Votre portefeuille a attrapé la COVID-19 ? Bonne nouvelle : il s’en remettra

Les index boursiers sont dans le rouge. La valeur de votre portefeuille est en chute libre. Le mot « récession » est sur toutes les lèvres. Les symptômes sont sans équivoque : c’est une crise économique.

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À l’image de la COVID-19 que l’on peine à comprendre, les marchés gardent leur part de mystère : personne ne sait à quel moment ils se remettront de leurs maux. L’actualité vous propose donc, en guise de Tylenol, les témoignages de quatre vieux routiers de la finance, qui racontent comment ils ont traversé les crises du passé. Et qui expliquent comment, en faisant les bons choix individuellement et collectivement, on va survivre à celle d’aujourd’hui.

De l’importance de l’épargne

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Gilles Chouinard, 63 ans
Vice-président de l’Association de bienfaisance et de retraite des policiers et policières de la Ville de Montréal
Son travail : faire fructifier la caisse de retraite de 10 000 policiers actifs et retraités.

Certains disent qu’il y a des occasions à saisir pendant une crise. Moi, je crois que c’est mieux d’attendre que le soleil sorte avant de se rembarquer dans les marchés. C’est difficile, parce que tu es déchiré entre ne pas perdre de l’argent et profiter des aubaines. Mais personnellement, les meilleures transactions que j’ai faites dans ma vie, c’est celles que je n’ai pas faites.

Mon initiation aux crises, ça a été la correction de 1987 : une chute de 20 % en deux jours ! C’était tellement rapide qu’on n’a pas eu le temps de réagir. Tout le monde était comme gelé. Mais il n’y a pas eu de récession, alors six mois plus tard on avait tout récupéré.

Il y en a eu d’autres, des crises. Mais la vraie, ça a été celle de 2008-2009. Celle-là, je l’ai eue sur la gueule solide. Quand la banque d’investissement Lehman Brothers a fait faillite, je me suis dit : « Wow, le système bancaire américain est en train de péter ! Là, ça va pas ben. » C’était le premier domino qui tombait, et on se demandait lequel serait le prochain sur la liste. J’étais nerveux. Tout le monde était nerveux.

À l’époque, je gérais des portefeuilles d’obligations pour des caisses de retraite, des fonds communs de placement, des compagnies d’assurances, et on me demandait souvent d’aller rencontrer les clients pour les rassurer. Je leur disais : « Faites le mort. Faut surtout pas que vous vendiez. C’est la pire chose à faire. Ça va peut-être être long, mais ça va finir par s’améliorer. » C’est ce qui est arrivé. Mais quand tu es dedans, c’est loin d’être drôle.

Sur le plan humain, c’est sûr qu’il y a des situations vraiment pas faciles. Mais à long terme, il y a toujours un point positif qui ressort des crises. En 2008, les banques centrales et les gouvernements ont improvisé. Là, en 2020, ils savent quoi faire, ils n’ont pas niaisé avant de baisser les taux et de créer des programmes d’aide. Les caisses de retraite sont mieux préparées aussi, parce que 2008 les a forcées à tenir compte des risques extrêmes dans leur gestion.

Le risque avec la crise actuelle, c’est sa durée. La baisse de 35 % qu’on vient de prendre sur le museau, on va la récupérer, mais dans combien de temps ? Une des choses qu’on va apprendre cette fois, c’est que ça serait bon d’avoir quelques mois d’épargne dans son compte.

Équilibrer son portefeuille

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Martin Roberge, 52 ans
Stratège quantitatif au Groupe Canaccord Genuity
Son travail : conseiller les grands investisseurs et les caisses de retraite dans leurs stratégies d’investissement.

Ma première expérience négative des marchés est personnelle. En 1994, je magasinais avec ma femme pour notre première maison, et les taux hypothécaires ont monté en flèche. C’était un choc financier, pas une crise, mais on a été obligés de rester dans notre petit studio un an de plus.

Sur le plan professionnel, la crise la plus difficile a été la période de 2000 à 2002, qui a commencé avec l’éclatement de la bulle techno. Je fais de l’analyse quantitative — mes recommandations sont basées sur des données plutôt que sur des émotions — et, dès octobre 1999, je me suis mis à lancer des signaux d’alarme au sujet des titres technos, qui étaient surévalués. Mais on n’était pas très nombreux à faire face au train, et je peux vous dire qu’on ne se fait pas d’amis en ayant un discours négatif pendant une bulle.

