Une nanoseconde, c’est payant !

De nouveaux logiciels de courtage perfectionnés donnent un sérieux avantage aux grandes entreprises sur les marchés financiers mondiaux. Y a-t-il encore une place pour le petit boursicoteur ?

Une nanoseconde, c’est payant !
Photo : H. Watanabe / Getty

Avec un peu d’imagination, la scène ferait une belle ouverture de film. Une plantation sudiste dans les environs de Jackson, Mississippi. Soleil couchant, quelques notes de blues en toile de fond. Sur le porche, deux hommes assis dans leur fauteuil à bascule. Le plus jeune est venu vendre son projet au milliardaire sexagénaire. Une idée complètement folle : la construction d’une nouvelle autoroute en fibre optique reliant les Bourses de Chicago et de New York, qui coûterait dans les 300 millions de dollars et permettrait de gagner royalement, sur les 1 300 km séparant les deux villes, trois millièmes de seconde sur une transaction… D’abord incrédule, son interlocuteur se laisse convaincre. Zoom de la caméra sur le visage patricien, de plus en plus animé. Les verres de bourbon s’entrechoquent. Marché conclu !

Détails hollywoodiens mis à part, c’est bien d’une rencontre entre un opérateur de marché (ces fameux traders) et Jim Barksdale, l’ancien patron du navigateur Internet Netscape, devenu investisseur, qu’est né il y a deux ans ce projet étonnant. En toile de fond ? Le monde du courtage à grande vitesse automatisé – high-speed ou high-frequency trading -, qui domine désormais Wall Street de la tête et des épaules. Selon certaines estimations, 70 % du volume échangé sur les marchés financiers serait le fait de ce courtage à haute fréquence – jusqu’à plusieurs milliers d’ordres par seconde – géré par des ordinateurs, lesquels reçoivent leurs instructions au moyen de formules mathématiques ou algorithmes, toujours plus complexes.

Facteur aggravant : cette course à l’inno­vation est menée par des dizaines de nouvelles places de négociation électroniques, comme Chi-X, dont les transactions échappent complètement aux régulateurs. D’où les fusions défensives des Bourses traditionnelles. Un monde fascinant et terrifiant : le 6 mai 2010, il a fallu moins d’une demi-heure pour que le Dow Jones chute de près de 1 000 points, puis rebondisse encore plus rapidement. Un obscur fonds commun de placement du Kansas, utilisant un algorithme mal fichu, avait lancé un ordre de vente massif, exécuté en seulement 20 minutes et déclenchant un séisme avant que les opérateurs s’aperçoivent que quelque chose ne tournait pas rond. Ce krach éclair a relancé le débat aux États-Unis, et ailleurs : les robots ont-ils pris le pouvoir ?

Dans le monde de la finance, qui dit robot dit d’abord vitesse. Tout le jeu, pour les spéculateurs, est de battre les marchés au sprint en exploitant des différences de prix qui ne durent qu’une fraction de seconde. En grappillant un profit voisin du quart de cent par ordre, plusieurs milliers de fois par seconde, les joueurs ont vite fait d’encaisser des sommes colossales. Il leur faut simplement être plus rapides que le voisin. « Quand j’ai commencé à m’intéresser à ce monde, il y a 10  ans, améliorer de 10 millièmes de seconde la vitesse de transmission était une belle performance ; aujourd’hui, on se bagarre pour 10 millionièmes de seconde », confie Ben Van Vliet, maître de confé­rences à l’Illinois Institute of Technology et grand spécialiste du courtage à haute fréquence.

Peu importe : qu’il s’agisse d’un millième de seconde ou de 1 000 nanosecondes, l’essentiel est d’arriver (ou de partir) le premier ! D’où l’autoroute Chicago-New York, construite dans le plus grand secret en suivant un tracé aussi rectiligne que possible, qui a permis de gagner 160 km… et ces précieuses trois millisecondes. Un investissement gonflé, mais que tout le monde copie désormais : en octobre, Hibernia Atlantic a annoncé son projet de poser un nouveau câble transatlantique qui mettra l’aller-retour Paris-New York à 60 millièmes de seconde, au lieu de 65 actuellement. La bataille ne se joue pas seulement sur la vitesse pure, celle de la lumière : entrent également en ligne de compte les serveurs, leurs algorithmes, circuits intégrés, processeurs graphiques… Et plus important encore : la nature des ordres qu’on donne aux ordinateurs par logiciels interposés. Impossibles à protéger par un brevet, ces programmes complexes sont gardés au secret par les banques ou les fonds spéculatifs, pour qui ces « boîtes noires » constituent une sorte de pierre philosophale constamment affinée, mise à jour. Les algorithmes, associés à la puissance des ordinateurs, permettent de fouiller sans relâche dans des milliards de données pour déceler des tendances, des comportements de marché.

