Ma maison, ton diplôme

Pour loger leurs enfants qui étudient loin de la maison, de plus en plus de parents achètent un appartement. Un bon investissement ? Ou l’art de cultiver la dépendance chez sa progéniture ?

Illustration : Mathilde Aubier (Colagene.com)

Une à une, les quatre filles de Philippe Boissonneault ont quitté leur Kapuskasing natal pour aller vivre à Ottawa, où elles ont poursuivi leurs études à l’université. Comment les loger toutes sans se ruiner ? Leur père a opté pour une solution simple et originale : il leur a acheté une maison. Rien de moins.

Andrée, Renée, Nicole et Lise Boissonneault ont vécu au moins quatre ans chacune dans leur maison de deux étages du quartier Gloucester, à 20 minutes en autobus de l’Uni­versité d’Ottawa. Cinq chambres à coucher, deux salles de bains, un immense salon, une salle à manger et une cuisine tout équipée. La belle vie, quoi !

« Puisque je devais payer pour loger mes quatre filles, aussi bien investir dans l’immo­bilier », explique Philippe Bois­sonneault, jeune retraité de l’enseignement. Aujour­d’hui, les quatre filles ont fini leurs études et leur père a vendu la maison. Profit : 70 000 dollars. Assez pour couvrir l’impôt foncier et les taxes scolaires pendant huit ans, ainsi que… les droits de scolarité de ses quatre filles.

Le père avait payé la maison 100 000 dollars en 1996, lorsque l’aînée a commencé son cours universitaire. Pendant certaines périodes, il a touché un revenu, car chaque chambre qui n’était pas occupée par une Boissonneault était louée 350 dollars par mois à un étudiant. Bref, moins il y avait de Boissonneault dans la maison, plus les revenus étaient importants, jusqu’à 1 400 dollars par mois.

Bien sûr, les quatre sœurs auraient pu habiter dans les résidences pour étudiants. « Mais pourquoi se compliquer la vie ? demande Andrée, l’aînée. Une fois installées, nous n’avons jamais eu besoin de déménager. » Gâtées, les filles Boissonneault ? « Oui, con­cède Renée, nous en sommes bien conscientes ! »

À Ottawa, un logement de cinq chambres se loue entre 1 500 et 2 300 dollars par mois. Quant aux chambres des résidences, elles peuvent coûter jusqu’à 4 900 dollars par personne pour une période de huit mois. Une fortune, si on multiplie par quatre : 19 600 dollars par année scolaire pour les sœurs Boissonneault.

Parmi les autres raisons qui poussent les parents à investir dans l’immobilier pour loger leur progéniture : la pénurie de logements. À Ottawa, le taux d’inoccupation sur le marché locatif est de 0,8 %. Même chose à Québec. « Avec de tels taux, les appartements vacants s’envolent rapidement, observe Charles Fortin, analyste de marché à la Société canadienne d’hypothèques et de logement. Et on peut se demander à quoi ressemblent ceux qui ne sont pas loués. »

Mais l’achat d’une maison ou d’un condo est-il à la portée de toutes les bourses ? Selon Paule Provencher, agente immobilière au groupe Sutton-Immobilia, bien des parents en ont les moyens. Elle travaille dans le secteur de l’Université McGill, à Mont­réal, où elle a vendu son premier condo pour étudiants il y a plus de 20 ans.

Tania Addou, agente immobilière à La Capitale du Mont-Royal, vend elle aussi régulièrement des condos à des parents qui achètent pour leurs enfants. Évidemment, précise-t-elle, ces parents n’en sont pas à leur première propriété. Un de ses clients, juriste d’origine européenne qui préfère garder l’anonymat, a même acheté deux condos pour sa fille (le premier n’était plus assez grand) et un pour son fils, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. « Une façon de leur donner un bon départ dans la vie », dit-il.

Un comportement typiquement européen, estime Tania Addou. « C’est une vieille tradition française d’aider les jeunes de son vivant au lieu de leur léguer un héritage qui, en Europe, sera lourdement imposé », fait observer cette agente originaire de France.

Bien sûr, la possibilité de faire des gains en capital au moment de la revente peut peser dans la balance, mais l’agente ne fait rien miroiter aux futurs acheteurs, en raison des fluctuations du marché. « Lorsqu’il est à la baisse, dit-elle, je suggère aux propriétaires d’attendre qu’il redevienne favorable avant de penser à revendre leur condo. Entre-temps, ils peuvent le louer. » Elle ajoute que, dans le meilleur des cas, le gain en capital généré par la revente couvrira les droits de scolarité à l’université, comme dans le cas de Philippe Boissonneault.

Bien qu’elle ne puisse quantifier ce type de transactions, Tania Addou affirme que le phénomène va croissant. Surtout depuis l’automne 2008. « Bien des gens ont perdu confiance dans la Bourse et préfèrent investir dans la pierre. » Elle y voit un placement sûr, puisque le prix de l’immobilier n’a jamais fléchi, sauf en quelques rares occasions. « C’est une valeur refuge, un genre d’épargne forcée. »

Marie-Hélène Legault, consultante à l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) de l’Est de Mont­réal, fait toutefois une mise en garde. « Il n’est pas certain que l’achat d’un appartement soit une bonne affaire. Le marché du condo est plus volatil que celui des maisons et des plex », prévient-elle.

Selon elle, acheter un condo pour ses enfants, c’est leur fournir un logement coûteux, qui convient mieux à un travailleur qu’à un étudiant. « Et je me demande, dit-elle, s’il s’agit d’une bonne façon d’enseigner à ses enfants à bien gérer leurs finances. Faites-leur au moins payer une partie de l’emprunt hypothécaire, afin qu’ils comprennent la valeur d’un bien immobilier ! »

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