Les « répareux » s’organisent

Les dizaines de milliers de Québécois réunis au sein du groupe Facebook Touski s’répare échangent des conseils pour épargner de l’argent, sauver la planète ou les deux.

Téléphone et électroménagers : sankai / Getty Images ; outils : Stefan Alfonso / Getty Images ; icônes : Nguyen Thi Nhi / Getty Images ; montage : L’actualité

C’est l’heure de la pause-café du lundi, mais la machine installée sur le comptoir de la cuisine de Julianne Grekov refuse de collaborer. Les boutons clignotent, le moteur bourdonne quelques secondes, puis s’arrête. L’espresso devra attendre. Il y a l’option d’acheter un appareil neuf, du même modèle, pour environ 200 dollars. Mais pour cette Montréalaise de 25 ans qui a grandi dans une famille « ultra-manuelle », c’est hors de question. Elle décrit son problème sur Facebook, photos à l’appui. 

Ding ! Une internaute lui conseille de téléphoner au service à la clientèle du fabricant. Ding ! Un autre lui suggère un détartrage avec du vinaigre blanc. Ding ! Un troisième croit que la pompe est brisée et partage une vidéo YouTube montrant comment régler le tout. Et ça fonctionne. Une pince pour retirer une pièce, une seringue en plastique pour injecter de l’eau dans la pompe et le tour est joué. « Problème résolu ! Une bulle d’air s’était coincée dans le conduit d’eau, écrit-elle. Merci Touski ! »

Touski s’répare, c’est un groupe Facebook réunissant plus de 57 000 personnes, qui croît de jour en jour : seulement dans les 24 dernières heures passées à naviguer dans le site pour ce reportage, 55 membres se sont ajoutés. Des internautes comme Julianne Grekov, qui échangent trucs et astuces de réparation pour prolonger la vie de leurs petits et gros objets, de la montre au lave-vaisselle, jusqu’à la piscine hors terre.

Cette communauté virtuelle rame à contre-courant, puisqu’à peine le quart des Canadiens font réparer leurs appareils électriques ou électroniques, par exemple, selon les plus récentes données à ce sujet, publiées en 2018 par Équiterre. Mais sa popularité grandissante démontre un réel engouement pour la réparabilité des objets au Québec, malgré l’absence d’encadrement législatif. 

Touski s’répare est né en 2016 de l’initiative d’Annick Girard, consultante en environnement et en communication. « J’étais entourée de gens qui réparaient leurs choses, qui étaient débrouillards. Mais je ne trouvais pas d’endroit où on pouvait transmettre ces connaissances-là », raconte cette Montréalaise. Elle était alors chargée de projet à Équiterre et avait suivi avec intérêt l’année précédente l’adoption d’une première loi française contre l’obsolescence programmée — quand un fabricant réduit volontairement la durée de vie d’un produit. Elle a décidé de lancer à titre personnel un groupe Facebook voué à la réparation pour créer une « boîte à outils », un « cerveau collectif », et en faire profiter le plus grand nombre de Québécois possible.

Annick Girard, consultante en environnement et en communication, créatrice du groupe Touski s’répare. (Photo : D.R.)

Après avoir invité ses amis à se joindre à son groupe, Annick Girard a tenté d’attirer de nouveaux membres en faisant des démonstrations de réparations d’objets dans des événements et en donnant des conférences. Un an plus tard, la page réunissait près de 1 500 personnes. Puis en février 2021, elles étaient 40 000 ! Dépassée par la charge de travail que représente la gestion des commentaires, Annick Girard a confié la responsabilité de la page à Équiterre. Aujourd’hui, Touski rassemble des internautes d’un peu partout au Québec, majoritairement des femmes (59 %) âgées de 25 à 54 ans.

Les règles sont sensiblement les mêmes depuis le début. Vous êtes au bon endroit si vous souhaitez poser des questions — photos à l’appui, si possible —, offrir des conseils ou recommander un service professionnel relatif à une réparation, mais l’autopromotion et les publications concernant la décoration ou le jardinage sont exclues. Et bien sûr, pas de commentaires irrespectueux. Une vingtaine de nouvelles publications apparaissent chaque jour, et les échanges, encadrés par cinq modérateurs, sont généralement constructifs. Quand un utilisateur parvient à régler son problème, il le signale en ajoutant une mise à jour dans le haut de sa publication originale ou en inscrivant le mot-clic #résolu.

C’est de cette façon qu’on peut savoir que Valérie est arrivée à réparer son ventilateur instable, que Pascale est venue à bout de sa toilette qui fuyait ou que Marie-Josée a réussi à remplacer un des contrôleurs de sa cuisinière, plutôt que d’envoyer l’appareil à l’écocentre.

Sur Touski s’répare, de nombreux utilisateurs demandent des conseils pour des travaux d’électricité ou de plomberie qui nécessitent normalement l’intervention d’un professionnel. Difficile de déterminer si les membres qui commentent la publication savent de quoi ils parlent et si leurs conseils fonctionnent vraiment. Cela vaut aussi pour les réparations mineures, cela dit. Équiterre a décidé d’établir une nouvelle règle en juillet dernier : les publications concernant des fils reliés directement au panneau électrique (luminaires, système de chauffage, etc.) sont maintenant interdites, « vu le danger que pourrait représenter une réparation de circuit électrique mal faite ». 

