Les Canadiens prennent-ils l’endettement trop à la légère?

À la lecture des derniers communiqués de TransUnion, on pourrait le croire. Reprenez le contrôle de vos dettes avant que ce ne soient elles qui vous contrôlent.

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Chaque trimestre, cette agence d’évaluation du crédit publie un communiqué sur les niveaux d’endettement des particuliers au pays. Le titre du plus récent est en soi éloquent : « Retour au mode de croissance du niveau d’endettement personnel. » Si on ose poursuivre la lecture, on découvre que la dette du consommateur moyen, hypothèque mise à part, atteint 26 221 $. Le plus alarmant n’est pas ce chiffre lui-même, mais le fait qu’il n’arrête pas de croître. Cela veut dire que les Canadiens continuent de s’endetter en toute insouciance.

Que cette attitude soit extrêmement répandue, c’est ce qu’ont confirmé, le 25 septembre, les résultats d’un sondage publiés par le syndic de faillite Hoyes, Michalos & Associates. Neuf répondants sur dix, par exemple, ont déclaré qu’ils envisageraient d’emprunter pour couvrir une dépense imprévue. Mené par Harris/Decima auprès de 1 010 Canadiens, le sondage a aussi révélé que le niveau d’endettement de 26 % des répondants était supérieur à ce qu’il était un an auparavant, et que 70 % des gens interrogés estimaient avoir besoin d’une aide « immédiate » pour gérer leurs finances.

« Il est très préoccupant de constater que les Canadiens sont devenus totalement insouciants par rapport à l’endettement », déclarait Douglas Hoyes, cofondateur du syndic de faillite, dans un communiqué. « Cette tendance dangereuse leur paraît de plus en plus normale et ne suscite plus chez eux que de l’indifférence. »

Il a raison de dire que les chiffres sont inquiétants. Lorsque les taux d’intérêt augmenteront – ce qui n’est qu’une question de temps -, les dettes coûteront plus cher. Selon le plus récent rapport de TransUnion, les Canadiens ayant puisé dans leur marge de crédit ont un solde moyen de 33 271 $. L’intérêt sur cette dette montera en flèche avec la hausse des taux d’intérêt.

Évidemment, rien de tout cela ne devrait nous surprendre. Mark Carney, gouverneur de la Banque du Canada, nous a prévenus à maintes reprises que les Canadiens étaient trop endettés, et d’innombrables articles ont été publiés afin de leur conseiller des moyens de rééquilibrer leur bilan financier.

Pourtant, les niveaux d’endettement continuent de grimper.

Il ne suffit plus, par conséquent, de brandir comme un épouvantail le taux de croissance de l’endettement des ménages, en espérant qu’il fasse assez peur aux gens pour qu’ils réagissent. Après tout, si une crise financière majeure n’a pas réussi à leur inspirer plus de prudence dans leurs finances personnelles, on se demande ce qui pourra le faire.

La question que l’on doit véritablement se poser, maintenant, c’est : pourquoi les gens sont-ils indifférents au problème de l’endettement?

J’ai demandé son avis à Claire Tsai, professeure à la Rotman School of Business, qui a étudié les comportements liés à l’endettement et aux habitudes de dépense. Sa conclusion : nous n’avons tout simplement pas assez de volonté pour épargner. Il suffit d’une promenade de 10 minutes le samedi dans un centre commercial pour constater qu’elle a raison. « Dépenser procure un plaisir immédiat auquel il est difficile de résister », dit-elle. « Les gens sont en général peu doués pour la maîtrise de soi. »

On s’attendrait pourtant à ce que le fait de voir notre solde bancaire augmenter et nos dettes diminuer serait aussi une source de satisfaction. Ce n’est pas le cas, dit Claire Tsai. Il faut souvent beaucoup de temps avant que le solde bancaire n’augmente de manière importante, et même si on arrive à épargner, il est difficile de s’enthousiasmer pour de l’argent auquel on ne peut pas toucher. « Les bénéfices à long terme de l’épargne sont très ambigus. Les gens ne savent pas combien ils doivent mettre de côté pour leur retraite, ni même de combien ils auraient besoin pour rembourser leurs dettes. »

Un autre problème, selon Claire Tsai, c’est qu’on n’accorde pas suffisamment d’attention aux conséquences de nos actes, surtout quand il s’agit de gestes qu’on répète chaque jour. C’est ce qu’on peut appeler « l’effet Starbucks ». Payer un café 5 $ paraît une dépense négligeable au jour le jour. Au bout de l’année, pourtant, on serait surpris de découvrir combien nous coûte notre dose de caféine matinale, si on se donnait la peine de faire le calcul (le total s’élève à 1 825 $). « Les gens n’ont pas une vision globale de leur dépenses. Ils ne voient pas leur consommation comme un tout intégré. »

Il y a également les tours que l’on se joue à soi-même. Qui, après une dure journée de travail, ne s’est jamais récompensé par l’achat d’un petit cadeau, pas forcément si bon marché que ça? « On se dit : J’ai travaillé fort aujourd’hui, j’ai le droit de me faire plaisir. C’est une dépense justifiée », dit Claire Tsai.

Quand on additionne tous ces facteurs, il n’est pas surprenant que nous ayons un problème d’endettement.

Heureusement, il existe des moyens de reprendre le contrôle de la situation avant qu’il ne soit trop tard. La meilleure chose à faire consiste à dresser un plan financier. Se fixer des objectifs clairs, avec un plan pour les atteindre, fait beaucoup pour renforcer la volonté, dit Claire Tsai. Il devient alors facile de voir ce qu’il faut faire pour épargner, et on se sent souvent coupable d’y déroger.

Il faut aussi viser la simplicité. Les études montrent que lorsqu’on dispose d’un trop grand nombre de choix en matière d’investissement, on n’arrive pas à épargner. Claire Tsai suggère de se créer trois catégories : les actions, les placements à revenu fixe et l’argent comptant. Choisissez des placements de base, et répartissez votre argent également dans les trois catégories. Mettez en place un système automatique pour transférer votre argent de votre compte chèque à vos comptes de placement. Moins vous aurez à intervenir vous-même par la suite, mieux ce sera.

Trouvez en ligne un calculateur de remboursement de dette afin de déterminer de combien de temps exactement vous aurez besoin pour rembourser la vôtre. Comme l’a constaté Claire Tsai, les gens commencent à comprendre les conséquences de leurs dépenses à partir du moment où ils peuvent visualiser, sous la forme d’un tableau ou d’un graphique, les ennuis qu’ils se créent et l’ampleur des correctifs nécessaires. « Ce genre d’outil permet de mesurer l’impact que 50 $ mis de côté chaque mois peuvent avoir sur votre dette. »

En dernière analyse, toutefois, il faut de la volonté pour épargner. Il faudra peut-être une augmentation des taux d’intérêt ou quelques rapports alarmants de plus sur leur niveau d’endettement pour que les Canadiens se décident à agir. « Il est difficile de modifier nos comportements, surtout dans un domaine qui nous paraît complexe », dit Claire Tsai. « Les gens vont devoir souffrir à un moment donné, mais pour l’instant, l’endettement pour eux n’est rien de plus qu’un chiffre. »

 

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