Un signal d’alarme financier

Tout le monde se croit à l’abri d’un problème d’endettement, jusqu’à ce qu’il survienne. Quand les créanciers commencent à appeler, il est temps de demander de l’aide.

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Chaque fois qu’un numéro inconnu apparaissait sur son afficheur, Mary Jane Jeffery avait l’habitude de paniquer. Il y avait fort à parier que ce soit un autre créancier. Ils étaient implacables. Ils appelaient si souvent que Mary Jane Jeffery a cessé de répondre au téléphone.

Il y a deux ans, la travailleuse communautaire de Truro (Nouvelle-Écosse) était si endettée qu’elle ne pouvait même plus effectuer les paiements minimums des soldes de ses trois cartes de crédit. Elle était désemparée. Et comme la plupart des personnes qui ont pris du retard sur leurs versements, elle n’avait rien vu venir.

Alors que Mary Jane Jeffery se relève, le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, appréhende que plusieurs autres personnes pourraient bientôt connaître le même sort qu’elle. Depuis des mois, il lance des avertissements quant au fait que les Canadiens ont trop étiré leur capacité de payer. La dette des ménages représente déjà un pourcentage stupéfiant de leur revenu : 150 %. Une hausse des taux d’intérêt pourrait provoquer une flambée du nombre de Canadiens qui évitent de décrocher le combiné lorsque les créanciers téléphonent.

Prendre du retard

L’endettement peut survenir plus rapidement qu’on ne le pense. Mary Jane Jeffery, par exemple, n’avait aucun problème de dette il y a cinq ans, lorsqu’elle habitait à Vancouver. Mais le vent a commencé à tourner en 2007 après un arrêt de travail d’environ un an en raison de problèmes de santé.

Les prestations d’invalidité à court terme qu’elle recevait n’étaient pas suffisantes pour couvrir ses dépenses. À la fin de l’année, sa dette s’élevait à 8 000 dollars. Elle a décidé de revenir dans sa ville natale de Truro et de retourner aux études. En un rien de temps, 10 000 dollars s’étaient ajoutés à sa dette. Elle avait atteint le solde limite de trois cartes de crédit et avait tout simplement cessé d’effectuer des versements. « Quand vous ratez un paiement, ça devient plus facile d’en manquer un autre. C’est alors que les créanciers commencent à vous appeler », dit-elle.

Alors que la période difficile de Mary Jane Jeffery était attribuable à la maladie, d’autres personnes creusent leur propre tombe financière. Vous n’avez qu’à le demander à Bonnie, une résidente d’Ottawa âgée de 46 ans, qui voulait qu’on taise son nom de famille.

Au début des années 2000, Bonnie n’avait aucun problème d’argent. Elle occupait un bon poste dans une entreprise liée à Nortel et elle pouvait effectuer des heures supplémentaires chaque fois qu’elle avait besoin d’un petit complément. Mais au lieu d’épargner, elle a dépensé sans compter. Un jour, elle a réservé une belle surprise à son désormais ex-mari : une paire de billets pour un match des Sénateurs d’Ottawa, en plein centre de l’amphithéâtre – une valeur d’environ 150 dollars chacun. Elle a fait aussi des folies en réservant une chambre d’hôtel et en achetant un chandail de hockey à 380 dollars.

Les gros achats se sont multipliés. En 2005, sa dette s’élevait à 35 000 dollars, répartie sur trois cartes de crédit et plusieurs marges de crédit, dont une de 10 000 dollars.

Avec le recul, Bonnie avoue qu’elle n’a pas respecté l’argent. Elle ne craignait pas d’acheter à crédit, convaincue que son emploi lui procurerait toujours un niveau constant de liquidités. « Le crédit devient une partie de nous, plutôt qu’un filet de sécurité », indique-t-elle. « Dans mon esprit, c’était devenu une source de revenus. »

Mais voilà que Bonnie a perdu son emploi après la vente de l’entreprise pour laquelle elle travaillait. Puis, elle s’est divorcée. Elle était en piteux état et ne savait plus quoi faire pour s’en sortir. Néanmoins, elle a continué à dépenser, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus acquitter les paiements minimums pour ses factures. Le téléphone s’est mis alors à sonner. « J’étais prise de panique », confie-t-elle. « On se sent tellement mal quand les créanciers commencent à nous appeler ».