Comme c’est souvent le cas sur les réseaux sociaux, il y a aussi des conversations qui dérapent, des utilisateurs qui s’insultent ou qui ridiculisent la question posée, à un tel point qu’Équiterre surveille désormais plus étroitement le contenu et bannit les personnes ayant des comportements répréhensibles. À ce jour, 516 utilisateurs — surtout des faux comptes — ont été bloqués.

« Les utilisateurs ne sont pas condescendants, je les ai toujours trouvés respectueux », témoigne Isabelle Thérien, 45 ans, qui s’est tournée vers Touski s’répare pour son congélateur, le drain de sa piscine hors terre et son lave-vaisselle. « Le groupe me permet d’avancer dans mes recherches et d’éviter de faire appel à un professionnel. Je peux comprendre d’où vient mon problème et voir si je peux le régler moi-même. »

Cette notion de tremplin pour poursuivre ses recherches revient aussi chez Julianne Grekov, qui a consulté Touski pour sa machine à café, mais également pour le nettoyage de son climatiseur ou encore pour sa porte de micro-ondes cassée. « Le groupe permet de profiter de l’expérience collective pour ensuite faire ses propres essais et voir ce qui fonctionne. » Le cas vécu, c’est l’avantage de Touski par rapport à une recherche sur Google, ajoute-t-elle.

Danielle Bolduc, qui a voulu réparer un téléviseur trouvé sur le bord du chemin, est du même avis. « Le groupe donne des pistes intéressantes, il permet d’avoir les termes exacts quand on fait ensuite une recherche sur Internet. » Elle est parvenue à redonner vie à l’appareil, mais l’image est renversée à cause d’un problème de carte mère. Elle l’a donc suspendu dans son salon… à l’envers. « Il fonctionne très bien ! » se réjouit-elle.

En fouillant davantage, on tombe sur d’autres histoires étonnantes, comme celle d’Anne-Marie Hudon, qui a élu domicile en 2019 dans l’ancienne caisse populaire Desjardins de Saint-Benjamin, en Beauce.

Cette designer industrielle et mère de trois enfants a installé son atelier au rez-de-chaussée et habite à l’étage, qu’elle rénove de fond en comble en utilisant presque exclusivement des matériaux recyclés. Grâce au groupe Facebook, la femme de 37 ans, qui étudie en développement durable, a obtenu des conseils pour sabler ses portes en chêne, restaurer son ensemble de cuisine et refaire le câblage électrique de luminaires antiques. « Avoir moins de moyens, ce n’est pas une raison pour avoir des choses moins belles. Il faut simplement travailler un petit peu plus fort pour les mettre à son goût, plutôt que de se contenter de ce que le magasin a à offrir, dit-elle. Mon objectif, c’est de réduire l’impact environnemental de ma consommation. »

De l’avis de tous les utilisateurs interrogés, Touski s’répare est une ressource précieuse et, dans bien des cas, un vecteur de changement. Choisir des produits plus durables et les réparer au lieu de les remplacer lorsqu’ils sont défectueux, c’est « reprendre le pouvoir sur nos objets », affirme Amélie Côté, analyste en réduction à la source à Équiterre. « Quand on voit un objet mal conçu ou difficilement réparable, on peut avoir envie de s’informer davantage pour en acheter un plus durable. »

Encore faut-il que les pièces de rechange soient accessibles et abordables. En France, depuis le 1er janvier 2021, les fabricants de téléphones intelligents, d’ordinateurs portables, de téléviseurs, de laveuses à chargement frontal et de tondeuses à gazon doivent afficher un « indice de réparabilité » sur leurs produits, c’est-à-dire une note sur 10 établie selon les critères du gouvernement. Cette règle sera élargie aux lave-vaisselles, laveuses à chargement par le dessus, aspirateurs et nettoyeurs à haute pression à compter du 4 novembre prochain.

De ce côté-ci de l’Atlantique, un projet de loi déposé en 2019 prévoyait l’instauration d’une « cote de durabilité » indiquant la durée moyenne de fonctionnement d’un bien, un meilleur accès aux pièces de rechange et aux services de réparation, ainsi qu’une amende minimale de 10 000 dollars en cas d’obsolescence programmée. Tous les députés ont voté pour le principe du projet de loi, mais il n’a jamais été adopté.

Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a mandaté l’Office de la protection du consommateur (OPC) pour « proposer des modifications portant sur différents aspects du droit à la consommation, dont la durabilité et la réparabilité des biens », et ces travaux « se poursuivent », affirme le porte-parole de l’OPC, Charles Tanguay.

En attendant, Annick Girard se réjouit de voir certaines initiatives locales émerger, comme la carte interactive des réparateurs québécois et la cote de réparabilité de Recyc-Québec et Protégez-Vous, mesure que le magazine québécois intègre désormais à certains tests de produits. Elle espère que le groupe qu’elle a créé continuera à éveiller les consciences. Elle imagine par exemple un monde dans lequel chaque quartier aurait son atelier de réparation communautaire. On pourrait les installer dans les bibliothèques municipales, qui deviendraient des lieux de transmission du savoir… et du savoir-faire.

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Malheureusement cette page Facebook (Touski) n’est pas gérée avec rigueur et les règles n’y sont ni assez claires ni respectées. On l’utilisait beaucoup et on y contribuait souvent, mais l’intérêt n’y est plus. Un grand ménage est à faire auprès des abonnés et des sujets abordés. Dommage, vraiment.

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