Prendre sa retraite en pleine tempête

Conseils de pros pour mettre votre épargne à l’abri des turbulences.

Illustration : Guillaume Perreault

Vice-présidente dans une entreprise de transport, Monique préparait sa retraite depuis cinq bonnes années. Et à 62 ans, elle y était. Le 19 février 2020. Moins d’une semaine avant que commence la dégringolade des Bourses devant la montée de la pandémie. Au cours des quatre semaines suivantes, l’effondrement financier a effacé trois années de gains boursiers, détricotant des mailles du bas de laine de nombreux épargnants. Mais pas celui de Monique, qui, pudique lorsqu’il s’agit de parler de finances, accepte de raconter son histoire à la condition de ne pas révéler son véritable nom.

« Mon ex-patron m’a rappelée pour me demander si j’étais à l’aise avec ma décision », relate Monique presque un an plus tard. Pas question pour elle de changer ses plans. Oh ! elle admet avoir éprouvé un certain vertige devant l’ampleur de la débâcle boursière. Tous ses revenus de retraite proviennent de son pécule puisque, à l’image de plus de 60 % des Québécois, elle n’avait pas de caisse de retraite au travail. Et elle n’a pas encore demandé l’argent du Régime de rentes du Québec auquel elle aurait droit depuis l’âge de 60 ans. La moitié de ses avoirs sont investis dans des actions canadiennes, américaines et internationales. La planification financière de ses cinq dernières années de travail, élaborée avec sa conseillère en gestion de patrimoine, tenait compte de l’éventualité d’une tempête. « On s’attendait à une correction boursière importante, dit-elle. Ça fait partie du cycle de la Bourse. » La dernière correction datait de 2008…

Heureusement, en 2020, les places boursières ont repris en six mois tout le terrain perdu au début de la pandémie. Comme lors de chaque tempête.

En moyenne, un cycle boursier dure 10 ans. Ça monte, ça baisse et ça remonte. Souvent, ce sont des crises qui déclenchent les baisses, parfois vertigineuses, comme en février-mars. En 2001, c’étaient les attentats contre le World Trade Center qui avaient provoqué le recul des Bourses. En 2008, c’était la crise financière. En 2020, la COVID. Une bonne planification prévoit ce genre d’événements.

Prévoir une réserve de liquidités

D’abord, les conseillers s’entendent là-dessus, il faut rassurer les clients lorsque la chute des cours s’aggrave, et le faire régulièrement lorsqu’elle s’éternise. Surtout, ne pas vendre de titres. « Devant une débâcle boursière comme celle de mars 2020, même les plus coriaces et les plus aguerris se sont posé des questions », dit David Paré, planificateur financier à Valeurs mobilières Desjardins à Québec depuis 2013. La plupart des retraités — et ceux pour qui la retraite approchait — ont demandé de nouvelles projections de revenus et des mises à jour de leur planification financière. 

La plupart des clients de David Paré n’ont pas de régime de retraite au travail et autofinancent leurs vieux jours avec les épargnes d’une vie. Généralement, ces clients ont accumulé entre 750 000 et 3 millions de dollars. « Malheureusement, certains paniquent, succombent à l’émotion et vendent tout, souvent au pire moment. »

Le portefeuille du retraité devrait toujours être construit de façon à comporter une réserve de liquidités suffisantes pour deux ou trois ans. Cette réserve peut prendre la forme d’obligations d’épargne à court terme ou de fonds négociés en Bourse à rendement réel (qui allient la diversification d’un fonds commun de placement et la facilité de vente et d’achat d’un titre individuel). « Une personne qui n’a pas les liquidités suffisantes peut être obligée de vendre des actions à un moment inopportun, et ça, c’est mauvais pour la longévité des placements ou le niveau de vie », dit David Paré.

Après avoir travaillé pendant 35 ans dans une boîte de publicité dont elle est devenue la vice-présidente, Marcelle a continué d’exercer comme consultante à raison de 15 heures par semaine durant 2 ans. Une sorte de semi-retraite avant de décrocher pour de bon, en janvier 2021. Cette cliente de David Paré, qui elle aussi accepte de parler de ses finances à la condition que nous taisions son nom, n’a pas vu son plan de retraite dérailler à cause de la dégringolade du printemps. Elle a désormais les moyens de consacrer le reste de ses jours à ses deux passions : les voyages et le sport — à 65 ans, elle court encore deux demi-marathons par an !