Quand la bulle a éclaté, c’était presque un soulagement. J’étais bien positionné, professionnellement et personnellement. Sauf qu’après, il y a eu une récession et les attaques du 11 septembre, alors même les titres de la « vieille économie » sont tombés. Le cycle baissier a duré jusqu’à la fin de 2002. C’était long !

À l’époque, ça a aussi été ma première expérience de perte en capital. Mon portefeuille était composé d’actions à 100 %, alors mon REER a perdu 50 % de sa valeur. Je m’en suis voulu longtemps de ne pas avoir mieux équilibré mon portefeuille…

Avec le temps, j’ai réalisé que les crises, c’est émotif. Tu as peur de perdre ton patrimoine. Tu as peur de perdre ton job. Aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est qu’on a une troisième raison de ne pas dormir : on a peur d’attraper le virus.

L’autre différence, c’est que l’économie, c’est nous qui l’avons arrêtée cette fois. La beauté de ça, c’est qu’on pourra redémarrer la machine quand on aura les bonnes conditions sur le plan de la santé. Avec le confinement, il y a une demande latente qui se construit : quand ça va finir, les gens vont avoir le goût de sortir, d’aller au resto, de vivre.

Et j’aimerais rappeler une chose aux gens : de 1951 à aujourd’hui, la bourse a doublé tous les 10 ans, grosso modo. Ça, c’est avec toutes les secousses et les crises. C’est important que les investisseurs gardent ça en tête dans les moments difficiles.

On ne touche à rien !

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Adélard Berger, 69 ans
Planificateur financier et conseiller en épargne collective au Groupe financier PEAK, fraîchement retraité
Son travail : conseiller les personnes dans leurs choix d’investissements.

À l’automne 2008, j’étais à la chasse. Je n’y vais jamais d’habitude, sauf cette année-là ; une semaine au nord de Baie-Comeau. Pendant que j’étais parti, les marchés ont subi une correction. Ça a été long avant que je me pardonne d’avoir été absent…

Quand j’ai vu les nouvelles, ça m’a ankylosé. Ça me fait ça lors de chaque crise financière. Sur le coup, je ne sais plus quoi dire. Mes pensées tournent en rond : « Je fais quoi ? Je fais quoi ? Je fais quoi ? »

À moins d’avoir vendu tes fonds avant que ça tombe, la seule chose qu’il faut faire pendant une crise, c’est attendre. C’est facile de dire ça à ton client, « attends un peu, ça va revenir ». Mais lui, il vient de voir 20 % de son portefeuille partir. Il avait 500 000 dollars, et là, il a 400 000 dollars. C’est certain qu’il ne t’aime pas beaucoup. Et moi, je me sens coupable : c’est moi qui lui ai recommandé ses placements.

En 2008, les investisseurs qui ont attendu ont tout récupéré après un an, un an et demi. Mais il y en a qui ont bougé — il y en a toujours qui bougent. Ils ont tout vendu, et après, ils ont hésité à revenir dans le marché. Ils ont manqué la reprise, et c’est comme ça qu’ils ont beaucoup perdu. J’essaie toujours d’expliquer ça à mes clients. Mais s’ils veulent leur argent, je le leur donne, c’est à eux.

La crise d’aujourd’hui, avec le virus, c’est la troisième que je vis. Les marchés vont finir par remonter, mais je pense que ça va être long. Quand les cinémas et les centres d’achats vont rouvrir, il n’y aura pas foule. Ça va prendre un moment avant que l’économie se remette à tourner.

Au moins, je n’ai pas le stress des dossiers cette fois, parce que j’ai vendu mon dernier bloc d’affaires en janvier [NDLR : il a « vendu ses clients » à un autre conseiller]. Mais ça m’affecte encore beaucoup.

L’occasion de redéfinir l’avenir

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Monique F. Leroux, 65 ans
Conseillère stratégique à Fiera Capital et administratrice indépendante d’Investissement Québec
Son travail : de 2008 à 2016, a présidé le Mouvement Desjardins, l’une des plus importantes institutions financières au monde.

Quand une crise éclate, c’est un peu comme lorsque la musique arrête dans un jeu de chaises musicales : on perd nos repères, les gens se précipitent et tout devient urgent.

La première fois que j’ai vécu ça, c’est lors de la crise du verglas, en 1998. À ce moment-là, j’étais à la tête des opérations de la Banque Royale au Québec. Comme tout le monde qui se trouvait dans le périmètre touché, j’ai eu un choc brutal, très personnel. Mais rapidement, il y a eu un élan de communauté, d’entraide, et tous ensemble, on s’est mis à la recherche de solutions, si bien que le Québec est sorti grandi de cette crise.