Se sortir du trou

Chercher de l’aide est difficile, voire embarrassant, mais c’est peut-être l’une des meilleures décisions à prendre. La situation financière de Bonnie et de Mary Jane Jeffery s’est détériorée au point où elles ont demandé conseil en matière de crédit.

Mary Jane Jeffery s’est tournée vers l’organisme Credit Counselling Services of Atlantic Canada. Le premier geste du conseiller : découper ses cartes de crédit. Ensuite, ils ont commencé à établir un plan financier. Mary Jane Jeffery a apporté toutes ses factures pour voir où chaque dollar était dépensé. Ils ont par la suite créé 15 catégories – comme la nourriture, le loyer et le divertissement – et lui ont fixé une limite de dépenses.

Avant de cogner à la porte de Credit Counselling, Mary Jane Jeffery dépensait 40 dollars par semaine en café ; désormais, elle le prépare à la maison. Pendant les trois mois suivants, elle a documenté toutes les entrées et les sorties de son compte bancaire.

Heureusement, elle a réussi à respecter le plan. En moins de deux ans, elle a remboursé la moitié de sa dette et a enfin le sentiment d’avoir remis sa vie sur les rails.

Bonnie a dû elle aussi assister en personne au cisaillement de ses cartes de crédit. Son conseiller en crédit lui a cependant proposé un plan différent. Comme Mary Jane Jeffery, elle a additionné toutes ses dépenses afin de cerner celles qui étaient superflues. Ses dépenses n’ont toutefois été segmentées qu’en deux catégories : les coûts directs, qui comprennent le loyer et l’électricité, et les coûts indirects, comme des billets de concert et des vêtements.

Aujourd’hui, elle s’assure de toujours disposer d’assez d’argent pour assumer ses coûts directs. Elle a cependant recours à ce qu’elle appelle le « système des enveloppes » afin d’épargner en vue de coûts indirects. Si elle désire un nouveau chemisier ou un billet de spectacle, elle mettra quelques dollars dans une enveloppe chaque mois. Un jour, quand elle aura assez économisé, elle pourra se le procurer.

Bonnie note aussi tous ses achats et ses revenus dans un journal, afin de ne pas faire de dépenses injustifiées.

Suivre le plan s’est avéré très ardu au début. Pendant trois mois, Bonnie s’est nourrie essentiellement de beurre d’arachide. Elle ne mangeait des repas convenables que lorsque ses amis l’invitaient à casser la croûte avec eux. Elle troquait également gardiennage d’enfants contre produits d’épicerie. Et elle ne sortait que si elle agissait comme conductrice désignée et que ses amis se cotisaient pour payer ses frais d’entrée.

Ça n’a pas été facile, mais sa diligence a porté ses fruits. Bonnie n’a plus qu’environ 8 000 dollars de dette, qu’elle prévoit rembourser complètement au cours des 12 prochains mois. Elle jure qu’elle s’en tiendra à son plan financier une fois ses dettes réglées, tout en admettant qu’il soit encore difficile d’économiser. Elle a un meilleur emploi maintenant, à 18 dollars l’heure. Avec le recul, Bonnie esquisse une grimace lorsqu’elle songe à son ancien train de vie dépensier. Outre ces billets des Sénateurs, elle ne se souvient d’aucun article acheté.

Tant Mary Jane Jeffery que Bonnie reconnaissent qu’elles devront lutter toute leur vie contre l’endettement. Pour Bonnie, être endettée jusqu’au cou s’apparente à être alcoolique. Elle devait souvent mentir et couvrir ses traces. « J’étais la meilleure jongleuse du monde », affirme-t-elle. « J’empruntais à droite pour payer à gauche. »

Comme dans tous les cas de dépendance, il est essentiel d’admettre l’existence d’un problème et de travailler à le résoudre en s’appuyant sur des confidents intimes. Mary Jane Jeffery parle de ses préoccupations budgétaires avec sa sœur, alors que Bonnie en discute avec des amis de longue date.

Mary Jane Jeffery a un important conseil à donner aux personnes qui se retrouvent dans la position qu’elle occupait il y a quelques années : gérez votre argent. « C’est vraiment la clé », maintient-elle. Dresser un budget est le principal moyen d’y parvenir, mais n’attendez pas que les taux d’intérêt augmentent. « Remboursez cette dette immédiatement », souligne-t-elle.