Mince, mon héritage !

Les X et Y qui misent sur l’héritage de leurs parents pour assurer leur retraite pourraient avoir de mauvaises surprises.

Mince, mon héritage !
Ill.: Annie Villeneuve

Nana Mouskouri exultait d’avoir reçu l’amour en héritage dans sa célèbre chanson des années 1980. Ariane, 44 ans, espérait recevoir un peu plus.

Sa mère lui avait bien promis que, à son décès, elle et ses sœurs recevraient la moitié du magnifique condo dont elle était propriétaire, à Québec. Lorsqu’un cancer l’a emportée subitement, en 2008, les filles ont été estomaquées d’apprendre que le conjoint de leur mère avait été désigné comme seul héritier.

« Mon beau-père nous a dit de ne pas nous inquiéter, que notre part finirait par nous revenir », explique Ariane, qui préfère garder l’anonymat de crainte de déclencher une guerre froide au sein de sa famille. « Sauf que, depuis, il s’est fait une nouvelle blonde, avec laquelle il s’est acheté une maison après avoir vendu le condo. Qui sait ce qu’il adviendra de l’argent de ma mère ? »

Les mauvaises surprises sont courantes dans l’univers des legs testamentaires, si l’on se fie à un sondage mené en janvier 2012 par le Groupe Investors. Au Québec, 55 % des répondants s’attendaient à hériter, et parmi ceux qui croyaient connaître la valeur de leur héritage, 61 % l’évaluaient à plus de 100 000 dollars. Pourtant, lorsqu’on a interrogé les per­sonnes qui avaient déjà hérité, rares sont celles qui ont dit avoir reçu un chèque dans les six chiffres. Celles qui ont accepté de dévoi­ler la somme reçue avaient touché en moyenne 28 000 dollars.

« Bien sûr, les baby-boomers vont léguer dans les années à venir un patrimoine beaucoup plus important que celui dont ils ont hérité de leurs parents, admet Marie-Claude Riendeau, spécialiste en planification successorale au Groupe Investors. Mais il ne faut pas se faire de fausses idées non plus. »

Les baby-boomers ont pour la plupart occupé des emplois bien rémunérés, ils ont profité de fonds de retraite généreux et d’un boum immobilier qui a décuplé la valeur de leurs maisons. Selon des chiffres compilés par Statistique Canada en 2005, les avoirs de retraite des Québécois âgés de 50 à 59 ans à cette époque (de 57 à 66 ans aujour­d’hui) s’élevaient à 137,9 milliards de dollars. Un joli pactole, à première vue.

Or, plusieurs facteurs risquent de faire fondre ce patrimoine, le prolongement de la retraite au premier chef. Au Québec, en 2010, un homme de 65 ans pouvait espérer vivre jusqu’à 83,7 ans en moyenne, alors qu’une femme du même âge pouvait espérer atteindre 86,7 ans.

« La retraite coûtera cher aux baby-boomers, surtout dans un contexte où le filet social risque de se rétrécir », estime Marlena Pospiech, analyste à l’Institut Info-retraite BMO. Au Québec, la fragilisation du système de santé public pourrait porter un dur coup au portefeuille des retraités. Si les baby-boomers ont le choix entre se faire opérer dans le réseau public dans deux ans ou payer 20 000 dollars de leur poche pour passer sous le bistouri la semaine prochaine, ceux qui en ont les moyens n’hési­teront probablement pas longtemps, croit-elle.

Mais c’est surtout un changement de valeurs qui risque d’ampu­ter les héritages de demain. Car les baby-boomers comptent profiter de la vie jusqu’à la dernière minute. « Quand mes clients prennent leur retraite et planifient la stratégie à suivre pour décaisser leurs actifs, je leur demande toujours si c’est important pour eux de laisser quelque chose à leurs enfants », raconte Martin Dupras, qui préside le conseil d’administration de l’Institut québécois de planification financière et dirige sa propre boîte, ConFor financiers. « Plus de 90 % d’entre eux me répondent que non. Ils ont élevé leurs enfants, les ont nourris et ont payé leurs études. Ils estiment qu’ils ont fait leur devoir. »

Cette attitude contraste avec celle de la génération « silencieuse », qui est née entre 1909 et 1945 et qui a connu la crise des années 1930 ou ses contrecoups. Déterminée à ne plus jamais vivre dans la misère, elle a scrupu­leusement mis des sous de côté. Laisser un héritage à ses enfants pour les mettre à l’abri des aléas de la vie était une priorité.

« Les baby-boomers, eux, n’hési­tent pas à recourir au crédit pour satisfaire leurs envies », constate Marlena Pospiech. Les prêts hypothécaires inversés – qui permettent de convertir en argent une partie de la valeur de sa maison, afin de se payer des croisières ou des soins de santé, par exemple – seraient de plus en plus populaires. Un sondage mené par l’Institut Info-retraite BMO en 2009 avait révélé que les trois quarts des Canadiens âgés de 50 à 59 ans étaient propriétaires de leur maison, mais que presque la moitié d’entre eux avaient un emprunt hypothécaire.

Annie, graphiste de 42 ans qui préfère taire son nom de famille de peur d’être accusée de cupidité, a déchanté quand elle a appris, à la mort de son père, que la vente de la maison familiale n’allait pas lui rapporter 500 000 dollars, comme elle le croyait, mais 100 000 et des poussières. « Mon père était un haut fonctionnaire et il a profité d’un régime de retraite béton, dit-elle. Moi, je suis travailleuse autonome ! Je comptais sur cet argent pour me constituer un coussin, mais il faut croire que mon paternel vivait au-dessus de ses moyens. »

La multiplication des sépa­rations et des familles recomposées change aussi la donne, explique Me Louise Ménard, notaire depuis 31 ans chez Léonard, Ruel, Venne et associés, à Saint-Jérôme. « Autrefois, quand les gens faisaient un testament, c’était généralement pour la vie, dit-elle. Aujourd’hui, ce n’est pas rare que mes clients le refassent tous les trois ou cinq ans. »

L’héritage reste un sujet tabou, déplore Marie-Claude Riendeau, du Groupe Investors. Pas facile, en effet, de demander à notre vieille mère combien elle compte nous laisser sans donner l’impres­sion qu’on attend impatiemment le jour où elle lèvera les pattes. « À mon avis, les testateurs devraient parler ouvertement de leurs intentions avec leurs héritiers, estime la spécialiste. Ça permettrait à tout le monde de mieux planifier. »

 

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