La deuxième fois, c’était en 2008. J’entamais mon mandat à la présidence de Desjardins lorsque Lehman Brothers a fait faillite, le 15 septembre. J’ai recommencé à respirer à peu près normalement six mois plus tard, en mars 2009, quand les marchés ont commencé à remonter.

C’était une crise financière, une crise de liquidités, et j’ai dû me consacrer à la gestion du capital. Mais les crises, c’est aussi l’occasion de redéfinir l’avenir, alors j’ai mis sur pied une équipe dont le travail était de réfléchir à ce qu’on allait faire une fois que le ciel redeviendrait bleu. Ses idées sont ensuite devenues les principales réalisations de mon mandat à la tête de Desjardins.

Aujourd’hui, nous sommes devant une crise sanitaire qui a déclenché une crise économique, et nous savons déjà que ses conséquences seront plus grandes que celles de la crise de 2008. Mais je reste optimiste quant à la suite des choses.

Nos finances publiques sont en santé et les gouvernements ont agi rapidement pour atténuer la crise. Nos institutions financières sont en bien meilleure position pour absorber les chocs qu’elles ne l’étaient à l’époque, et je suis convaincue que, comme lors du verglas, nous saurons tirer des leçons de cette situation, individuellement et collectivement.

Quelques crise récentes

1987 : Le 19 octobre, le Dow Jones plonge de 22,6 % en une journée. C’est le krach le plus important depuis la grande dépression de 1929.

1998 : Une crise économique frappe l’Asie ; les marchés, craignant une contagion du reste du monde, dégringolent. Le pire est toutefois évité et les pertes boursières sont rapidement effacées.

2000-2001 : Après avoir atteint un sommet boursier en mars 2000, la bulle techno éclate, et bon nombre des premières entreprises basées sur Internet se retrouvent acculées à la faillite. Pour ne rien arranger, les attentats du 11 septembre 2001 font virevolter davantage les marchés.

2008 : Des pratiques hypothécaires risquées combinées à la cupidité de Wall Street déclenchent une crise financière. Celle-ci se mue en crise bancaire, puis en récession mondiale. Ses effets se font ressentir au-delà de 2010.

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C’est une sorte de leurre que de s’imaginer que tous les portefeuilles s’en remettent après un effondrement bousier. Ce qui est terrible c’est que depuis mes tous premiers placements voici près de 45 ans. J’ai entendu cette rengaine tout le temps.

À moins de n’investir que dans des fonds indiciels, les portefeuilles connaissent toutes sortes de hauts et de bas. Très peu de portefeuilles peuvent durer sans arbitrages très longtemps. Tout est question de gestion. Tous les conseillers en placements et autres courtiers ne sont pas de bons gestionnaires. La plupart suivent la politique maison. Qui plus est, même lorsque vous tombez sur la perle rare, il est encore plus rare que vous puissiez conserver le même conseiller plus de quelques années. Sur des périodes de plusieurs décennies, vous passez de mains en mains et pas toujours dans de bonnes mains.

Un autre aspect de l’épargne, c’est que suivant le montant des sommes que vous pouvez investir, vous ne serez pas dirigé vers le même type de placements. Ainsi avant la crise de 2008, certains gros investisseurs avisés ont fait de très belles plus-values avec les fonds dérivés (qui sont à l’origine de la crise). Pratiquement, un épargnant moyen n’a jamais accès directement aux dérivés. Quand les bourses crashent ce sont presque toutes les valeurs qui tombent.

Ainsi, les gros investisseurs profitent-ils de puissants leviers en période faste. Ont un temps de réponse rapide (s’ils sont bien organisés) pour vendre au moment opportun. Peuvent constituer un trésor de guerre pour investir par la suite sur des marchés porteurs.

Autant de services dont ne profitent que rarement des investisseurs petits et moyens.

On pourrait ergoter longtemps sur cette ingénierie financière qui ne soutient pas réellement l’épargne des travailleurs et des travailleuses, sur ces banques ultra-généralistes qui n’investissent pas leurs fonds propres et jouent plus volontiers avec l’argent des autres.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il est peu probable que cela change après 2020, pas plus que cela n’a réellement changé après 2008. En sorte qu’après toute correction boursière, il y a toujours des épargnants qui ne se relèvent pas. Sans oublier celles et ceux qui ne se relèveront pas parce qu’ils n’ont jamais pu se permettre de constituer quel qu’épargne que ce soit….

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