions financières canadiennes avaient accordé un sursis hypothécaire à plus de 796 300 personnes au pays — soit une hypothèque sur six. Au Québec, 650 000 personnes se seraient prévalues des reports de différents paiements sur leurs prêts, selon le cabinet de conseillers en redressement financier Raymond Chabot.

Pour les gens très endettés, ce répit de six mois a assuré des liquidités inespérées, des milliers de dollars à la banque. Si bien que le Bureau du surintendant des faillites a enregistré moitié moins de faillites en septembre (977) que pendant le même mois l’année précédente (1 848). « Mais attention, cette liquidité soudaine était une illusion. Les intérêts ont continué de s’accumuler sur leurs dettes », précise Éric Lebel, associé, conseiller en redressement financier et syndic autorisé en insolvabilité chez Raymond Chabot. D’ailleurs, l’effet a déjà commencé à se faire sentir et le nombre de dossiers d’insolvabilité et de faillites est reparti à la hausse au Québec en septembre : 30 % plus de dossiers d’insolvabilité qu’en août et 20 % plus de faillites, toujours selon le Bureau du surintendant des faillites.

Le syndic Pierre Fortin s’attend à ce que les personnes endettées, après le répit de 2020, aient du mal à garder la tête hors de l’eau au cours des prochaines années. « Les gens qui n’ont pas pu conserver leur emploi ne sortent pas enrichis. Ceux qui traînaient des dettes sont maintenant plus endettés. » 

Les prestataires de l’aide sociale figurent parmi les autres perdants de la pandémie. « Ces personnes n’ont pas pu bénéficier de la PCU. Certaines ont perdu des jobines qui leur permettaient de survivre », explique François Décary, de l’ACEF Appalaches-Beauce-Etchemins, en mentionnant un client qui touchait l’aide sociale et qui arrondissait ses fins de mois en faisant de petits ménages dans les OSBL.

« Les allocations spéciales comme la PCU ne sont pas un cadeau, dit Francine Hamel, consultante budgétaire à l’ACEF de Québec. Ces prestations imposables, en augmentant le revenu, vont disqualifier bien des gens des programmes de soutien, comme l’aide juridique ou l’allocation au logement. » Ces personnes en auront le cœur net en juillet 2021 : c’est à ce moment que les gouvernements auront fini de calculer les allocations et programmes auxquels les citoyens ont droit.

Les différents effets de la crise pandémique sur les finances personnelles des Canadiens se feront sentir en 2021, voire en 2022. Du moins si l’on fie aux conclusions d’une étude sur les lendemains de catastrophes publiée en 2019 par l’Urban Institute, un OSBL américain spécialisé en recherche sur les politiques sociales et économiques. L’étude conclut que les résidants touchés par une catastrophe, même quand ils ont reçu l’assistance financière de l’État, vivent des conséquences négatives sur leurs finances personnelles à moyen terme : cote de crédit à la baisse, difficulté à rembourser les dettes, saisie immobilière, faillite.

Dans l’immédiat, c’est la question des impôts (dus le 30 avril) qui préoccupe presque tous les experts financiers interviewés. Selon un sondage de Raymond Chabot, le tiers des répondants ayant reçu la PCU n’ont pas mis de côté la somme nécessaire pour payer l’impôt qui y est associé. Chez les 18-34 ans, la proportion grimpe à 50 %. Comme quoi même après le vaccin, la COVID continuera de faire des vagues dans les finances personnelles des Québécois.

La comédienne Sophie Bourgeois (L’Échappée, à TVA) assure pour sa part qu’on ne l’y reprendra plus. Elle aussi a eu recours à l’aide gouvernementale, ses projets de théâtre et de tournages et même un contrat d’enseignement ayant été annulés en mars. « Une méchante claque, dit la comédienne de 48 ans. L’orgueil en a pris un coup, mais on se relève. » 

La mère de deux enfants de 12 et 8 ans, qui continue de compter sur la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), multiplie actuellement les initiatives de scénarisation pour la télévision auprès des producteurs et des diffuseurs. Elle s’est juré de maintenir son activité d’écriture coûte que coûte, même quand les affaires auront repris. « Je ne veux plus vivre ça. Il faut se diversifier. Jamais plus je ne serai uniquement comédienne. » 

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