Qui gère votre REER ?

De plus en plus de Québécois cotisent à leur REER chaque année en optant pour des fonds communs de placement. Mais toujours aussi peu de ces fonds sont gérés par des experts de la finance du Québec. Dommage.

De plus en plus de Québécois cotisent à leur REER chaque année en optant pour de
Photo : Istock

Car le Québec rate ainsi une belle occasion de créer de la richesse : la gestion de ces placements rapporte d’importants profits, qui, actuellement, partent à Toronto ou ailleurs !

Déjà en 1997, le militant nationaliste Rosaire Morin publiait un dossier sur la « déportation » de l’épargne des Québécois dans la revue L’Action nationale. Il estimait qu’environ 200 milliards de dollars étaient investis hors du Québec, en partie par des sociétés de gestion de placements non québécoises.

La situation n’aurait pas tel­lement changé depuis, s’il faut en croire les constats faits lors d’un colloque organisé récemment par la Chambre de commerce du Montréal métropoli­tain. « Je déplore que le secteur financier soit si peu développé au Québec », disait dans son allocution l’ex-président de l’Autorité des marchés financiers Jean Saint-Gelais.

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Pourtant, selon Louis Régim­bald, du groupe de consultants SECOR, la valeur des biens et services ainsi que le nombre d’emplois dans le secteur financier québécois ont augmenté depuis 1997. La contribution annuelle de ce secteur à l’économie, estimée à l’époque à 10,2 milliards de dollars, atteignait 14,5 milliards à la fin de 2009. Quant aux emplois, ils sont passés de 120 000 à près de 142 000. C’est deux fois et demie le nombre d’emplois du secteur agricole.

Ces chiffres cachent cependant une relative stagnation des activités de gestion de portefeuilles par des sociétés québécoises. Cela signifie peu de création d’emplois bien rémunérés pour les diplômés universitaires. « Depuis une dizaine d’années, il n’y a pas de croissance à Montréal, sinon un déclin », constate Philippe Le Blanc, président de COTE 100, société qui gère des porte­feuilles pour une clientèle privée et qui compte aussi une petite famille de fonds communs de placement.

Le président de la société Landry Morin, Jean-Luc Lan­dry, estime qu’environ 30 petites sociétés de gestion de portefeuilles ont des actifs de moins de 500 millions de dollars. « C’est à peu près le même nombre qu’il y a 15 ans », dit-il.

Bien sûr, il y a la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui gère des actifs de 136 milliards de dollars. Les trois autres grandes institutions québécoises (le Mouvement Desjar­dins, la Banque Natio­nale et l’Industrielle Alliance) ont leur famille de fonds communs de placement. Mais ensemble, selon les données de l’Institut des fonds d’investissement du Canada, leurs actifs sous gestion totalisent 35 milliards. Sur les 632 milliards placés au Canada, c’est peu.

D’autres banques ou sociétés ont des bureaux et des ges­tion­naires au Québec, mais le gros de leurs activités – et des emplois – n’est pas à Montréal.

Hormis ces grands noms, on compte sur les doigts de la main les sociétés québécoises ayant une taille respectable : Jarislowsky Fraser (43 milliards de dollars d’actifs), Fiera Sceptre (30 milliards de dollars), Letko Bros­seau (24 milliards de dollars)… Les trois font surtout de la gestion pour des caisses de retraite, quoique les deux premières gèrent aussi des fonds communs de placement pour les particuliers.

Il faut presque un micro­scope pour trouver les autres : Gestion Palos, Landry Morin, Sigma Alpha Capital, COTE 100, etc. Leurs actifs sous gestion sont sous la barre des 500 millions de dollars, une somme modeste dans ce milieu.

Selon Jean-Luc Landry, les grandes institutions n’en font pas assez pour aider à l’essor des sociétés indépendantes. « La Caisse de dépôt devrait recourir davantage à la sous-traitance. Elle le fait à l’étranger, pourquoi pas pour des sociétés d’ici ? » demande-t-il.

L’actif sous gestion total des 30 plus petites sociétés de Mont­réal atteint à peine quatre milliards de dollars, précise-t-il. « Il ne faudrait pas que la Caisse confie beaucoup de ses 136 milliards de dollars d’actifs pour avoir un effet. »

À la Caisse de dépôt, on répond que l’on donne des mandats aux sociétés québécoises qui enregistrent de bons résultats dans des créneaux spécialisés. « Hexavest [4,4 milliards de dollars d’actifs], qui se spécialise dans les actions internationales, offre des avantages comparatifs », dit Roland Lescure, premier vice-président et chef des placements de la Caisse. Van Ber­kom et Associés (actifs de 1,2 mil­liard), réputée pour son rendement exceptionnel dans les sociétés à faible capitalisation, fait partie de la poignée de sociétés québécoises ayant des mandats de la Caisse.

« Il y a un manque de volonté politique et une envie de ne pas trop se compliquer la vie », constate l’ancien numéro deux de la Caisse Michel Nadeau, maintenant directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques.

Après la publication de l’étude de Rosaire Morin, en 1997, la Caisse avait décidé de stimuler la création d’entre­prises de gestion de fonds communs de placement et de porte­feuilles. C’est ainsi qu’était née la filiale Capital Teraxis. De mauvais placements, une gestion déficiente, l’éclatement de la bulle techno ont eu raison de cette initiative. Après l’arri­vée d’Henri-Paul Rous­seau, l’institution décida de vendre les actifs, dont certains à… Vincent Lacroix, de Norbourg.

La fraude de Norbourg, qui a touché 9 200 petits investisseurs, a aussi causé beaucoup de dommages collatéraux dans les petites sociétés indépendantes de gestion.

« Il y a eu l’avant et l’après-Norbourg », résume Richard Morin, associé de Jean-Luc Landry. « Nous étions dans les affaires depuis quatre ans, rappelle-t-il. En plus de nos bons rendements, l’un de nos principaux arguments de vente était que nous étions indépendants. Du jour au lendemain, c’est devenu notre principal handicap. » Les épargnants, craintifs, préféraient confier leur argent aux grandes institutions connues. Selon Richard Morin, l’effet Nor­bourg commence cependant à se dissiper un peu.

Cela n’empêche pas les sociétés de gestion ayant leur siège social au Québec d’avoir de bons résultats. Nombre d’entre elles, comme Hexavest, Van Berkom, Sigma Alpha, Gestion Cristallin ou encore Landry Morin, battent régulièrement leurs indices de référence et se classent parmi les meilleures au pays dans leurs créneaux respectifs.

Pour assurer leur croissance – et une meilleure santé du secteur financier montréa­lais -, « il faut faire un effort supplémentaire du côté des grandes institutions qué­bécoises », affirme Michel Nadeau. Surtout que certaines des maisons de courtage qui ont contribué au développement du Québec inc. avec le régime d’épargne-actions, dans les années 1980, ont disparu ou ont été avalées par les grandes banques. Et c’est sans parler du transfert du marché des actions de la Bourse de Montréal à Toronto, en 1999, ni de sa vente, en 2008.

« Le secteur financier, c’est un peu comme une forêt. S’il n’y a que de gros arbres et pas de petits, alors il n’y aura pas de renouvellement. Et la forêt va mourir », conclut Jean-Luc Landry.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Montréal arrive au 25e rang sur les 75 places financières mondiales répertoriées par le groupe Z/Yen, qui évalue, entre autres, la fiscalité, la qualité de la main-d’œuvre et la réglementation. C’est loin derrière Toronto (12e) et même Vancouver (21e).

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Michel Van de Walle est journaliste et chroniqueur à Rue Frontenac