« La débâcle de 2020 ne m’a pas inquiétée outre mesure, dit-elle, mais la situation financière globale en 2021 et en 2022 me préoccupe. En 2020, on a vu que les gouvernements avaient mis un pansement sur l’économie avec de très gros investissements, mais il y a des signes que les choses ne reviendront pas rapidement à leur cours normal. »

Diversifier les sources de revenus

Se placer à l’abri des crises, cela implique également d’établir clairement son niveau de tolérance au risque et aux fluctuations des marchés, avant mais aussi pendant la retraite. « Notre client doit pouvoir dormir tranquille, dit David Paré. Si ses choix le réveillent la nuit, ça ne marchera pas. » Les bons planificateurs financiers soumettent donc chaque client à un long questionnaire pour connaître ses aspirations et déterminer son « profil d’investisseur ». « Il faut poser beaucoup de questions sur les besoins, les désirs, les souhaits, les rêves. C’est du sur-mesure. Il n’y a pas deux cas qui sont pareils », souligne Hélène Grandmaison, conseillère en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille à la Financière Banque Nationale, qui voit aux affaires de Monique.

Une idée à laquelle adhère Sandrine, 58 ans, comptable agréée de Lévis, en semi-retraite depuis 2019. Ayant planifié ses besoins jusqu’à 96 ans, elle préfère… ne pas suivre ses placements de trop près ! « Récemment, en faisant ma comptabilité, j’ai examiné mes relevés de placements pour constater l’ampleur de la débâcle de février 2020. J’étais bien contente de ne pas l’avoir vue au printemps. »

Également cliente de David Paré, Sandrine, qui elle aussi veut demeurer anonyme, a un profil de placement plutôt prudent, assez peu exposé aux marchés boursiers. Son conjoint et elle ont largement diversifié leur portefeuille au fil des ans du côté de l’immobilier avec quatre terres à bois, deux condos locatifs, un verger de sureaux de trois hectares et une érablière de 450 entailles. « Entre les sucres, le plantage, la récolte et le bûchage, on ne s’ennuie pas », dit-elle.

Oser… avec modération

Un fonds de placement bien construit produit un bon rendement  — ces années-ci, entre 4 % et 7 % — sans trop de risque à moyen ou à long terme. Or, depuis 15 ans, tous les candidats à la retraite autofinancée comme Monique font face au même défi : obtenir du rendement malgré les taux d’intérêt très bas, qui réduisent quasiment à zéro le rendement des « valeurs sûres » traditionnelles, comme les obligations et les certificats de placement garanti, dont les rendements sont très inférieurs à 1 % — soit moins que l’inflation, à 1,1 % en 2019. 

« Ça amène une situation paradoxale », explique Louis-Bernard Dubé, planificateur financier à iA Groupe financier à Terrebonne. « Une certaine prudence exige d’aller chercher du rendement. Et pour y arriver, le client doit assumer un certain risque en Bourse. » Il n’est pas question de s’aventurer à investir tout son argent dans une mine de lithium dans le nord du Québec, dit-il, mais d’avoir un portefeuille d’actions bien équilibré.

Gaétan Veillette, planificateur patrimonial depuis 31 ans à IG Gestion de patrimoine, est toujours attristé de voir des retraités faire des choix trop prudents pour leur bien. Un rentier qui voudrait éviter le risque, avec des certificats de placement garanti et des obligations qui ne produisent presque aucun intérêt, finit par entamer son capital trop rapidement. « Ils se placent dans une situation où leur patrimoine sera épuisé à 75 ans, alors qu’il aurait pu durer sept ans de plus. »

Adapter son portefeuille à sa réalité

En matière de retraite autofinancée, les aspects fiscaux sont au moins aussi importants que les placements. « Deux personnes dont les finances sont identiques peuvent être dans des situations fiscales radicalement différentes. Et ça aura un effet sur leur revenu disponible », note Hélène Grandmaison.

Gaétan Veillette cite le cas de clients forcés de prendre leur retraite tôt à cause de la maladie (la leur ou celle du conjoint), d’une perte d’emploi ou d’un congédiement. Comme ce client de 58 ans atteint de la maladie de Parkinson, qui dispose d’un REER de 80 000 dollars et qui touche la rente d’invalidité de Retraite Québec. Le conseiller a utilisé les règles fiscales pour maximiser sa situation. « Nous avons estimé qu’il serait plus rentable de décaisser son REER avant l’âge légal de la retraite à un taux d’imposition minimal pour pouvoir ensuite réclamer le Supplément de revenu garanti pour le restant de ses jours. » 

Tous les planificateurs financiers sont armés d’outils capables de manipuler des centaines de variables, comme l’état matrimonial, les règles fiscales et la situation d’un conjoint, en plus de tous les programmes existants. « C’est du cas par cas. Il n’y a pas deux clients dans la même situation », dit Louis-Bernard Dubé, de iA Groupe financier. Il conseille à tout le monde de faire le point tous les deux ou trois ans. « De nos jours, on est dans la retraite évolutive. »

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