Plus récemment, les algorithmes se sont mis à prédire quelque chose dont les ordinateurs ont horreur : les comportements humains, notoirement erratiques. Dow Jones offre un service, Lexicon, qui codifie les nouvelles du jour selon des critères multiples – sentiment positif, négatif ou neutre, mots forts, incertains, litigieux… – pour les intégrer automatiquement dans les modèles de courtage (on aimerait bien voir ce que cela a donné sur l’Égypte !)… Encore plus fort : le système Tick­Analyst, qui, « en se fondant sur la science du comportement dans le monde de la finance, prend en compte les émotions, allant de l’euphorie à la confiance en passant par la panique ». Grâce à cette nouvelle arme de technofinance, l’investisseur pourra « « sentir » certains comportements de marché et générer des ordres d’achat ou de vente avant que la mentalité de troupeau prenne le dessus ». Hosanna !

Vous êtes inquiet ? Normal. Ce genre de rodomontade à la je-suis-plus-malin-que-le-voisin ressemble comme deux gouttes d’eau à ce qu’on entendait avant le krach de 2008. Mais cette fois, les critiques n’ont pas attendu que la Bourse explose en plein vol pour dégainer. Premier reproche : la robot-finance crée un univers à deux vitesses où les dés sont pipés – une sorte de fable de La Fontaine bidouillée où le lièvre battrait à tous les coups la tortue. Pas étonnant, dans ces conditions, que les petits porteurs fuient un monde qui leur semble inaccessible, voire hostile : en 2010, aux États-Unis, ils ont encore retiré plus de 60 milliards de dollars de la Bourse. « C’est dans le courtage à haute fréquence que se font tous les profits. Un investisseur individuel qui n’a pas les moyens de suivre souffre d’un handicap énorme », affirmait en 2009 William Donaldson, ancien président du New York Stock Exchange.

Tout le monde ne partage pas cet avis. Le cour­tage à haute fréquence, en améliorant la vitesse et en augmentant les volumes échangés, permet aussi au marché d’être plus efficace. « Quand vous passiez par un courtier autrefois, l’écart entre le prix offert et le prix demandé était faci­lement de 12,5 cents, et personne ne se plaignait quand le courtier empochait ce différentiel. Aujourd’hui, l’écart n’est plus que de 1 cent, et les gens râlent parce que les courtiers à haute fréquence ont empoché un quart de cent », affirme Ben Van Vliet.

Le second reproche est plus grave : c’est l’absence quasi totale de transparence de ces places de négociation parallèles dominées par les ordinateurs. « Je ne connais pas de science capable de comprendre les implications potentielles de ce système », reconnaît Michael Kearns, professeur à l’Université de Pennsylvanie. Les algorithmes sont devenus tellement com­plexes et les vitesses de transmission tellement effarantes que personne ne peut prédire les scénarios catastrophe.

Kearns, avec d’autres, souhaiterait que l’on mette en place « une sorte de science qui simulerait les vulnérabilités de la structure de marché que nous avons ». En d’autres termes, un « bac à sable géant » qui permettrait aux docteurs Folamour de la finance de créer des catastrophes pour rire afin d’éviter celles qui font pleurer. D’autres sont moins délicats et veulent carrément limiter le courtage à haute fré­quence, ou tout au moins le taxer. « Si le système financier subit un nouveau choc, s’interrogeait l’an dernier l’ex-sénateur Edward Kaufman, est-ce que ces nouveaux « faiseurs de marché » agiront dans l’intérêt des marchés au moment où nous aurons besoin d’eux ? Ou bien éteindront-ils simplement leurs machines et s’en iront-ils ? À moins qu’ils ne cherchent à profiter encore plus de la situation et n’exacerbent la baisse… » La Securities and Exchange Commission, autorité de tutelle de la Bourse, va probablement interdire les pra­tiques les plus discutables. « Les événements [du 6 mai 2010] sont inacceptables », reconnaît sa patronne, Mary Shapiro.

Cela suffira-t-il ? On en doute, vu les montants échangés et les investissements d’infrastructure, colossaux. « Interdire le courtage à haute fréquence, pour le gouvernement, serait aussi absurde que si l’on avait interdit les avions dans les années 1920, estime Ben Van Vliet. Le diable est sorti de sa boîte, on ne l’y fera pas rentrer ! » Lui préférerait qu’on aide ce nouveau monde à mûrir et à se donner des règles de fonctionnement plus solides. Faire confiance aux marchés financiers pour s’autopolicer ? Voilà une idée audacieuse qu’un algorithme n’aurait jamais eue !

Le Nouvel Observateur)